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13/05/2004

De Gaulle contre Maurras

Crédits photographiques : Ahmad Gharabli (AFP/Getty Images).

J'ai évoqué dans un précédent billet, en quelques lignes trop sommaires sans doute, l’ouvrage de Philippe Barthelet, Éloge de la France et sa charge contre Maurras ou plutôt contre l’esprit de défaite (celui de l’Arrière magnifiquement stigmatisé par Bernanos) qui a coulé dans les veines de l’Action Française, et qui sans doute y coule encore. Je reproduis ci-dessous, avec son autorisation, le beau texte de critique qu’Alain Santacreu, de la revue Contrellitérature, a écrit dans son dernier numéro sur l’ouvrage de celui qui fut l’un des amis de Gustave Thibon.


Une certaine idée de l’Europe ne servira jamais qu’à éluder une certaine idée de la France, c'est ce que démontre superbement Éloge de la France de Philippe Barthelet. Éloge de la France, c’est d’abord l’éloge de la langue française. Que le monde sonnerait creux sans la musicalité des mots français ! Un tel monde est-il seulement imaginable, sinon dans un cerveau «bourgeois» ? Hélas, il l’a été : l’imagination de la bien-pensance vichyste, mêlée à la prose de Maurras, a procédé à l’évidement des mots de la race.
En d’autres temps, Péguy pouvait encore dire que, « dans le monde moderne, les Français sont encore les représentants éminents et peut-être les seuls de la race chevaleresque »1 : en 1939, l’appel du général de Gaulle fut le dernier appel à la France combattante, la France qui ne se rend pas, la France des Chouans et des Communards.

Si Vichy a servi à sauver l’État français, de Gaulle, lui, a sauvé la France : « Le nouveau régime s’appelait « État français », et la réduction de la France à un épithète est en soi un aveu. Vichy voulait sauver les meubles, c’est-à-dire l’État »2.

L’État, dans sa structure même, est concentrationnaire et babélien. C’est pourquoi, alors que la liberté était en jeu, parler d’un « État français », comme le firent les pétainistes, se révélait, en ces circonstances tragiques, un crime contre l’Esprit. De Gaulle osa parler de la France : « L’honneur de la France était en 1940 à la merci du premier venu, qui le relèverait – même, qui le ramasserait. De Gaulle fut ce premier venu »3. Or, le premier venu vient de plus haut et de plus loin que les autres hommes : il est celui qui combat pour l’honneur dans un monde où tous luttent pour survivre.

Selon Philippe Barthelet, nous en sommes toujours à l’époque historiale initiée par de Gaulle, car la fin du gaullisme n’a pas marqué sa fin ; c’est que nous vivons « une époque tragique entre toute, où personne n’est plus à la hauteur de la tragédie »4 : nous restons donc en attente de quelqu’un qui soit à la mesure du Général de Gaulle, nous sommes en attente du premier venu.

C’est à l’aune de Péguy que Philippe Barthelet porte son regard sur l’histoire de la France contemporaine : « Péguy distingue en histoire les périodes des époques ; les époques sont les événements fondateurs qui ouvrent une période de temps et lui donnent sa couleur particulière, référence d’une ère nouvelle et commencement d’un calendrier. 1940 est l’époque que nous vivons encore »5. Péguy, toutefois, appartient à une autre époque que la nôtre, une époque qui s’ouvre avec l’affaire Dreyfus et se clôt avec la « Grande Guerre » de 14-18. Il y a dans le dreyfusisme de Péguy une mystique chrétienne qui, au nom du salut éternel de la France, s’oppose à la raison d’État, une mystique qui fera dire au Péguy de Notre jeunesse : « Tout au fond nous étions les hommes du salut éternel et nos adversaires étaient les hommes du salut temporel. Voilà la vraie, la réelle division de l’affaire Dreyfus »6.

Péguy et de Gaulle sont donc de la même filiation spirituelle et leurs combats furent ontologiquement semblables jusque dans la négation de leur idéal par l’esprit bourgeois : « Ils ont trouvé moyen d’inoculer au dreyfusisme les vices de la raison d’État, au socialisme les vices bourgeois, au gouvernement les vices de désordre »7.

Parler de la France provoque le genre épidictique qui vise à louer ou à blâmer. C’est ainsi que le livre de Philippe Barthelet utilise autant les formes du blâme que celles de l’éloge, tenant plus du pamphlet que du panégyrique sur plus des deux tiers de l’ouvrage. D’ailleurs l’apologie serait un terme aussi propre à le caractériser, qui est un discours de résistance pour défendre une personne ou une idée contre les critiques négatrices. Ici, la personne est de Gaulle et l’idée « une certaine idée de la France ».

