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28/10/2007

Transgression : totems et tabous dans un monde poreux, par Thierry Giaccardi

«Et moi qui, de voir Dieu, onc pour moi-même
plus ne brûlai que pour lui or ne brûle,
je te prie – et ne soit prière écharse –
de dissoudre au doux vent de tes prières
toute nuée en sa mortelle vue,
où se puisse éployer le haut Plaisir.»
Dante, Divine Comédie, Paradis, chant XXXIII.


La parution du dernier livre d’Alain Robbe-Grillet, Roman sentimental, pose toute une série de questions que notre société hésite dorénavant à se poser, curieusement, et qui tournent principalement autour de la notion de transgression, comme des individus ivres et las tourneraient autour de totems dont ils en auraient perdu jusqu’à la mémoire des origines et qu’ils regarderaient avidement. La figure du totem, comme ancêtre éponyme d’un clan, peut nous servir de symbole dans la mesure où nos sociétés modernes, bien loin de rendre un culte aux ancêtres, les ont stigmatisés, salis avec l’insouciance et le sarcasme des gens prospères.


L’être mythique qu’est le totem, intrusion incongrue dans le monde de la marchandise, nous amène à reconsidérer notre rapport avec les ancêtres mais surtout avec l’univers, sur le plan de l’obéissance et de la désobéissance, en somme des conduites droites ou déviantes qui préservent la lumière ou l’éteignent, (d’où l’intérêt d’une expression comme l’âge des ténèbres dans la pensée hindoue). C’est ainsi que la transgression renvoie chez certains esprits, affichant une pureté morale scrupuleuse, à des couples de concepts antonymes comme ceux de la perversion et de la droiture, de la décence, de la dignité humaine, de la pudeur et ceux du dévergondage, de l’exhibitionnisme, du vice. Elle ne manque pas d’évoquer chez l’homme de rites des phénomènes d’inversion dont René Guénon rappelait dans son livre, La Crise du monde moderne, qu’ils illustrent bien le fait que «rien ni personne n’est plus à la place où il devrait être normalement; les hommes ne reconnaissent plus aucune autorité effective dans l’ordre spirituel, aucun pouvoir légitime dans l’ordre temporel; les «profanes» se permettent de discuter des choses sacrées, d’en contester le caractère et jusqu’à l’existence même; c’est l’inférieur qui juge le supérieur» (1). Chez l’homme religieux en général, et le chrétien en particulier, ces phénomènes aberrants ouvrent sur l’ univers du péché dont le moderne, être vaguement sentimental, ne comprend plus le sens. Or, le péché est une notion capitale chez l’individu qui veut réfléchir sur l’univers de la faute mais aussi sur la véritable mort (séparation définitive entre l’homme et Dieu). Le péché est une offense à Dieu, et, selon sa gravité, le théologien parlera de péché véniel ou péché mortel. Ce dernier corrompt gravement le principe vital chez l’homme qu’est la charité.
De ce point de vue, nous ne pouvons que remercier du bout des lèvres l’auteur des Gommes et de La Jalousie d’avoir éventé, de manière oblique, par le biais de la fiction, des secrets de sa vie privée ou des fantasmes sexuels ignobles dans son Roman sentimental. Certains critiques n’ont pas manqué d’en souligner le caractère d’ouvrage pédophile insoutenable. C’est ainsi que Baptiste Liger, dans un article publié dans L’Express, présente ce livre impossible dans un monde harmonieux : «un conte de fées pour adultes insoutenable qui enchaîne, de manière crue et décomplexée, les scènes de pédophilie sado-masochiste». Pourtant, chez un auteur comme Robbe-Grillet, chef de file du Nouveau Roman, ironisant sur les canons du roman classique dans son traité Pour un nouveau roman paru en 1963 (2), se jouant sans grande élégance, un peu lourdement il est vrai, des règles de la fiction dans les romans cités plus haut, il demeure étonnant que le fantasme sexuel, dans toute sa force brute et sa laideur, ait pris le dessus assez tôt sur la volonté de créer une œuvre littéraire affranchie des mesquineries humaines et qui aurait pu être de celles qui comptent.
