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01/05/2007

Une Histoire sans nom de Barbey d'Aurevilly, par Elisabeth Bart

Photo and caption by Sungjin Kim (National Geographic Photo Contest).

Comment nommer un monde en forme de calice inversé, un fond de bouteille sans lumière ni horizon où l’on n’entrevoit qu’en levant désespérément les yeux, haut, très haut, une lucarne lumineuse, où l’on n’aurait jamais entendu le «Recordare» du Requiem ni le «Et incarnatus est» de la Messe en Ut de Mozart, où, parce qu’on ne les aurait jamais entendus, on croirait que cette musique n’existe pas, qu’elle n’a jamais existé, un monde où toute grâce est absente ? Ce monde innommable même s’il a un nom, notre monde peut-être, celui que nous nous figurons, c’est celui d’Une Histoire sans nom.
Cette Histoire est celle d’une parole déviée, dévalant vers un gouffre sans fond, un abîme sans nom. Si le Verbe est l’éclat du langage, la lumière, ici, s’est éteinte. Il ne reste qu’un astre noir qui nielle les âmes.
Au commencement, une femme d’une grande beauté aime, ou croit qu’elle aime. Son amant, officier de cavalerie, l’enlève de sa province normande, l’épouse, la conduit dans un bourg du Forez, enfoui dans une vallée profonde où ne passe aucun rayon du soleil. Elle met au monde une fille que l’auteur nomme Lasthénie, «la sans force», étrange nom où s’inscrivent, à l’insu de ses personnages, le sceau de leur destin, la culpabilité de la mère et la malédiction enfouie au plus profond de sa conscience, jamais formulée, à elle-même adressée mais détournée sur l’enfant, le premier des commandements innommables : «Tu ne parleras point», qui peut s’entendre : «Tu n’ aimeras point». À l’origine de la tragédie, il y a ce nom qui dit la négation de la vie, de la force vitale que donne le Verbe, cette annonce d’une mort programmée. L’Ange ne viendra jamais visiter Lasthénie. Nous sommes sur la terre noire du jansénisme.
Le dévalement tragique prend ainsi son cours. L’époux meurt, la marée noire de la culpabilité envahit la conscience de Mme de Ferjol. Dieu lui a pris l’aimé pour la punir. Dès lors, elle le chérit à travers sa fille, en silence, «le silence du tombeau de son mari refermé sur elle».
Peut-on aimer sans la Parole ? «Elle jouissait de sa fille en silence. Elle s’en repaissait sans rien dire.» Lasthénie est un ange aux yeux couleur de saule, une Ophélie fragile et flexible, dont l’âme demeure une source enfouie, «une eau pure» qu’il faudrait aller chercher pour en faire jaillir la «perle d’écume». Le mur de silence érigé par Mme de Ferjol interdit ce jaillissement. Les sentiments de Lasthénie, gardés trop longtemps en dedans, semblent se «coaguler». Lasthénie devient un tombeau, avant de devenir un cadavre.
Celui dont le nom est Légion peut venir occuper la cavité du tombeau. Comme l’abbé de la Croix-Jugan dans L’Ensorcelée, ou Sombreval dans Un prêtre marié, il a l’apparence d’un homme de Dieu, un capucin qui vient prêcher le Carême dans l’austère église de ce sombre bourg. On l’appelle le père Riculf. Il prêche l’Enfer. Dans l’église, les statues des saints voilées, selon la coutume de Carême, paraissent des fantômes, et le prêtre lui-même, «un fantôme parmi les fantômes». On entend sa voix dans les Ténèbres : «cette voix tonnante, d’une si puissante réalité et qui semblait n’appartenir à personne, en paraissait d’autant plus la voix du Ciel». Cette voix qui prêche l’Enfer, et seulement l’Enfer, est maléfique et démoniaque,en ce que, déviée du Verbe, elle en est le simulacre puisqu’elle ôte toute possibilité de miséricorde et de Salut comme l’exprime, dans son franc-parler, la servante Agathe : «Il nous damnerait toutes.» Dans sa foi naïve, cette servante au grand cœur tente de rappeler la Vérité de la parole du Christ : «J’ai connu un prêtre dans mon pays […] qu’on appelait le père l’Amour parce qu’il ne prêchait que l’Amour de Dieu et du Paradis», parole qui n’atteint pas Mme de Ferjol emmurée dans sa surdité. C’est encore Agathe, la seule à aimer Lasthénie mais empêchée d’aimer par son impérieuse maîtresse, qui comprend de suite la réalité qu’elle formule dans le langage de la paysannerie normande : le père Riculf lui a «jeté un sort», et un sort, c’est la mort.
