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13/01/2006

Intermède mélancolique

Sculpture d'Alain-Jacques Lévrier-Mussat, photographie de l'auteur


J'ai une passion pour les visages et, singulièrement, pour les visages de femmes. Je me souviens, c'était durant l'été 1987, à Málaga puis, l'année suivante, à Almeria, quelques semaines de vacances parfaitement banales passées, grâce à une organisation de séjours linguistiques (Esto) qui je crois n'existe plus, dans des familles d'accueil, en compagnie de jeunes Français qui, pour la plupart, découvraient l'Espagne. Je réalisai alors, non point mes premières photographies, mais sans doute mes premiers portraits, dont quelques-uns sont visibles sur cette page. Je n'avais pas la moindre idée des résultats que j'allais obtenir, m'étant toujours moqué de technique (les amateurs reconnaîtront pourtant, sur certains de ces clichés, la marque circulaire discrète d'un téléobjectif catadioptrique), mais je me faisais en revanche une joie douloureuse, systématiquement, de retour chez mes parents, de développer en toute hâte ces clichés de visages à tout jamais perdus, j'en avais déjà la certitude, et de les contempler alors des heures durant, ce qu'il m'arrive encore parfois de faire, alors même que je ne me souviens même plus des prénoms de ces personnes. J'ai tenté de nourrir, et j'y suis très rarement parvenu, une correspondance avec ces amies de quelques jours mais, à présent que, depuis bien des années, les phrases (évidemment, souvent, d'une extraordinaire banalité, à ces âges...) que nous avions échangées se sont perdues et dorment dans quelque carton remisé dans une cave, ces visages et d'autres, connus quelques années plus tard après ces vacances espagnoles, continuent de se lever certaines nuits et acquièrent alors une sorte de vie mystérieuse, fantomatique, pour tout dire étrangement réelle. Des surgissements de l'un d'entre eux, dont je me suis refusé à garder le moindre portrait, je conserve souvent, au petit matin, la sensation oppressante que connaît celui qui, la nuit, a imaginé (et peut-être a-t-il réellement vécu son cauchemar), horrifié, qu'un démon s'asseyait tranquillement sur sa poitrine et n'avait alors de cesse d'empoisonner son sommeil, oppressant son souffle, voulant l'étouffer. Alors, au réveil, et durant chaque interminable minute de ce faux jour qui semble très légèrement décalé par rapport à la réalité sans que je ne puisse strictement rien faire pour retrouver la banalité rassurante de cette dernière, alors mes journées s'étirent, nauséeuses, pendant de longues heures où je vois sans voir ce qui m'entoure, êtres et paysage, mon esprit tout occupé à chasser les traits estompés de ce fantôme indocile qu'un prénom crié dans la rue par une mère à sa petite fille, qu'un parfum (mélange épicé de fumée de cigarette et de Chanel n°5 il me semble) exhalé depuis une chambre d'hôtel grande ouverte sur le trottoir où j'avance comme un somnambule frappé tout d'un coup par un poing invisible, suffisent à évoquer immanquablement.
Je suis à peu près certain que si je croisais à présent, au détour de quelque rue parisienne ou lyonnaise, ces gamines devenues des femmes dont je ne sais plus rien, je les reconnaîtrai du premier regard, puisque je n'ai jamais oublié un seul visage, à tel point que je conserve un souvenir quasi photographique d'inconnus avec lesquels j'ai par exemple pris le train il y a des mois. En fait, je crois que je ne cesse de poursuivre avec eux un dialogue imaginaire comme celui, d'une possédée devenue folle, que Lady Macbeth entretient durant ses nuits de douloureuse insomnie. Curieusement aussi, certains de mes rêves les plus réalistes me donnent de ces figures des portraits similaires au souvenir que j'en garde mais vieillis, comme si je les avais regardés la veille et que le temps, subitement accéléré par une machine de Wells, s'était étiré d'un seul coup, ajoutant aux traits familiers la marque de son passage inéluctable. Peut-être aussi, comme dans le célèbre conte du romancier, vais-je finir, à la fin, par me perdre dans les dédales du temps sans aucune chance de retour au monde quotidien, rassurant, vieillissant, ignoré de tous, au milieu d'un indicible labyrinthe où les visages anciens et futurs, je veux dire pas encore nés, seront tous mélangés dans une sorte de Fontaine de la création comme l'a décrite Silverberg dans Le Fils de l'homme. Pas besoin d'ailleurs de convoquer les prestiges faciles de l'anticipation : chacun des personnages les plus touchants de W. G. Sebald n'est qu'un de ces hommes devenus mystérieusement vieux avant l'âge, hantés par leurs démons familiers plus réels peut-être, dans leur esprit, que les êtres de chair qui les entourent et ne peuvent strictement rien faire pour les empêcher pourtant de s'enfoncer dans leur nuit.
Borges, s'il était encore de ce monde et surtout s'il se préoccupait de flânerie virtuelle (je n'oublie pas de mentionner sa célèbre cécité, ce qui, on me l'accordera, fait tout de même beaucoup de conditions à la réalisation de cette problématique opinion borgésienne !...), s'amuserait probablement de mon étonnement et partirait d'un grand rire en s'écriant que le temps n'est rien moins que profondément obscur, qu'il est encore le miracle quotidien, perpétuellement rejoué dans sa banale et journalière divinité, lui qui avale et rend quand il le veut des souvenirs comme les cadavres remontent, après des mois ou des années passés dans les profondeurs ténébreuses, à la surface des eaux, un jour de paisible baignade, pour la stupéfaction horrifiée des vivants. La littérature est le monde des morts.

Je laisse ces fantômes hanter, libérés par cette page, de nouveaux territoires, immenses, qui sait peut-être même : infinis.

Málaga, Carine L. R.


Málaga, été 1987


Almería, été 1988, Vanessa H.


Almería, été 1988, Emmanuelle


Almería, été 1988, Laurence E.


Santillana del Mar, Margarita, 1995


Lyon, Fabienne D., années 90


Lyon, théâtre mariste, représentation de la pièce Caligula, 1992


Argelès, Didier G., 1988


Lyon, Enguerrand N., Pierre R., externat Sainte-Marie, 1989


Lyon, Jérôme N., Raoul F., externat Sainte-Marie, 1989


Lyon, François G., externat Sainte-Marie, 1989


Lyon, Didier G., externat Sainte-Marie, 1989


Abbaye Notre Dame des Dombes, Stéphane L. et Jean R., externat Sainte-Marie, classe d'hypokhâgne, 1991


Le Pertre, Florence P., 2001


Ile de Bréhat, Stéphane L., 2002