Le Nouveau Roman, fiction du Roman sentimental, c’est-à-dire de la justification par l’art d’écrire de pratiques perverses (3) ? Est-ce ainsi qu’il fallait comprendre les opinions professées publiquement avec une certaine morgue par cet ancien ingénieur agronome, refusant la notion d’engagement, contrairement à Sartre qui en faisait une pierre de touche de l’œuvre littéraire moderne ? Ce dernier rappelait incidemment que «l’écrivain est un parleur : il désigne, démontre, ordonne, refuse, interpelle, supplie, insulte, persuade, insinue. S’il le fait à vide, il ne devient pas poète pour autant : c’est un prosateur qui parle pour ne rien dire» (4). Alors que Robbe-Grillet affirmait qu’«au lieu d’être de nature politique, l’engagement c’est pour l’écrivain, la pleine conscience des problèmes actuels de son propre langage, la conviction de leur extrême importance, la volonté de les résoudre de l’intérieur». Est-ce au langage de la pédérastie auquel l’auteur du Labyrinthe pensait, dédouanant ainsi, sciemment ou non, les implications dans le monde réel de tels penchants ayant cours dans le monde d’une certaine fiction ? Or la perversion n’est pas anéantie par l’œuvre fictive, comme si, passant d’un statut à l’autre, elle pouvait changer de nature. Elle demeure monstrueuse, la «part maudite» qu’il importe d’éliminer dans un effort constant sur soi. Certes, Freud, parmi d’autres, a contribué à rendre floue l’opposition entre la normalité et la perversion, ramenant le tout à la sexualité de l’homme. Il se détache ainsi, arbitrairement, de la conception traditionnelle de l’être dans le monde, embrassant son passé, son présent et son avenir, l’être comme créature et héritier, cherchant à se surpasser et non à descendre dans son propre enfer. Nul doute que Maurras ait mieux que Freud saisi l’homme dans toute sa profondeur, sa fragilité et sa noblesse. Le maître de Martigues insistait patiemment que, «avant d’être électives, ses affinités (celles de l’homme) sont instinctives.» Il faut méditer aujourd’hui ces phrases extraites de La politique naturelle où Maurras voit bien que «pour bien vivre, il faut contracter.» De cette observation en suit une méditation si juste et si bouleversante sur l’homme et son désir d’harmonie passant par le pacte nuptial qu’elle rappelle les plus belles pages de théologie chrétienne sur le sujet : «Comme si elle sortait d’un véritable élan physique, l’Association ressemble à un humble et pressant conseil de nos corps dont les misères s’entr’appellent. Le Contrat provient des spéculations délibérantes de l’esprit qui veut conférer la stabilité et l’identité de sa personne raisonnable aux changeantes humeurs de ce qui n’est pas lui. Pour illustrer la distinction,référons-nous aux causes qui conjoignent le couple naturel – puissantes, profondes, mouvantes comme l’amour – et comparons-les à la raison distincte du pacte nuptial qui les rassemble et les sublime pour un foyer qui veut durer.» (5)
Mais dans un monde en devenir comme le nôtre, où les formes s’épuisent à retenir un sens fuyant, perturbant ainsi la périodicité des mues sociales, peut-on encore parler de perversion en étant compris du plus grand nombre ? Car la Bourse, d’où se décide tout, se soucie fort peu de donner une définition aux mots; en revanche elle s’accommode fort bien des simulacres. L’imaginaire marchand a contribué singulièrement à aplatir notre monde et à le rendre instable en en sapant les fondations, provoquant curieusement une certaine apathie ou une certaine surexcitation, surtout chez les jeunes, car il faut rappeler que l’image n’éduque pas mais tend à nous tirer vers nos fantasmes, nos peurs et nos désirs les plus noirs. De sorte que ce nouvel ordre mondial a permis que la télévision pénètre tous les interstices d’un tissu social hypertrophié; que l’imagerie scientifique archive à des fins discutables le corps humain dans ses moindres détails, ses moindres soupirs, ses moindres aspirations; mais encore que la médecine se livre à des opérations de chirurgie plastique gonflant la poitrine de jeunes adolescentes ou, plus tragiquement, de transformation de l’identité sexuelle d’êtres chancelants. C’est ainsi que les coutumes et les espaces sacrés impliquant comme le dit si bien Eliade une «irruption du sacré» n’évoquent plus rien chez l’homme postmoderne replié sur un foyer stérile et que, dans un tel monde chaotique, la transgression est devenue un mot quasiment vide de sens.
