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09/12/2007

Dostoïevski ou la maladie du jeu, par Nunzio Casalaspro

Crédits photographiques : Franklin Reyes (AP Photo).

La chronique rapporte que les séjours que Dostoïevski fit en Europe furent motivés par le souci de soigner sa maladie caduque, l’épilepsie. Le premier des avis favorables à ses voyages, accordés par la IIIe section du ministère de l’Intérieur, tomba en 1862, à la grâce d’un passeport, renouvelé quelquefois. Mais, sitôt que l’écrivain est autorisé à quitter la Russie, le voici, dès le cinquième jour d’un voyage commencé le 7 juin, accroché à une table de jeu, à Wiesbaden d’abord, à Baden-Baden ensuite, où une journée entière est perdue à jouer.
La critique n’y a vu qu’une banale agitation, un exutoire nécessaire à l’œuvre et à son souci. Si Fédor Mikhaïlovitch joue, pense-t-elle, c’est pour se changer les idées. Elle a cru qu’une telle manie s’était satisfaite de l’offrande d’un seul roman, Le Joueur, lequel décrit si précisément la compulsion du jeu que, à ce jour encore, les manuels de psychiatrie le tiennent en fameuse estime. Mais le jeu, ce fut la flèche qui plongea dans son œil droit, l’écaille noire qui, pendant près de dix années, obscurcit sa vision et faillit lui coûter, qui sait, la raison.
À cette heure où nous l’accompagnons, il marche seul dans une rue allemande, dans cette Allemagne qu’il tient en profonde aversion, le front hérissé comme d’un mauvais songe. La nuit du jeu, pour lui, toujours s’ouvre et se referme. Il rédige parfois en hâte une lettre, afin de mendier les quelques roubles nécessaires à la poursuite de sa passion et souvent il est contraint de se soumettre aux humeurs d’un tenancier d’hôtel, tout prêt à le jeter dehors ou à lui refuser un mauvais thé allemand, parce qu’il n’est plus en mesure de payer ni sa chambre, ni le repas du soir. Nul portrait de lui n’est encore connu et aucun des paisibles bourgeois de la ville d’eau où il se trouve ne se doute que cet objet de moquerie, ce petit Russe malingre, abrite un nom illustre, celui de l’écrivain Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski.

Les prémices d’une maladie
D’où vient qu’il soit en si piteux état ? D’où vient que, ayant surmonté dix années d’exil, bagne et Sibérie, avec si peu de livres, si peu de mains amies à prendre et se trouvant malgré tout «une vitalité de chat», il se voie réduit à quitter l’armée de son œuvre en bonne marche, qui compte déjà de précieux soldats, Le Double, et surtout les Carnets de la maison morte, reconnus par un Tolstoï comme un maître roman ?
À cette maladie du jeu, la chronique reconnaît quelques prémices adolescentes. Elle rapporte que le jeune Dostoïevski, entré à seize ou dix-sept ans à l’École Centrale du Génie, se trouva aussitôt en manque d’argent. Il harcela de demandes son frère Andreï, son tuteur Karépine et enfin son père, avant que ce dernier ne fût par des serfs croit-on, assassiné en son domaine. Tout cela eut lieu en Russie; tout cela occupa les années 1838 à 1845, pendant lesquelles le jeune homme apprit le jeu, fomenté en grande camaraderie avec Troutovski et Grigorovitch.
Ainsi, l’étudiant qui pensait seul apprendre son métier d’homme et d’écrivain se mettait également dans l’œil sa grande faiblesse, sa triste maladie du jeu, avant de quitter ses amis pour la Sibérie.
La Sibérie. Si cruels que fussent cette expérience et le lourd simulacre d’exécution qui la précéda, on se souvient d’une curieuse affirmation du jeune Dostoïevski. Si j’avais évité le bagne, dit-il, j’eusse sombré dans la folie. À cette démence redoutée, on pourra trouver dix raisons; mais on est bien obligé de voir que la Sibérie permit à l’écrivain d’offrir au jeu, à la cruelle maladie, une diversion. Le bagne se fit gardien intransigeant, fermant au romancier la porte du jeu. Et comment ne pas remarquer, aussi, que à mesure qu’approchèrent, en 1857, la libération et le retour en Russie, les demandes d’argent et la tentation du jeu reprirent.
