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03/01/2005

Varia puis Paul Gadenne encore une fois

Nikolay Doychinov (AFP/Getty Images).

«On écrit avant tout pour placer un homme devant une question ou une image, et la regarder ensemble. Écrire des romans, il n’y a pas d’acte plus fraternel».
Paul Gadenne à propos de La Plage de Scheveningen, revue Sud, n° 76 (mai 1988), p. 7.


Ce n’est que tout récemment que j’ai appris qu’Alina Reyes, l’auteur du Boucher qui, à l’époque où je lus ce roman, me marqua, connaissait Paul Gadenne et l’aimait, comme en témoigne, par exemple, son journal à la date du 29 décembre 2004. Voici l’adresse d’un site de (bonne) facture universitaire consacré à ce romancier, site bien mal géré par François Lermigeaux [NdJA : ce site n'existe apparemment plus], un ancien collègue de khâgne, puisqu’il ne semble être mis à jour qu’une fois tous les cinq ans – tout le monde sait que le rythme professoral n’est pas celui du commun des mortels que nous sommes – et qu’il ne relaie absolument pas mes efforts, déployés non seulement dans la Zone mais aussi dans quelques revues comme La Sœur de l’Ange où j’ai évoqué l’œuvre admirable, je le répète, de Gadenne. Je ne comprends guère une telle attitude, mélange de prétention et de laxisme car enfin, ces étudiants, ces professeurs, ces chercheurs, dont j’ai toujours cité les travaux, lorsqu’ils étaient de qualité, dans mes propres articles, semblent se confiner dans de petites sauteries philologiques où sont titillées la place quintessentielle de la virgule et l’utilité métaphysique de l’accent circonflexe dans l’œuvre de Gadenne alors qu’ils ne semblent pas s’être avisés d’un fait pourtant tout simple, que je soumets à leur profonde sagacité : quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, Paul Gadenne reste presque totalement inconnu de l’immense majorité des lecteurs.

D’ailleurs, je publie ci-dessous le début d’un long article consacré à l’œuvre romanesque de Paul Gadenne, paru dans le numéro d’automne de l’excellente revue Liberté politique. Je l’avais intitulé Paul Gadenne ou le chant de la réconciliation mais le patron de cette revue, Philippe de Saint-Germain, lui a préféré le titre suivant, certes plus explicite : Paul Gadenne (1914-1956) : l’obsession de la grâce.

En voici un extrait :