Il lui reste cependant un sens, même s’il n’est pas certain qu’il le garde pour bien longtemps, car la génétique, science à proprement parler iconoclaste, avance à une vitesse vertigineuse. Ce sens se comprend à partir de la conception traditionnelle du corps humain comme «temple du saint esprit», selon la forte expression de Paul. Ce sens inonde encore la conscience humaine, du moins dans la civilisation occidentale. Il est la pierre d’angle de la Charte des droits fondamentaux de l’union européenne dont l’article 4 stipule que «nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants». Celui qui transgresse aujourd’hui, dans ce monde pétrifié sans dieux, c’est celui qui outrage le corps humain. D’où le rejet catégorique de l’avortement parmi les êtres sains (et sans doute les plus conséquents) de notre société, l’angoisse que suscitent à juste titre les manipulations génétiques financées par des multinationales indifférentes aux arrière-plans métaphysiques. Et la condamnation universelle de la torture, même si certains États la pratiquent officiellement au nom de luttes contre le terrorisme ou la déviation religieuse.
D’où il s’ensuit que l’être humain ne peut se saisir dans toute sa plénitude, ses nuances les plus infimes, que si on pose devant lui des limites infranchissables qui le retiennent de tomber dans le précipice. Sinon, il s’abîme et se défait, il devient cette «chose» dont parle le film de John Carpenter, imitant ses futures proies avant de les éliminer. Il devient à proprement parler cet organisme externe qui (re)vient hanter la communauté des hommes. Car transgresser, c’est d’abord, comme le rappelle le dictionnaire, l’action de «passer par-dessus» : la volonté de puissance qui précède le geste visant à souiller ne rend donc pas complètement cette volonté de passer outre. Sans limites infranchissables dans le domaine du mental comme dans le domaine du physique, l’être humain disparaît dans le néant et laisse place à un être méconnaissable; un être en marche, certes, mais un être aveugle, un somnambule, dont la force fait peur car elle est immanquablement utilisée à des fins scandaleuses. C’est le règne de l’androïde dont l’empathie avec le monde, par définition, est déficiente, contrairement à l’homme de la renaissance entrant en sympathie avec les êtres et les choses de ce monde, ou le contemplatif s’unissant avec les êtres et les réalités du monde de l’au-delà, le monde des intelligences pures, dont les anges – malakhim dans la tradition hébraïque – en sont le symbole le plus aimable dans l’imaginaire collectif – mais aussi dans l’œuvre d’un Rilke ou d’un Valéry –, suivant en cela Paul qui affirmait : «ne sont-ils pas tous des esprits administrateurs, envoyés pour servir en faveur de ceux qui vont hériter du salut ?», (Épître aux Hébreux, 1,14). Ce qui précède illustre la grande loi thomiste selon laquelle le mode substantiel de toute chose détermine son mode d’opération.