La puissance de la parole maléfique touche la mère et la fille, sans appel. L’âme et le corps de Lasthénie rejoignent son nom, ses yeux couleur de saule s’éteignent. Investie, elle l’est doublement : grosse de cette parole et enceinte. Sa mère ne voit que le fœtus de chair dont le secret ne sera révélé que bien des années après la mort de sa fille et si ce secret est révélé in extremis à travers le récit d’un personnage grotesque, cette révélation n’éclaire en rien l’énigme du mal. Le coupable, le père Riculf, qui a violé Lasthénie en état de somnambulisme, nous demeure obscur.
Progressivement, inéluctablement, Lasthénie est envahie, ravagée, littéralement décomposée par «la graine diabolique» que le prêtre a semée en elle, selon les mots d’Agathe, ivraie d’une parole dont la semence biologique – le sperme sacrilège du prêtre –, n’est peut-être que la matérialisation, le processus de naturalisation du surnaturel satanique. Comme Baudelaire dans Bénédiction, Barbey d’Aurevilly réécrit, pour l’inverser, le récit évangélique de l’Annonciation, où l’Ange annonce à la Vierge sa fécondation par le Verbe, et la naissance de son enfant, fils du Verbe, à qui elle donnera le nom de Jésus, «Dieu sauve». Dans le poème ironique de Baudelaire, la mère maudit l’enfant-poète en qui parlera le Verbe. Ici, le père Riculf annonce la damnation, et, la choisissant pour lui-même, précipite Lasthénie dans l’abîme. Agathe jouant le rôle du chœur dans les tragédies grecques, commente à sa manière : «Ce père Riculf […], elle le soupçonnait d’être bien capable d’en jeter un [de sort], et de l’avoir jeté à Lasthénie. Et pourquoi à Lasthénie, à cette fille aimable et innocente ? Justement, parce qu’elle était aimable et innocente, et que le Démon, qui fait le mal pour le mal, hait particulièrement l’innocence; parce que, ange tombé, il est surtout jaloux de ceux qui restent dans la lumière. Or, pour Agathe, Lasthénie était un ange qui n’avait jamais cessé sur la terre d’habiter la lumière du ciel.»
Broyée, ployée en son âme et en son corps, Lasthénie accouche, «comme un cadavre qui se vide d’un autre cadavre», morte avant de mourir faute du moindre secours, faute de la moindre grâce. Comme une mouche tombée au fond d’une bouteille, comparaison inaugurale du récit, elle ne peut sortir de l’univers où sa mère qui lui a donné la vie, ne cesse de lui donner la mort, elle ne peut sortir de «ce ciel en creux» qu’est l’Enfer de la culpabilité sans l’espérance en la grâce divine. Lasthénie en a la révélation lorsqu’elle voit sa mère à l’église, de dos, agenouillée devant le confessionnal : «L’église, toujours sombre, entrait dans une obscurité grandissante. Ses vitraux n’avaient plus de lueur». À cet instant, Lasthénie sombre dans «l’indifférence de l’anéantissement» et refuse de «communier avec sa mère». À l’opposé des prêtres impénitents, le père Riculf, l’abbé de la Croix-Jugan, Sombreval, anges déchus révoltés contre Dieu, Lasthénie pourrait être l’Ange révolté contre les Anges déchus, ces défigurations de la splendeur du Verbe.