Mais, si efficace que fût la Sibérie à retarder la précipitation vers la roulette, elle offre elle-même un épisode qu’il faut mettre au compte des prémices de cette longue maladie.
Ce fut après la disparition de sa première épouse, Maria Dimitrievna Issaïeva, née Constant, que Dostoïevski avoua dans une lettre fameuse à son ami Wrangel, combien ce mariage, désiré avec force par l’écrivain, avec une précipitation qui augurait mal de son futur sort s’il avait été refusé, ce mariage donc fut malheureux. O, mon ami, elle m’aimait d’un amour sans limite, je l’aimais aussi sans mesure, mais nous n’avons pas vécu heureux ensemble. Dostoïevski accuse alors le caractère étrange, ombrageux et maladivement fantasque de la jeune femme. Mais voici qu’aussitôt il se reprend, aussitôt voyant en elle la femme la plus noble, la plus magnanime qu’il ait connue dans toute sa vie. C’était en 1864, et Maria venait de succomber, après une lente et douloureuse agonie, à la tuberculose.
Mais les petits tracas du couple importent moins ici que les circonstances mêmes de leur rencontre et noce. Ce qui éveille l’attention, pour nous qui sommes en quête d’indices, est la singulière précipitation avec laquelle Dostoïevski chercha le mariage avec la veuve Issaïev, car le romancier sembla y jouer sa vie, s’y lancer comme dans un pari. Et les mots qu’il utilise sont les mêmes qui, ailleurs, sont dévolus au jeu : cela ne peut échouer, le mariage doit réussir, on ne peut le refuser, c’est chose acquise. Et on ne peut alors s’empêcher d’imaginer que ce qui importait à Dostoïevski dans cette rencontre, ce fut, avant toute chose comme à la roulette, sa précipitation même, et son caractère excessif. Si bien que ce premier mariage, une fois obtenu, se refroidit. Son ardeur retomba aussi brusquement qu’elle était apparue.
Et cette solitude dont il se plaint, dans la même lettre à Wrangel, n’est-elle pas sœur jumelle du retentissant naufrage qui devait être le sien, lorsqu’il rentrait chez lui, le soir, dans la chambre d’un hôtel à Wiesbaden, après qu’il avait momentanément harassé ses forces et sa journée à follement tenter de raisonner une bille, à la roulette ?
Et donc on n’a point assez écrit que, sorti du bagne, Dostoïevski devait se précipiter vers les tables de jeu et se précipita dans un premier mariage. On peut croire que ce fut une même angoisse, un même désordre de l’âme qui le poussa à chercher la proximité constante d’une femme et l’inconstante intimité du jeu.
Mais le voici donc sorti du bagne. La troisième Section du ministère de l’Intérieur se doute-elle, lorsqu’elle lui ouvre toutes grandes les portes de l’Europe qu’elle ouvre, par la même occasion au grand romancier celles de grandes maisons jamais closes, les casinos, où Dostoïevski va se précipiter comme un homme affolé, donnant licence à sa maladie du jeu de croître librement, comme une mauvaise plante ?

L’illusion de vaincre le hasard
Le jeu est un beau mirage et une cruelle dépendance. C’est que le joueur authentique gagne beaucoup et gagne facilement. Mais, galvanisé par cette facilité, il lui apparaît impossible qu’il ne parvienne pas à une décisive victoire sur la banque, qui espère sa défaite, en statue patiente. Alors il joue et rejoue encore. Aux chiffres qui s’alignent, il croit pouvoir trouver un ordre, qui n’existe pas. Et cette bille qui court, ne voit-on pas qu’elle semble obéir aux injonctions du parieur, qu’elle poursuit sa route, apparemment aléatoire, dirigée par son regard ? Mais, puisque le hasard en réalité commande, voici que ce bel ordre qu’on imaginait se trouve soudain rompu. Les chiffres et la bille ne répondent plus aux commandes affolées du joueur. Car au jeu, toute victoire n’est que provisoire et si puissantes qu’il croie ses armes, le joueur finit par subir toujours de plus sérieux revers. Cependant, à cette déroute notre homme ne veut pas croire. Et lorsque, enfin, il se retrouve avec un seul rouble en main, il semble s’éveiller d’un mauvais songe. Il quitte la maison de jeu croyant à peine à sa défaite, se promettant de ne pas revenir.