Que ce soit donc à l’échelle de l’individu tourmenté par ses désirs (Sade), ou à celle d’une nation ivre de conquêtes (l’Allemagne nazie), celui qui passe par-dessus s’émancipe du coup de toute une série d’interdits dont la fonction première est en fin de compte davantage celle de retenir le démon qui est à l’intérieur de tout organisme vivant que celle d’enfermer l’individu dans une cage trop étroite. Du coup, il brise la transmission dans ce monde terrestre du flux vital entre les hommes épris de Dieu, (l’ange assurant «la transmission du flux vital entre les mondes» selon Marc-Alain Ouaknin). C’est ainsi que la liberté mal comprise, prise pour elle-même, irradie en le brûlant le cœur de l’homme, siège de l’intellect, et finit par le rendre stérile, comme tout ce qui brise les proportions sans être accompagné d’une grande sagesse. Autrui devient un obstacle repoussant ou un objet de jouissance : il perd dans tous les cas son statut d’alter ego, il se chosifie. Il devient un «paquet de chair» pour reprendre l’expression de Gide. Nietzsche le dit autrement en parlant de son idée de la liberté : «c'est devenir plus indifférent aux chagrins, aux duretés, aux privations, à la vie même. C'est être prêt à sacrifier des hommes à sa cause, sans faire exception de soi-même» (6).
L’abject, catégorie que ne rencontre jamais l’homme charitable, car il s’arrête bien avant sur la pente de ses inclinations de plus en plus sordides, étant alerté par mille signaux pointant vers son sens du déshonneur, l’abject, donc, éclate en morceaux, apportant chacun une source de satisfaction au libertin qui en apprécie toutes les saveurs. Contrairement à l’homme droit dont la chair et l’esprit en seraient transpercés mortellement, comme s’il avait reçu de la mitraille – une once d’abjection suffisant à souiller tout l’être. En effet, le libertin est une étrange créature qui séduit l’univers des lettres françaises, en apparaissant au moment le plus inattendu – sans y être invité pourrions-nous dire –, dans ce monde faste de la monarchie absolue, (même s’il est loin de n’être qu’une créature française). Un écrivain talentueux mais peu vertueux, Roger Vailland, en avait fait la quintessence du Français dans son essai Quelques réflexions sur la singularité d’être Français, ce qui est pour le moins discutable. Ainsi Vailland, qui aimait tant les fessées – les donner ou les recevoir, peu nous importe à dire vrai –, affirmait avec aplomb qu’il avait fallu «toute la sottise et l’hypocrisie bourgeoise du XIXe siècle pour que nous rougissions d’être des libertins» (7). Le libertin, il est important de le souligner, préexiste donc à la Révolution française, laquelle fit pourtant beaucoup pour donner ses lettres de noblesse à la transgression. Curieusement, cette dernière, avec le temps, a fini par se confondre avec l’émancipation. Or, ce sont bien deux mouvements inverses, même s’ils ont tous deux un point commun qui est la victime : révolte de la victime redevenant homme, mise au supplice de l’homme devenant victime. Car, la transgression, que nous comprenons d’abord comme désobéissance à Dieu, est devenue dans ce monde de marchands une violation physique (8).
Dans la société traditionnelle, celui qui transgressait un interdit devait souvent être mis à mort, sinon le groupe entier risquait de subir la colère divine. Tout acte, toute pensée, engageait non seulement l’homme pour l’éternité mais aussi la collectivité, ce qui se perçoit nettement pour un esprit dénué de préjugés modernes. Or, le libertin se sépare du groupe, il agit soit dans l’ombre soit au grand jour, mais son action n’engage que lui-même : le libertin est la figure par excellence de l’individualiste dont l’autonomie, si elle est bien illusoire, n’en est pas moins pas revendiquée dans des périodes de grande lassitude venant souvent après de longues périodes de prospérité. Le libertin apparaît ainsi sur la scène nationale après la féodalité, période de labeur et d’abstinence, et s’impose dans ces salons du XVIIIe siècle rivalisant d’intelligence et de goût. Mais ces derniers, en cherchant à faire taire certaines superstitions ou pratiques abusives n’ont-ils pas brisé en fin de compte des «tabous» dont la fonction apparaît maintenant comme essentielle au bon fonctionnement de la vie sociale et à la santé mentale de l’individu ? Car, comme le rappelle à juste titre Pierre Smith, «l’interdit se conçoit plutôt comme une sorte de piège que la culture signale. Peu importe qu’un individu ait ignoré cette signalisation, qu’il ait oublié d’en tenir compte ou qu’il n’ait pu s’empêcher de diriger sciemment ses pas de ce côté, le résultat est le même : il est pris !» (9).