Magnifique maléfique et diabolique, Mme de Ferjol l’est autant que le père Riculf, entièrement sous l’emprise de l’amour passé, possédée par une culpabilité sans repentir qu’elle transfert sur sa fille : «Mme de Ferjol croyait autant que la simple Agathe, que le démon avait à son service des incarnations terribles, mais elle savait par sa propre expérience ce qu’Agathe ne savait pas, – c’est que l’amour est, de toutes, la plus redoutable.» Lorsqu’elle devine la grossesse de Lasthénie, elle est prise d’une fureur de justicier démoniaque aussi terrible que celle du père Riculf dont la crainte de l’Enfer révèle la fascination pour le mal : «elle entra chez sa fille, la lampe d’une main, le crucifix dans l’autre, en ses blancs vêtements de nuit, spectrale, effrayante. C’était elle qui était l’Épouvante.» Ce crucifix qu’elle lève sur la face de sa fille pour «écraser le masque de la grossesse», elle le retourne alors contre elle, avec «un fanatisme féroce», se jugeant elle-même, se punissant elle-même, s’octroyant ainsi la place de Dieu. Ce crucifix, qui figure le «Christ rigide aux bras droits et plus raidis vers Dieu et sa justice qu’étendus avec amour sur la Croix pour embrasser le monde sauvé», dit la réalité du jansénisme, lequel, plus qu’une hérésie, constitue la tentation permanente du chrétien, l’inversion du Verbe sauveur en Verbe vengeur, la perte de l’Espérance, de cette petite sœur Espérance chantée par Péguy, et le refus de l’Amour qui en découle : «Tu n’aimeras point.» L’Amour est impossible, le Fils est écrasé par le Père, l’Esprit déserte le Père et le Fils, la lumière du Verbe s’éteint. Dès lors, la mère torturera sa fille jusqu’à la mort : «Ta faute à toi […] une punition et une expiation de la mienne. Dieu a de ces talions terribles. J’ai épousé ton père. J’épousais, mon Dieu. Mais le Dieu du ciel ne veut pas qu’on lui préfère une personne... il m’en a punie en me le prenant et en faisant de toi une fille coupable comme je l’avais été.»

Si le propre du démoniaque est l’ubiquité, s’il est, comme l’écrit Juan Asensio, «perpétuel vacillement, inconstante houle qui donne à l’Être le mal de mer de la métamorphose», s’il «n’est pas un étant, rien de quantifiable ou de représentable», «qui défait la trame du divin et qui remplit d’absence», l’écriture d’Une Histoire sans nom tente son approche jusqu’à l’extrême limite du possible pour se heurter frontalement à l’irreprésentable.
Le démoniaque serait cet innommable qui gèle dans la bouche des personnages la capacité de nommer. Après le départ du père Riculf, les trois femmes oublient son nom, et lorsque Mme de Ferjol découvre la grossesse de sa fille, la croit coupable, plus que jamais elle lui impose un silence absolu qu’elle perfore d’une seule question, ou plutôt d’un seul mot : «Qui ?» À ce «Qui ?» sans cesse réitéré qui soumet Lasthénie au «supplice de la torture», celle-ci, innocente, ne peut répondre, non seulement parce qu’elle l’ignore, mais parce que le coupable de cette ignominie est innommable. Quand Mme de Ferjol en vient à soupçonner le prêtre, elle-même est glacée d’effroi : «Ce nom seul, les lettres de ce nom seul à prononcer lui faisaient peur … Assembler les lettres de ce nom et le personnage tout bas lui paraissait un monstrueux sacrilège.» Et l’enfant du diable que Lasthénie met au monde n’aura pas de nom : «Y en avait-il une seconde dont la destinée ressemblât à la destinée de Lasthénie, sur qui la nuit, la peur et la mort entassaient leurs triples ténèbres pour cacher à jamais l’enfant sans nom dans cette lamentable histoire sans nom ?»