Dès le lendemain, pourtant, il revient s’asseoir à la table, et l’excitation le reprend, avec les mêmes symptômes, les mêmes gains et les mêmes déroutes. Car le jeu est une addiction, dont on ne peut sortir que dans la violence d’une censure, que le joueur ne parvient pas à s’imposer seul. Il lui faut le regard d’un autre qui le tire hors de son mirage ou bien, comme ce fut le cas pour Dostoïevski, une frayeur qui lui tient lieu d’ultime avertissement.
Tous les symptômes de la dépendance, Dostoïevski les réunit. De Paris, il écrit le 20 août 1863 à sa belle-sœur Varvara Dimitrievna Constant qu’il a percé le secret pour infailliblement gagner à la roulette. Pour vaincre le hasard, croit-il, il faut une grande concentration, il faut se contenir à chaque instant. Ainsi, il est absolument impossible de perdre. Une attention extrême assure au joueur de pouvoir identifier les séries de chiffres qui reviennent. Et, dans sa grande superstition, Dostoïevski voue un culte particulier au zéro. Il pense, dans la ronde aléatoire des chiffres, pouvoir suivre ses allées et venues. Alors, souvent il mise sur le zéro.
Et le zéro tombe, une fois, deux fois, trois fois, et il gagne, gagne à nouveau, n’en finit pas de gagner, mais la passion l’emporte et tout cela s’achève dans un grand emballement des nerfs. Alors, les pertes s’accumulent. Comme à chaque fois, l’argent gagné est aussitôt rejoué et perdu, et l’on se retrouve sans rien, il faut à nouveau quérir la poste, envoyer, fébrile, une lettre à une épouse, ou à une maîtresse, ou à Tourgueniev parfois, pour demander quelques roubles afin, croit-on, de simplement payer la chambre d’hôtel et rentrer, sans plus jouer. Mais, à nouveau, le jeu et son excitation l’enrôlent de force. À peine arrivé, l’argent est sur la table de jeu pour des gains provisoires. Le système ne tient pas, le secret rigoureux s’effondre, on joue à la hâte, jusqu’à épuiser, moins l’argent que la passion, vaincue provisoirement puisqu’elle ne peut plus être alimentée, plus être excitée, il manque quelques francs ou thalers. Mais Dostoïevski eût-il possédé toute une fortune en roubles qu’il l’eût aussitôt sacrifiée pour le jeu, elle se fût consumée comme un songe.

Le goût de l’humiliation de soi
Cependant, si le jeu est bien une drogue, quelles raisons faut-il lui trouver ? L’exemple de Dostoïevski permet d’avancer une réponse : en pariant jusqu’au moindre de ses roubles, le joueur met à l’épreuve un goût pour l’avilissement de soi, lequel puise sa force paradoxale dans le sentiment cruel d’une supériorité vis-à-vis des autres. Le nom que Dostoïevski donnerait à ce processus pervers est celui d’orgueil. C’est lui qui, fantasmant une démesure, une emprise sur soi-même et les autres, paradoxalement nous jette dans un excès contraire, de la prétendue supériorité sur autrui fait une infériorité et du faux ange fait une bête. Le parieur compense à nouveau ce sentiment d’infériorité par une volonté de maîtrise sur les événements qui doit lui assurer, enfin, un pouvoir sur lui-même d’abord, puis sur autrui. Mais le processus est sans fin et le joueur, tournant en rond dans son fantasme, revient sans cesse achopper au même lieu, la table d’un casino.
Puisque jouer c’est toujours finir par perdre, on imagine bien quel mauvais pli cette expérience à répétition peut installer dans la conscience du parieur. Et finalement on ne sait plus si on joue avec l’illusion d’une victoire sur la roulette, ou si c’est pour avoir de nouveau en bouche ce mauvais goût de la défaite.
