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23/08/2005

Préfiguration de la Shoah : Justice sanglante de Thomas De Quincey

Crédits photographiques : Hatem Omar (AP Photo).

«La pièce est sans murs ; ils ont disparu dans un abîme sans fond ; alentour rien, si ce ne sont de frêles courtines ; nuit épaisse dont le silence est rompu par le bruissement à distance de chuchotements ; l’obscurité répond à l’obscurité comme une clameur répond à une autre tandis que chez le dormeur, du centre de son cœur rayonnent au-dehors les fils de l’inimaginable chaos grâce auquel des privations imaginaires de silence deviennent des réalités positives et terrifiantes.»
Thomas de Quincey, Justice sanglante [1839] (José Corti, coll. Romantique n° 52, traduit de l’anglais par Roger Kann, 1995), pp. 13-4.


Préfiguration de la Shoah, ai-je écrit en titre. L'image est exagérée, peut-être même, je ne me le pardonnerai point, journalistique. Dans cette histoire de vengeance où un sombre héros, un peu trop byronien tout de même, châtie jusqu'au dernier les coupables, de paisibles bourgeois allemands ayant humilié puis décimé les membres de sa propre famille, juive, importe à mes yeux l'atmosphère de terreur et de ténèbres tombantes, tout entière inscrite dans les quelques lignes placées en exergue, davantage que le trop évident canevas de l'enquête policière, la première du genre disent les spécialistes, ayant effectivement paru deux années avant le célèbre Double assassinat dans la rue Morgue de Poe qui du reste avait lu Justice sanglante.
Comme si l'événement indicible de la Shoah avait projeté ses éclats de lumière noire non seulement vers le futur, donc notre présent, mais également vers le passé. Je ne parle pas, cela a déjà été noté bien des fois, de quelque don de prescience de la part d'écrivains tels que Sade, Bloy, Conrad, Kafka (voire, chez les peintres, l'admirable Goya) ni même d'une lente diffusion par capillarité, dans les sphères intellectuelles de l'Allemagne pré-hitlérienne, des signes et insignes de la catastrophe comme le fait avec talent Jean-Luc Evard.
Je veux dire que, comme un trou noir, le gouffre de la Shoah n'a pu surgir qu'au prix d'une inimaginable dévoration d'espace-temps, qu'elle a encore, d'une certaine façon, contracté le temps, l'a ramassé et, aussi, étendu à l'infini. Ainsi, de même que la destruction méthodique de millions de personnes est un événement que les historiens datent avec précision (même si la surrection des camps de la mort continue de demeurer une énigme), j'affirme que la Shoah est un événement invisible qui non seulement se poursuit encore mais se poursuivra jusqu'à la fin des temps.
De telle sorte que la littérature, du moins celle qui, selon Richard Millet, a quelque chose à nous dire, ne pouvait pas et ne peut désormais plus ignorer les ténèbres dans lesquelles, avec les voix innombrables d'innocents, elle est descendue.