Ainsi, le titre du roman, Une Histoire sans nom, revient dans le récit, leitmotiv obsédant, à double titre. En premier lieu, il revient à plusieurs reprises, pour souligner que l’histoire (le récit) ne peut avoir de nom, d’où ce titre négatif, parce qu’elle confine à l’inénarrable, l’irreprésentable qui est le propre du démoniaque : «[…] et ce fut cette nuit funeste qu’elles entrèrent toutes deux, la mère et la fille, dans cette vie infernale dont elles ont vécu, les infortunées ! et à laquelle il n’y a rien de comparable dans les situations tragiques et pathétiques des plus sombres histoires. Ce fut vraiment là une histoire sans nom ! […] Ce fut un drame profond, d’âme à âme, prolongé, mystérieux, et dont il fallut prolonger le mystère, même aux yeux d’Agathe qui ne pouvait pas connaître cette ignominie d’une grossesse.» On ne saurait dire mieux que le fait Barbey, ici, la confrontation à une transcendance négative et l’impossibilité d’aller au-delà des limites du romanesque mais c’est, paradoxalement, en se tenant à ces confins que l’auteur et ses lecteurs accèdent à cette réalité seconde qu’est l’énigme du mal, à ces Ténèbres qu’on peut traverser sans jamais les éclairer.
En second lieu, dans le cours même du récit, Mme de Ferjol ne peut dire les noms du père Riculf ni de son enfant, qui est aussi celui de Lasthénie et qui la perd, inversion parodique du Christ Sauveur, même si, en son for intérieur, elle l’a nommé Tristan, ultime avatar du transfert de la culpabilité de son ancienne passion amoureuse sur sa fille. Que Mme de Ferjol prononçât ces noms au lieu de les maintenir au tréfonds de sa conscience eût été le seul moyen, pourtant, d’amener à la lumière de cette conscience sa propre intériorité occulte, de retourner son âme démoniaque, doublure de son âme chrétienne. Mais elle ne le peut pas. In fine, elle découvre l’innocence de sa fille et l’identité du coupable – lequel a fini ses jours à la Trappe, repenti, – et c’est pour se livrer au plus monstrueux sacrilège. Elle se rend auprès de la dépouille du père Riculf, qui, selon la coutume des Trappistes, reste exposée à ciel ouvert afin que chaque jour, chacun vienne jeter sa pelletée de terre, et, la contemplant au fond de la fosse, formule un désir sauvagement blasphématoire, le désir cannibale d’être l’un de ces vers qui dévorent cette dépouille. Aux confins du représentable, ce désir apparaît comme doublement méta-physique, en ce que Mme de Ferjol, d’une part semble désirer s’incorporer la pourriture, la physique à proprement parler démoniaque, désintégrée qui désintègre, et, d’autre part, en ce qu’elle désire, à son insu, donner forme à cet informe, ce non-étant qu’est le diable, en l’incarnant définitivement dans le père Riculf, uniquement dans le père Riculf, ultime ruse du démon, puisque le père Riculf s’est justement repenti. La spirale démoniaque tournoie ainsi sans fin, et Barbey de conclure : «Et, en effet, elle mourut à quelque temps de là, dans cette impénitence sublime, que le monde peut admirer, mais nous, non !», phrase ambiguë qui révèle les propres contradictions de l’auteur, davantage fasciné par le sublime démoniaque que par le jansénisme et qui écarte loin de lui, en deux mots, cette fascination.
Barbey a multiplié les images de l’abîme, dans ce roman, les paysages spéculaires de l’âme, figurés par cette vallée «étroite comme le fond d’un puits», parfois faiblement éclairée par la lune d’une lumière négative, spectrale. En cette contrée, le Verbe s’est retiré. Comment ne pas entendre Son Silence comme un appel ?