À l’humiliation de tout perdre, s’ajoute celle de devoir se résoudre à demander à autrui de l’argent. Passe encore qu’on écrive pour cela à Anna; la correspondance de Dostoïevski est pleine des coups de fouet qu’il se donne, pour dépouiller ainsi le ménage. Mais lorsqu’on en vient à se rendre chez un Tourgueniev ou chez un usurier juif, alors, pour l’orgueil, la blessure est bien supérieure.
Car Dostoïevski enviait ouvertement Tourgueniev qui lui-même en secret l’enviait.
L’un jalousait l’autre parce qu’il vivait dans l’aisance qui lui manquait. Tourgueniev n’avait pas à craindre pour l’avenir de son œuvre, puisqu’il pouvait l’écrire tranquillement, à l’abri de tout souci financier. Mais il y avait plus que cela : Tourgueniev était traduit en français, apprécié en Europe tandis que Dostoïevski ne l’était pas. Il se déplaçait avec aisance dans les salons lorsque Dostoïevski tombait en pamoison pour avoir aperçu une belle femme. Il était l’ami de Flaubert, Hugo et surtout Sand, que Dostoïevski admirait. Alors on imagine très bien lequel des deux pouvait traiter de haut l’autre, ce jour où Dostoïevski se rendit chez Tourgueniev, en Suisse. Et c’était, pour ajouter à l’humiliation, dans le but de lui demander quelques roubles, afin qu’il pût continuer à jouer.
Dostoïevski ne le supporta pas. Il redoubla d’envie et de haine pour son rival littéraire. Mais s’il alla le trouver, c’était précisément par goût de l’humiliation. Il vint s’humilier au pied de celui qu’il méprisait pour sa trop grande aisance, pour l’adoration qu’il vouait à la culture française et allemande, tandis qu’il déclarait tenir pour rien la Russie. Et Tourgueniev fit sentir tout cela à Dostoïevski. Il jeta quelques roubles dans le panier percé du grand romancier. Et cela, il en jouissait.
Car, secrètement, Tourgueniev envie Dostoïevski, en qui il pressent une force hors du commun, une volonté plus tendue vers son but et une gloire posthume supérieure à la sienne. Et puis, comme dit l’autre, on ne peut pas être deux à représenter la Littérature. Voilà pourquoi, lorsque dans un salon français on lui demande un tableau fidèle des Lettres russes, il place si bas le nom de Dostoïevski; voilà pourquoi il dénigre et son œuvre et sa personne, contribue à tailler pour la postérité ce portrait sale et malheureusement accueilli en hâte, sans discernement. Dostoïevski, dit-il… l’homme est envieux, l’homme est méchant et son œuvre est caricaturale, peuplée de déments incompréhensibles. Et savez-vous, ajoute-t-il, quel bon mot nous eûmes à son encontre, dans notre jeunesse commune ? L’un de nous osa, à la face du petit roquet russe soutenir qu’il était la verrue sur le nez de notre littérature…
Et ce fut jusqu’à Tolstoï, avec lequel il crut pouvoir faire alliance sur le chemin vers la gloire posthume, que Tourgueniev faillit, avant sa mort, convaincre. Et lorsque l’auteur des Karamazov disparut, Tourgueniev se fit aider de Strakhov, ce faux ami de Dostoïevski, qui lui aussi, tel un Gachet auprès de Van Gogh, en secret jalousait son génie et sa future gloire. Strakhov reprit le portrait ébauché par Tourgueniev et lui porta la dernière main. Et c’est à lui qu’on doit la légende la plus noire d’un Dostoïevski pervers et amoureux des petites filles.
Ce fut donc vers Tourgueniev, vers ce curieux ami que Dostoïevski se tourna, un jour, en Suisse, afin de lui emprunter les quelques roubles qui devaient lui permettre de payer sa chambre d’hôtel allemande et continuer à s’asseoir à une table de jeu.