Au fil de la lecture, une sarabande de périphrases portraiture de ridicules et innommables politiciens. Voici « l’homme au beau nom d’emprunt », la « sénescente tête à claques », le « calamiteux fils à papa » ; et voilà « l’homme absolument moderne, le sélectionneur de la poésie française » ; et maintenant le « Sardanapale de province, grandi dans la détestation appliquée de la grande ombre », le « sphinx de la Charente » suivi de « son greluchon culturel, héraut de ses pompes et de ses œuvres » et du « vieux jeune homme aux mains rouges » ; et, pour finir, le comble du « Grand Transparent » dans sa parfaite inanité : toute une grotesque mascarade que le lecteur s’amusera à débusquer. Dans cette galerie de mini-portraits, Pétain en prend pour son grade : « vieille ganache étoilée », « maréchal de ville d’eau », « maréchal expiatoire », on ne saurait être plus irrévérencieux ... mais il n’y a chez Philippe Barthelet aucun zèle gaullolâtre, ce qui rend d’autant plus juste sa critique du pétainisme. Jamais il ne confond la personne du Général de Gaulle et sa « dimension historiale », comme trop de zélateurs l’ont fait avant lui : « Quarante ans sont passés, qui nous dégagent heureusement du de Gaulle événementiel, et nous exonèrent du jugement de sa politique »8.

Et puis il y a Maurras. Henry Montaigu disait qu’« il avait dans l’Action française, un côté mousquetaire et un côté Bonacieux. C’est Bonacieux qui a fini par l’emporter »9. Dussent les derniers maurassiens en manger le képi du Maréchal, la démystification de l’« altissime »10 par Philippe Barthelet est proprement éblouissante : « L’Action française avait été décimée par la « Grande Guerre », comme on disait alors – la vraie, celle de 14-18 – et n’était plus que son propre souvenir. Bainville était mort, Léon Daudet moribond, morts ou éloignés tous les fondateurs ou compagnons des premiers combats. C’est en chef d’une troupe de fantômes que le vieux poète théoricien fera allégeance à son monarque de station thermale »11.

Maurras a participé à cette souillure lexicale de vieillards cacochymes qui, plus encore qu’une escroquerie morale et politique, aura été un crime spirituel contre la France. Péguy disait que « les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce » car ils sont imperméables à l’eau vive de l’esprit. L’enduit moral de l’honnête homme vichyste fut une digue dressée contre la grâce, « une énorme inflation de rhétorique pieuse et d’exaltation morale qui pour jamais peut-être a souillé et corrompu le plus beau de notre vocabulaire »12.

Philippe Barthelet se livre à une magistrale conglobation, démontrant que l’Europe de Maastricht est une fatalité de la période vichyssoise, « une forme internationalisée de pétainisme ». La droiterie n’est que l’autre façon politicienne de boiter, à dextre : « Gauche et droite se surajoutent afin de brouiller les pistes – le double héritage de la Grande Révolution censé rendre compte de tout – et tout recouvrir »13. L’Europe des technocrates ambidextres « n’est qu’un échappatoire, ils ne la réclament que parce qu’ils ne veulent plus de la France, elle n’est rien d’autre pour eux qu’une anti-vocation »14.

Philippe Barthelet cite très opportunément l’ouvrage d’Alfred Fabre-Luce, L’Anthologie de la Nouvelle Europe, paru en 1942, où se révèle l’étrange coalition des gens de lettres et des hommes politiques dans une même forclusion de la France ; si bien que l’on assiste, par delà les époques et les leurres idéologiques, au clonage d’un discours identique des clercs : soixante ans après que le collaborationniste Fabre-Luce se soit lui-même désigné comme « un nouvel Européen qui habite en France », un Philippe Sollers le citera presque mot pour mot en se définissant comme un « écrivain européen d’origine française ».

Comme le remarque fort subtilement Philippe Barthelet, la continuité du pétainisme avec la constitution de l’Europe de la technocratie est patente : « les collaborateurs déçus de l’Europe allemande se retrouvent tous comme un seul homme, la guerre à peine finie, acharnés propagandistes de l’Europe américaine »15. C’est durant la période vichyssoise qu’a émergé en France cette nouvelle classe de technocrates dont la fonction est de domestiquer les peuples.

L’« Appel » du général de Gaulle fut un rappel de la droiture contre la forfaiture. Autant qu’un appel lancé par de Gaulle, c’était un appel lancé à de Gaulle. D’ailleurs dans le premier tome de ses Mémoires, il parlera d’un « appel venu du fond des âges ». L’appel à la résistance d’une nation est le propre secret de sa langue : « De Gaulle est notre dernier grand rhétoriqueur : puisqu’on est en France, il commença par le langage. On lui fit grief d’avoir beaucoup parlé, on moqua son style, sans comprendre, sans savoir peut-être à quel point la langue française est une arme fabuleuse, à quel point le français est l’âme même de la France »16.

Ce rapport mystique à la langue implique une dépossession, un dépouillement de soi qui fera dire à Malraux : « Il n’y a pas de Charles ». C’est là toute la grandeur du général de Gaulle, d’être mort à lui-même pour que vive la France. « Le destin du Général de Gaulle n'est pas littéraire », ces mots de Dominique de Roux17 sont pure évidence car il ne saurait y avoir d’autre littérature que du « moi ». C’est pourquoi De Gaulle est la contrelittérature par excellence, alors que Mitterrand, dans sa platitude égocentrique, appartient à la littérature. Ce qui fera dire à Philippe Barthelet : « Que si, pour de Gaulle " il n’y avait pas de Charles ", pour Mitterrand, si l’on ose sans rougir juxtaposer ces deux noms, il n’y avait rien d’autre que François »18.

