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« La Ville, son archange de misère, l'espérance (Un cauchemar, 5) | Page d'accueil | Pitié pour les puristes, par Jean-Gérard Lapacherie »

09/04/2008

De la littérature considérée comme un trou noir

M87
Jet d'électrons en provenance d'un trou noir supposé au sein de la galaxie M87. Photographie : Nasa et The Hubble Heritage Team.


«Que le flux des eaux ne me submerge, que le gouffre ne me dévore, que la bouche de la fosse ne me happe !».
Psaumes, 69, 16.


1683472192.jpgQue puis-je bien vouloir signifier, par ce sous-titre étrange et, je l'avoue sans peine, légèrement provocateur ? Maurice Blanchot qui l'emploie dans Le Livre à venir, met en rapport l'espace poétique et l'espace cosmique : nous mettons en rapport la négativité d'un espace aboli, celle d'un astre inversé, et la déhiscence, au sein d'une écriture romanesque, d'un vide qui la creusera jusqu'à son amuïssement final. Rien, dans ces romans, rien dans Monsieur Ouine, Le Transport de A. H. ou Cœur des Ténèbres n'est clairement offert à la compréhension du lecteur, qui le plus souvent en est réduit, pour combler les trous du tissu romanesque, à devoir échafauder des hypothèses narratives — ainsi en va-t-il de la destinée surnaturelle de monsieur Ouine : est-il perdu ou sauvé ? — ou à tisser une trame qui, dans le roman de Bernanos comme dans la nouvelle de Conrad, s'effiloche. Nous nous trouvons ici face à des objets insolites, malgré les évidents rapprochements qui existent entre eux et les autres œuvres du corpus des deux auteurs. De plus, dans l'un comme dans l'autre, force est de constater que le Mal, aussi remarquables que puissent en paraître les effets et les manifestations, n'est rien d'agissant : c'est son épuisement, c'est son tarissement qui en constituent l'aboutissement inversé, celui-ci n'étant jamais mieux figuré que par la consomption de la voix des personnages maléfiques principaux.
Ces prémisses posées, les différentes œuvres dont j'ai parlé pourraient être analysées comme l'illustration symbolique d'un objet exotique qui n'a rien à voir avec le monde de la littérature, une abstraction dévoreuse que les scientifiques appellent trou noir. Bien avant que les moyens expérimentaux n'apportent des preuves fragmentaires de l'existence de ces colosses d'absence, ceux-ci avaient fasciné l'esprit des poètes qui les évoquaient dans de singulières visions : ainsi de Blake dans son Mariage du Ciel et de l'Enfer, ainsi encore de Nerval, dont les vers extraits des Chimères demeurent célèbres : «En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu / qu'une orbite / Vaste, noir et sans fond, d'où la nuit qui l'habite / Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours». Jadis, les chercheurs surnommaient ces ogres des astres occlus, c'est-à-dire fermés, refermés sur eux-mêmes, des corps noirs, inimaginablement froids. Ainsi de l'ancien professeur de langues vivantes, Monsieur Ouine, qui tombe dans le propre gouffre de son âme, après avoir exercé autour de lui, sa vie durant, une influence mauvaise et dévoratrice, vampirique; ainsi encore de Kurtz, que Conrad ne cesse de nous peindre comme un homme creux, cherchant qui dévorer.
Cette comparaison, du reste, n'est qu'une image, que nous pourrions insérer dans la vaste trame de ces œuvres d'auteurs qui, de Léon Bloy jusqu'à Paul Celan (bien que demeurent irréductibles leurs radicales différences), ouvrent la Modernité et proclament la mort de Dieu, la brisure ontologique irréversible d'un ordre jusqu'alors fondé sur le Logos, sur l'assurance que celui-ci garantissait la pérenne cohérence d'un univers perçu comme l'espace où se déployaient les signes admirables de Dieu, qu'il fallait tenter de lire. Foucault décrit parfaitement cette coupure entre le signe que l'homme utilise et son référent ultime, cette progressive fissuration, puis l'écroulement de la fondation et de l'ordre logocentriques. Mon propos ne se limite pas à ce seul constat. Ce qui est en effet beaucoup plus intéressant, c'est de voir comment le roman tout entier de Bernanos, ainsi que celui de Conrad, à l'instar du concept d'astre froid qui, posant des questions nouvelles aux théoriciens, favorise l'émergence d'outils de travail (qui naissent eux-mêmes des bouleversements conceptuels engendrés par les tentatives de compréhension de ces objets aporétiques), poussent les chercheurs à poser à ces objets originaux des questions qu'ils n'auraient pu imaginer sans eux, qui même, n'auraient eu de sens en dehors de leur étude. Monsieur Ouine, Cœur des Ténèbres, chacune de ces œuvres est une singularité, cette fois littéraire, objet fascinant de recherche et d'interrogation. Et le Mal absolu — dira-t-on qu'il est le Néant ? — est ce puits, cette frontière, ce disque d'accrétion qui dirige l'imprudent voyageur tombé dans sa spirale, au-delà de l'horizon, vers une réalité inapprochable autrement, absolument inconnaissable, radicalement insoupçonnable. La seule difficulté, mais elle est de belle taille, est que ce voyageur ne peut plus faire marche arrière, car, comme Monsieur Ouine ou Kurtz, il est désormais hors d'atteinte, hors de toute possibilité de secours, parce qu'il est perdu dans l'au-delà de cet horizon des événements qui forme la membrane imperméable du trou noir. On ne peut soupçonner ce qu'il y a derrière cet horizon; la question même est saugrenue, n'a de sens que dans un univers dans lequel l'information — ici, l'écriture romanesque et la parole de Kurtz et de Ouine — en ordonne la parfaite cohérence. De même, on ne peut imaginer dans quoi le vieux podagre est tombé, main de Dieu ou main du Diable, à moins que la main avare et maigre du Néant ne soit celle qui agrippe Ouine. Ainsi, la destinée du professeur, l'exploration du roman de Bernanos, la compréhension du destin de Kurtz, ne valent que par la borne qu'elles posent péremptoirement sur le chemin de notre réflexion. Toutefois, quelle n'est pas notre surprise de constater que, fondée sur le gouffre, le vide, la béance, l’œuvre, aussi lacunaire, tronquée ou effilochée qu'on le voudra, existe bel et bien ? Notre étonnement n'est-il justement pas que ces œuvres, bâties sur une parole (celle de Kurtz, celle de Ouine; symboliquement, celle de l'Occident dédouané de Dieu, dont la mort lente est ainsi figurée) dont le progressif épuisement nous conduit vers une fin de partie aphasique et sépulcrale que nous pourrions rapprocher du concept-limite de l'il y a dont parlait Emmanuel Lévinas, que de telles oeuvres donc existent, et continuent, coûte que coûte, taraudées par l'urgence prophétique qui commande leur inextinguible loquacité, de dessiner le nouvel espace où se joue sans doute le destin de l'écriture de notre âge ?