Mais le plus souvent, c’était à des prêteurs sur gages qu’il devait quémander quelque argent. Ils étaient juifs, et Dostoïevski ne les portait pas dans son coeur. Pauvre, pauvre Fédia, rapporte Anna, lui qui est si bon, si doué, si noble, le voici obligé de s’asseoir avec de quelconques youpins. L’épouse fait allusion à une visite chez le prêteur sur gages Weismann, auquel Dostoïevski doit rendre visite, après qu’il a perdu des sommes considérables au jeu, à Baden. Ce jour-là ce fut Weismann; une autre fois ce furent Josel, Meyer et Bender. Autant de pertes au jeu, humiliantes, dont la blessure fut doublée d’une visite chez un usurier ou un prêteur sur gages juif, de longues heures d’attente dans une anti-chambre, à espérer un sursis d’argent, tout en pestant contre ces «youpins», dont il ruminait les torts.
Un esprit sain penserait que, plutôt que de répéter inlassablement une situation humiliante, plutôt que de continuer à gagner et perdre au jeu pour ensuite aller trouver, la tête basse, un confrère ou des usuriers abhorrés, le plus simple serait de rentrer chez soi, auprès de sa femme, et de renoncer une bonne fois au jeu. Mais c’est oublier que le parieur est un homme emprisonné dans sa maladie. Aveuglé par son mal, il ne peut lâcher sa conviction qu’il existe un secret pour infailliblement gagner au jeu. Alors, plutôt que de tenir cette idée pour une illusion, il en vient à s’enfermer dans le sentiment de sa propre infériorité. Si, pense-t-il, je ne finis pas par toujours gagner, c’est que je suis assez médiocre pour m’emballer; et perdant ma concentration, voici que je perds au jeu.
Le parieur en vient à imaginer qu’il existe deux types de joueurs : ceux qui pratiquent un jeu qu’on appelle «mauvais genre», le jeu de la plèbe, cupide, le jeu de la racaille, et ceux qui excellent au jeu de l’honnête homme, le jeu du Gentleman, qui tient la roulette à distance, joue par curiosité et plaisir mais sans s’intéresser au gain. Les premiers seuls perdent leur concentration. Et, à lire Le Joueur, on voit bien que Dostoïevski identifie ces joueurs frustes aux Russes, tandis qu’il reconnaît dans les seconds les Juifs et les Européens.
S’il gaspille ainsi sa chance, c’est donc qu’il n’est qu’un petit Russe. Plutôt que de s’éveiller d’un songe et de voir que le fameux secret n’existe pas, il en vient à surestimer les Juifs et les Européens, qui ont en garde ce secret qui les fait ne pas perdre.
Ainsi s’explique en partie la secrète fascination de Dostoïevski pour ceux qu’il honnit. Ils sont les maîtres du jeu, et les maîtres de l’argent et devant eux, on est toujours contraint à l’abaissement. Prisonnier de la roulette, Dostoïevski est pris dans un mouvement pendulaire qui le fait tour à tour mépriser ce qui le fascine, et s’humilier devant ce qu’il honnit.
Aussi, les grandes idées du romancier sur l’Europe doivent-elles sans doute beaucoup plus à sa fascination pour le jeu qu’on ne l’imagine. S’il identifie deux camps bien distincts, celui, parmi les Européens, des rapaces qui livrent leur patrie aux dévoreurs de terre, aux maîtres de l’argent et celui qui cherche à en préserver les anciennes racines; s’il enjoint à ses compatriotes de prendre radicalement parti soit pour les traîtres à l’Europe, soit pour la mère Patrie, c’est en partie sous l’effet de son assujettissement. De même qu’il haïssait le jeu et était fasciné tout à la fois par lui, Dostoïevski haïssait l’Europe et les Juifs et était fasciné par eux, à qui il attribuait un rayonnement avec lequel la culture russe n’était pas en mesure de rivaliser.