Le libertin, contrairement à l’idée répandue chez nous qui en fait un être raffiné – ce qu’il peut être assurément –, est d’abord un être convulsif. On se rappelle sans doute la phrase de Breton affirmant à la fin de Nadja que «la beauté sera convulsive ou ne sera point». Il y a là un trait caractéristique de la psychologie du moderne qui a mal compris l’esprit romantique. Les convulsions sont, en effet, des contractures musculaires rythmiques involontaires, selon la terminologie médicale acceptée. Elles renvoient donc littéralement au domaine du corps et de ses accidents, et symboliquement, aux couches infra-humaines de la manifestation. C’est le contraire de l’amour fou que chante si bien Breton, perpétuant à sa façon la tradition dantesque menant à une «vision nouvelle». Cette confusion peut sans doute expliquer à quel point Maurras n’aimait pas le romantisme, synonyme chez lui de révolution (10), même si on doit le suivre lorsqu’il affirme que «les prétendues inventions du romantisme existaient fort bien avant lui [...]. Le retour à la vérité ne sera point de les proscrire, mais de les remettre à leur rang» (11).
Que dire alors de la tradition sadienne que nous retrouvons chez nombre d’auteurs modernes français ? Comment la situer dans l’univers des lettres et doit-on la conserver au même titre que d’autres traditions littéraires au nom d’une liberté de pensée ? Non, car cela serait dissocier la forme du fond, pire sans doute : affirmer un monde de formes ne renvoyant à aucune essence, un monde poreux en somme, dans lequel la dignité de l’homme serait absorbée, et, avec elle, les idéaux auxquels aspirent les hommes. Liger termine sa recension du livre de Robbe-Grillet en se posant une question terrifiante, dont la réponse devrait aller pourtant de soi : «Pourquoi alors publier cet étalage de perversité extrême, allant jusqu'à la description sans états d'âme de morts d'enfants après des viols ?». Parce que nous ne vivons plus dans une société morale, cette dernière étant devenue par la force des choses monstrueuse. D’où le fait que la classification des pathologies de la vie moderne relève désormais en grande partie de la tératologie, science morbide, certes, mais qui n’est pas dénuée de fondements ni d’utilité. Suivant cette science, comme le rappelle Jean Schowing, on réserve la dénomination monstruosité aux «aberrations les plus spectaculaires. Celles-ci ne sont généralement pas viables». Nous verrons bien si la société moderne, (il serait plus juste de dire postmoderne), qui protège les monstres, quant elle ne s’en délecte pas, sera viable. Dans la société traditionnelle, celui qui transgressait un interdit devait souvent être mis à mort, écrivions-nous plus haut. Ce qui paraissait sans doute comme une punition excessive au premier abord a peut-être une certaine cohérence sur certains plans, renvoyant à une conception classique du mal et du péché, celle-là même dont parlait Joseph de Maistre dans le huitième entretien de ses Soirées de Saint-Pétersbourg, d’où nous tirons cette phrase profonde : «il faut observer qu’il y a entre l’homme infirme et l’homme malade la même différence qui a lieu entre l’homme vicieux et l’homme coupable.»