«Ernesto Sabato, le grand romancier argentin auteur du Tunnel et de L'Ange des ténèbres, écrivait cette phrase dans un de ses articles au titre significatif, «Réveiller l'homme : Une des missions de la grande littérature : réveiller l'homme qui voyage vers l'échafaud», phrase que nous pourrions placer en exergue de l'art de notre siècle, comme une inscription funèbre gravée sur le portique au-delà duquel l'espérance est interdite. Paul Gadenne écrivit quant à lui cette autre phrase, au sortir de la deuxième Guerre : «Depuis quatre-vingts ans et plus, la littérature s'écrit devant le bourreau». Rien n'a changé, depuis que ces deux ont parlé. En tout cas pas le Mal, certainement pas le Mal aux mille grimaces, ainsi que la réponse qu'il exige de l'homme, ni ce qu'il est convenu d'appeler, face aux productions bruyamment transparentes et coquettes du sérail parisien, quelques larmes d'une gelée incolore et stérile, la littérature. La grande littérature, comme l'écrit Sabato ? Non, la littérature tout simplement. Car peu importe en fin de compte qu’elle soit grande, si elle témoigne de l'horreur, puisque le hurlement de sa phénoménale et rageuse invocation sera alors entendu. Le moins étonnant n'est pas que l’œuvre de Gadenne, précieuse, très intelligente et réfléchie, à mille lieues de l'éructation facile et du message clair et lisible à quoi le plus grand nombre des lecteurs aime réduire l'art, supérieurement ambiguë dans l'évocation de ses personnages et de leurs motivations secrètes, de laquelle sourd une violence – mais tout autant une beauté et la recherche de la pureté – cachée, comme étouffée, rentrée comme Barbey le disait de ces drames occultes qu’il peignait, le moins étonnant n'est donc pas que cette œuvre ne demeure impavide et indifférente face au malheur des hommes mais que, au contraire, tout entière, elle y plonge.
Didier Sarrou, infatigable chercheur tout dévoué à l’œuvre du romancier, a fait paraître un petit ouvrage, intitulé Paul Gadenne, le romancier congédié. Cet adjectif ne nous paraît pas trop fort (je le comprends certes dans un sens différent de celui que lui confère l'auteur). Qui, aujourd'hui, parle encore de Paul Gadenne ? Qui le fait, alors que Pierre Mertens évoquait déjà l'absence de l'auteur, associant son nom à d'autres romanciers confidentiels comme Bousquet, Daumal, Reverzy ? Qui le fait alors que Gadenne lui-même, en avant-propos de L'Invitation chez les Stirl, avouait que «Seul l'auteur de ce livre [était] fictif» ? Quel romancier avoue avoir appris son art de l'auteur du Vent noir, jadis salué par Albert Béguin comme un nouveau romancier métaphysique, bien proche, dans l'esprit du grand critique, de donner aux lettres françaises une vision et un style tourmentés puissants comme l'étaient ceux de Bernanos ? Et Le Magazine littéraire, qui décidément répugne à consacrer ses dossiers bien-pensants à des auteurs tels que Bloy, Bernanos ou Huguenin, Maistre, Hello ou Barbey, Villiers ou Huysmans, comment imaginer qu'il puisse évoquer la figure complexe, toute en nuances infinies, de l'auteur de La Plage de Scheveningen, encore moins aisément caractérisable que les précédentes ? Sans doute est-ce que le babil sans imagination de ces hongres du journalisme ne comprend goutte à des écrivains qui n'ont jamais cru qu'ils devaient écrire pour rire, ou se faire, par la grâce lénitive de leurs enfantillages littéraires, de petits copains dans les maisons d'édition. Sans doute, oui. Mais cette explication, qui très certainement est pourtant toute proche de la sordide réalité du vénal copinage des intérêts, est plus que misérable. En tout cas, elle reflète admirablement le sort de la production actuelle, atone, imbécile, vénielle et fiduciaire, intarissablement bavarde et publicitairement aguicheuse, laissant dans l'ombre, hier comme aujourd'hui – et demain et demain et demain, comme dit le poète – la réelle probité, la réelle présence, celle qui fait honneur à l'exigence de l'écriture. Mais qu'importe, car Paul Gadenne, autrefois loué, puis oublié, puis redécouvert pour un temps – comme le prouve la flambée éditoriale toute récente concernant quelques-unes de ses œuvres –, Paul Gadenne sans doute de nouveau condamné, en dépit des travaux de Didier Sarrou et d'une poignée d'autres, à l’ignorance nourricière dans laquelle se réfugie pour s’y épanouir tout grand écrivain, quitte à être redécouvert plusieurs lustres après sa mort, nourrissant ainsi de nouveaux esprits capables de réellement comprendre la fulgurante nouveauté de son écriture – bien qu'impeccablement classique, en tout cas désertant les flaches superficielles du Nouveau Roman –, Paul Gadenne est un romancier possédé, et son obsession est la plus belle et la plus douloureuse des obsessions, la plus charnelle et intemporelle, donc, la moins susceptible d'être reconnue et admirée comme une perle splendidement secrète qui serait reniflée avec désintérêt par les groins du troupeau, et finalement rejetée dans la boue du dédain, bientôt de l'oubli.
C’est l’obsession de la grâce qui possède Gadenne, c’est la passion de la grâce qui se lit dans chacun de ses romans, cet émerveillement de l'enfant aussi, cette confiance simple, absolue, émouvante, dans la vie, que l'on peut lire dans un passage que l'auteur a écrit à son intention propre, comme Huguenin, dans son flamboyant Journal, le fit aussi :

«Revenons à notre programme :
Être gai et heureux pendant tout le temps que
durera mon séjour à la chambre.
Lire, apprendre des vers, travailler.
Faire de la linguistique – peut-être de l'anglais.
Être bien portant.
Lire tout ce que je n'ai pas lu».