Ainsi n’est-ce pas un hasard si le grand romancier peut tout à la fois accuser Tourgueniev ou Gontcharov d’avoir trahi l’idée russe et envier leur aisance. Lorsqu’il rencontra Gontcharov, ce fut en Suisse, ou ce fut en Allemagne, Dostoïevski nota, comme en passant, que l’auteur d’Oblomov jouait à la roulette. Mais voici qu’il misait à chaque fois de toutes petites sommes, dit-il, en gentleman, en Russe accoutumé à la terre d’Europe…

Maître du hasard et maître de soi
Si la fascination pour le jeu, les Juifs ou l’Europe est bien aussi forte qu’on l’imagine, jouer et espérer gagner des sommes énormes, c’est donc tenter de rivaliser avec ces puissances envoûtantes sur leur propre terrain, qui est celui de l’argent. S’asseoir à une table de jeu, c’est prouver qu’on est capable de jouer autrement qu’en parieur médiocre, en petit Russe. Qu’est-ce qu’un homme sans un million ? Lorsqu’il affirme que l’argent est tout, que le Bourgeois est tout, le protagoniste du Joueur reprend l’obsession maladive de Dostoïevski, qui transparaît dans la correspondance. Grâce à l’argent, certes il espère effacer ses nombreuses dettes, écrire plus sereinement, mais il rêve surtout de s’octroyer, de façon immédiate et radicale, une revanche sur ceux qu’il surestime et qui le fascinent.
Miser sur le zéro, c’est entrer dans le fantasme d’un gain certain, mais c’est surtout devenir tout entier maître du hasard et maître de soi. Le jeu n’est finalement qu’un raccourci du monde, un terrain pour expérimenter un pouvoir d’une tout autre grandeur que celui d’une simple mise. Celui qui serait capable de maintenir son attention assez longtemps franchirait comme une frontière interdite et, en parvenant à une maîtrise absolue de lui-même, s’attribuerait un pouvoir illimité sur autrui.
Miser sur un chiffre, assis à une table de roulette, c’est finalement, et de façon compulsive, jouer à définir et forcer les limites de la liberté humaine; c’est ainsi s’exercer à poser l’une des questions obsédantes de l’œuvre de Dostoïevski.

Le jeu, un abrégé des passions
Il resterait alors à montrer, et c’est évidemment ce qu’il importe le plus, quelle part le jeu et son obsession tiennent dans l’œuvre du maître russe; montrer tout d’abord que Dostoïevski écrivit ses romans comme il joua, avec cette même attention compulsive qui le poussa à quitter femme ou maîtresse pour se jeter dans une gare, prendre précipitamment un train et s’asseoir devant une roulette. Qu’il misât quelques roubles ou qu’il composât son œuvre, il se comportait en parieur impulsif, convaincu qu’il ne fallait pas perdre un seul instant, sous peine de ne point entrer dans le secret de l’oeuvre, sous peine de perdre l’idée, qui fait le secret du roman. Dostoïevski possède un trait que Georges Nivat attribue à de nombreux écrivains russes, la passion de l’immédiat. Relisez ses romans et constatez combien, à longueur de chapitres, apparaissent des expressions comme celles-ci : «et soudain», «et tout à coup», «dans la minute»…
Mais ça n’est point seulement son impatience, tout extérieure, que le jeu transmet à l‘œuvre en gestation, point seulement non plus son rythme intérieur si particulier, cette précipitation qui conduit le lecteur, une fois arrimé à son allure effrénée, de la première page jusqu’à la dernière; mais ce sont encore les personnages eux-mêmes qui vivent comme des joueurs. Les grandes figures noires du romancier sont obsédées d’une idée fixe – dominer le monde par l’argent, par le pouvoir tyrannique d’une «pensée supérieure» – qu’elles lancent à la face du monde, comme un pari.
Qu’on observe Raskolnikov. C’est avec ce même souci superstitieux du moindre détail, par ailleurs attribué au joueur compulsif, que le jeune homme se prépare au crime. Et, à lire les explications qu’il se donne, plus tard, on voit bien qu’il attribue son échec, face à l’assassinat qu’il a commis, à son incapacité à maintenir son attention jusqu’au bout. S’il est parvenu à se concentrer suffisamment pour arriver jusqu’au meurtre, s’il a parcouru d’avance le chemin qui menait chez cette sale petite vieille, sale petite usurière, comme le joueur Dostoïevski parcourut mentalement tous les trajets possibles de la petite bille indocile, comme, sur le chemin du casino, il comptait mentalement les pas; s’il a veillé à bien des détails, son esprit s’est ensuite relâché et il a fini par se trahir. Raskolnikov échoue finalement à tenir ce pari du meurtre, destiné à lancer sa carrière de Napoléon, parce qu’il ne parvint pas, comme Dostoïevski, à s’imposer autrement que comme un mauvais joueur.