Il y a en effet une lumière noire qui rayonne de la transgression vers le groupe et qui ne manque d’attirer à elle les êtres les plus impressionnables. Il se peut que cette lumière devienne une sorte de matière noire plus tôt que nous ne le pensons et qu’elle finisse par absorber tous les individus du groupe, coupables d’actes peccamineux ou non, à moins que l’homme se rebelle contre l’idéologie du marchand libertin. Il devra alors soit substituer à Mamon d’autres totems et ne pas avoir peur de faire respecter certains tabous, soit se rapprocher de l’enseignement récent de l’Eglise qui a poussé très loin sa réflexion sur l’amour comme agapè, eros et philia. Ainsi Benoît XVI dans son encyclique Dieu est amour rappelait avec sa force de conviction et son élégance habituelles que «l’homme devient vraiment lui-même quand le corps et l’âme se trouvent dans une profonde unité; le défi de l’eros est vraiment surmonté lorsque cette unification est réussie.» Et il ajoutait ceci : «Si l’homme aspire à être seulement esprit et qu’il veut refuser la chair comme étant un héritage simplement animal, alors l’esprit et le corps perdent leur dignité. Et si, d’autre part, il renie l’esprit et considère donc la matière, le corps,comme la réalité exclusive, il perd également sa grandeur.»
La recension de Figer et des extraits du livre de Robbe-Grillet nous ont dissuadé de lire l’œuvre elle-même, et, en fin de compte, d’en parler, sinon comme symptôme. La condamner ne semble sans doute pas suffisant. Les questions que nous nous posons sont plutôt d’ordre pratique, comme celles-ci : comment faire en sorte qu’une telle vitupération froide contre l’ordre et l’harmonie devienne une voix dans le désert ? Comment devrions-nous réagir si nous rencontrions Robbe-Grillet au détour d’une rue de la capitale ? Dans un âge moral, hautain, certains auraient pu être tentés à tort de rouer de coups (avec l’ouvrage) ce vieil auteur pervers en pensant contribuer ainsi à un intéressant commentaire de ce roman rempli d’immondices faisant l’éloge de la torture. Dans un âge immoral, la réponse ne va plus de soi. Ce que nous pressentons bien c’est que l’indifférence serait une erreur. Peut-être sera-ce du côté de l’Église, ou pour certains l’Orient, que nous trouverons la réponse à l’immoralisme occidental, car ni l’Église ni l’Orient ne transigent, (du moins pas encore), avec les tares humaines ou les transgressions.

Notes :
(1) René Guénon, La Crise du monde moderne (Gallimard, 1946), p. 82.
(2) Ainsi Robbe-Grillet affirmait-il de manière péremptoire dans son Pour un nouveau roman (p. 33), que «le roman de personnages appartient bel et bien au passé, il caractérise une époque : celle qui marqua l’apogée de l’invidu».
(3) Certains verront, peut-être à tort, un signe dans le fait que la plupart de ces récits furent publiés par une maison d’édition portant un nom évocateur, Les Éditions de Minuit.
(4) Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (Gallimard, 1948), p. 26.
(5) Charles Maurras, La politique naturelle, texte servant de préface à Mes idées politiques, 1937.
(6) Nietzsche, Crépuscule des Idoles, § 38.
(7) Roger Vailland, Le Regard froid (éditions Bernard Grasset, 1963), p. 20. Vailland était si convaincu de la justesse de ses théories qu’il imaginait Casanova davantage français que vénitien ...
(8) Ce n’est pas, du reste, un hasard si on parle beaucoup de violation de victimes dans les fictions qui cherchent par tous les moyens à transgresser,l’homme étant fait à l’image de Dieu. Le viol à caractère sexuel est la figure centrale de la transgression moderne : il s’agit de posséder en souillant sa victime. De ce point de vue, le film de Pasolini, Salò, libre adaptation d’un roman de l’abject Sade, épuise toutes les facettes du viol, ce qui en fait encore aujourd’hui le film le plus insoutenable. Il est possible que le “viol”, la souillure, soit le symtôme par excellence d’un XXIe siècle voyeur, comme le “meurtre”, la solution finale, le fut pour un XXe siècle industriel. C’est le passage d’un plan physique défectueux à un plan mental débile.
(9) Pierre Smith, article intitulé Interdits, in Encyclopaedia Universalis, IX, p. 1 268.
(10) «Romantisme est Révolution», s’est-il ainsi écrié, tout empreint d’un sentiment d’horreur.
(11) Charles Maurras, Romantisme et Révolution.