Le lieu depuis lequel est proféré l’Appel n’est pas de ce monde : il est le Royaume, le corps spirituel de la France, cette « Troisième France » que Dominique de Roux identifie à l’« Empire du Milieu » dans son extraordinaire livre sur L’Écriture du Général de Gaulle19. « Le mystère royal de la France est un mystère douloureux »20 : la république française est le royaume inversé mais elle reste le royaume, le royaume crucifié dans la sueur de sang du génocide vendéen : « C’est la France, "exemplaire en tout " comme aimait à dire de Gaulle, qui a été la maîtresse et l’inspiratrice de toutes les révolutions contemporaines, c’est en France que pour la première fois le génocide de toute une province a été décidé, froidement, rigoureusement, scientifiquement par les avocats de la Convention, tous amis du peuple et fils des Lumières, c’est en France que des tanneries de peau humaine ont existé cent cinquante ans avant Auschwitz »21.

Quand de Gaulle sauve le corps spirituel de la France, la langue française renaît ; il a des mots que l’on croyait perdus et qui reprennent usage. C’est de Gaulle qui, en 1934, dans Vers l’armée de métier, a employé pour la première fois le mot « hexagone » pour désigner, par métonymie, la France métropolitaine, à cause de la forme de sa carte géographique. L’hexagone est une figure sacrée, c’est le polygone convexe à six côtés, en quelque sorte le retournement de l’étoile juive à six pointes qui est le polygone concave : mystérieux renversement symbolique du lieu de l’élection qui provient peut-être d’un même jeu divin entre le « peuple élu » et la « terre choisie ». De même qu’Israël fut le royaume de la première alliance, la disposition providentielle de la France fait d’elle le royaume chrétien par élection divine, c’est pourquoi Israël et la France appartiennent à l’« idée royale » et sont mystiquement réfractaires à l’idée étatique : « On ne gouverne pas, on ne tient pas dans l’ordre un peuple que le seul nom d’État fait vomir »22.

Après la diaspora charnelle du peuple juif y aura-t-il une diaspora spirituelle de la France qui serait comme l’holocauste de la mondialisation psychique de sa Révolution ? Une propagation planétaire de la bonne nouvelle de ce « contraire de la Révolution » qui est sans doute le concept le plus pur de Joseph de Maistre et « que le monde attend toujours de la France en réparations de ses nuées désastreuses »23.

On assiste dans Éloge de la France à une étrange et envoûtante montée en puissance du style, sans qu’il y ait eu cependant de rupture perceptible dans la tonalité, et les dernières pages sont inspirées, deviennent vives paroles, par la noblesse de leur vérité. Le lecteur se retrouve alors soudainement saisi par une force hiératique, amoureusement spirituelle, qui donne aux mots une force singulière, c’est la présence réelle de cette « certaine idée » qui l’englobe. Dans ses Considérations sur la France, Joseph de Maistre affirme que « si la parole éternellement vivante ne vivifie l’écriture, jamais celle-ci ne deviendra parole, c’est-à-dire vie », cette opérativité de l’écriture est la marque des plus grands écrivains.



1 Charles Péguy, Note conjointe (1er août 1914), Gallimard, 1935.

2 Philippe Barthelet, Éloge de la France (François-Xavier de Guibert, 2003), p.16.

3 Philippe Barthelet, op. cit., p. 37.

4 Antonin Artaud, Oeuvres complètes, Tome V (Gallimard, 1964), p. 51.

5 Philippe Barthelet, op. cit., p.12.

6 Charles Péguy, Notre jeunesse (Gallimard, 1933), p. 208.

7 Charles Péguy, L’Argent (Gallimard, 1932), p. 189.

8 Philippe Barthelet, op. cit., p. 33.

9 Henry Montaigu, René Guénon ou la mise en demeure (La Place Royale, 1986), p. 142.

10 C’est ainsi que Jacques Bainville surnommait Maurras.

11 Philippe Barthelet, op. cit., p.20.

12 Philippe Barthelet, op. cit., p. 17-18.

13 Philippe Barthelet, op. cit., p. 67.

14 Philippe Barthelet, op. cit., p. 48.

15 Phippe Barthelet, op. cit., p. 56.

16 Philippe Barthelet, op. cit., p. 35.

17 Dominique de Roux, Immédiatement (L’Âge d’Homme, 1980), p.72.

18 Philippe Barthelet, op. cit., p. 65.

19 Dominique de Roux, L’écriture du Général de Gaulle (Le Rocher), 2002.

20 Philippe Barthelet, op.cit., p. 88.

21 Philippe Barthelet, op. cit., p. 92.

22 Georges Bernanos in Nous autres Français, cité par Philippe Barthelet, op. cit., p. 43.

23 Philippe Barthelet, op. cit., p. 83.