Mais qu’est-ce à dire ? Le joueur compulsif ne vaut-il pas mieux que l’homme qui a commis un crime ? Dostoïevski, j’en suis certain, n’est pas loin de penser cela. A lire de près sa correspondance, au moment où il compose Crime et châtiment, il est bien difficile parfois de déterminer quelles phrases décrivent son obsession du jeu et quelles sont à attribuer à son personnage en gestation. Les passions ont mêmes racines, même complexion, et ce n’est peut-être qu’une heureuse chance qui fait basculer un être humain dans le jeu plutôt que dans un crime sordide. Et puis, le joueur n’est-il pas de toute façon un criminel, puisqu’il se tue lui-même, à petit feu ?
Il sait désormais ce que ses noirs personnages devront à sa dépendance au jeu. Se sachant piteusement humain, dévoré à mi-âme par une idée fixe, il s’est imaginé que chaque homme est façonné de la même boue. Et son imagination ne fut pas seule à jouer.
Ce pari tenté par les figures noires, invariablement, échoue. Les héros de la fausse autonomie tombent, dans une triste grimace, d’aussi haut qu’ils sont illusoirement montés. L’erreur serait cependant de croire, comme le fit Camus et après lui tous ceux qui, à contresens, font de Dostoïevski le promoteur de l’autonomie moderne, que le romancier s’impose de conduire ses personnages noirs à l’échec, poussé par un mouvement qui voudrait la morale du surhomme artificiellement vaincue par la morale supérieure du christianisme. Non, si le grand romancier fit de ses figures sombres des vaincus, ce fut parce qu’il expérimenta d’abord pour lui-même, dans le jeu, l’échec des rêves d’autonomie. Il fit de sa piteuse condition de joueur maladif le mètre de l’humaine et piteuse condition. Le joueur est un monde en miniature, un abrégé des passions. Le jeu, certes, est une passion apparemment plus anodine que bien d’autres. Car elle ne conduit pas au crime. Mais toutes les passions, pour Dostoïevski, se ressemblent, et on peut, les psychiatres savent cela, aisément remplacer une compulsion par une autre. Succomber au jeu, dominer le monde par l’argent ou par le pouvoir tyrannique d’une «idée» sont donc une même tentation, celle d’un orgueil immense, cachée sous différents masques.
Se vouer au jeu, c’est finalement accepter de se donner au miroir de sa propre abjection.
Il resterait encore à dire comment Dostoïevski, une nuit de 1871, put guérir de sa maladie du jeu; comment il acquit la conviction que chacun, puisque tout homme est la mesure de l’humaine condition, peut renoncer à son rêve d’orgueil, renoncer à des passions qui nous affaiblissent du dedans.
Libéré de son obsession de joueur, Dostoïevski écrivit en effet dans une lettre les mots de régénération et de résurrection. Et on ne s’étonnera pas de voir que ce sont ces termes mêmes que Raskolnikov emploie, lorsqu’il veut signifier qu’il est guéri de son orgueil et de son crime.
Il faudrait enfin montrer combien l’antisémitisme maladif de l’écrivain – mais chaque antisémitisme particulier ne l’est-il pas ? – laissa peu de traces dans son œuvre romanesque. Si les pulsions de ses sombres héros furent sans doute aussi les siennes, qu’il renouvela à travers ses romans – ne dit-il pas un jour qu’il était l’enfant du siècle, du doute, du plus grand orgueil et qu’il poussa à l’extrême dans sa vie ce que nous n’osons pousser nous-mêmes qu’à moitié ? – chaque œuvre particulière les met à mal, est composée pour vérifier leur ineptie. Et, finalement, il ne s’accorda pas cette facilité de se trouver dans le Juif, un bouc émissaire. C’est le plus mauvais Dostoïevski, le Dostoïevski joueur puis le Dostoïevski antisémite qui souvent transparaissent dans la Correspondance de l’écrivain. Seul le Dostoïevski romancier n’est pas un personnage banal, qui affronte ses bassesses d’hommes, ose les regarder en face.