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19/02/2008

Spectres de l'Europe, par Thierry Giaccardi



Rappel de la dispute sur l'Europe (Francis Moury, Thibault Lanoy, Pierre Cormary et Serge Rivron) :
En Euroland..., par Serge Rivron.
Pro Europa, par Francis Moury.
Qui est contre l'Europe ?, par Serge Rivron.
Pro Europa, 2, par Francis Moury.
Pro Europa 3, par Francis Moury.
Pour un Oui ou pour un Non, par Thibault Lanoy.
Heureux et fier... Mais après ?, par Serge Rivron.
Requiem pro Europa ?
, par Francis Moury.
La forfaiture, par Serge Rivron.
Deux imbéciles et un collabo (constipé) : Serge Rivron, Juan Asensio et Pierre Cormary.
La Grande Porte qui ne mène nulle part, par Jean-Luc Evard.

a304bae2eafe80797977c93ab74a58ea.jpgLa revue Éléments publie en ce mois de février un long dossier sur l’Europe, dont la parution était prévue originellement courant janvier, plus ou moins dans le même temps où les députés et les sénateurs français se réunissaient en Congrès afin de modifier la Constitution française, préalable nécessaire à la ratification du Traité de Lisbonne (il nous semble bien difficile de mesurer les conséquences néfastes d’un tel traité, contrairement à un Nicolas Sarkozy qui ne doute pas, ou plutôt qui ne se doute de rien, si on en croit son allocution officielle télévisée du 10 février). Il est vrai qu’on n’en attendait pas moins d’une revue dont la raison d’être est intimement liée à celle du GRECE, le Groupe de recherche et d’études pour la civilisation européenne. Nous en retiendrons le beau texte d’Alain de Benoist, une des figures les plus singulières de l’intellectuel français. Texte didactique, foisonnant d’idées profondes et justes, n’en citant pas moins des individus aussi médiocres que François Bayrou (avec une certaine approbation, étonnamment...) (1), la thèse principale qui en ressort est la nécessité de créer un Empire : «le modèle de l’État-nation n’étant pas viable, vers quel modèle alternatif se tourner ? L’histoire de l’Europe en suggère un : celui de l’Empire. Peter Sloterdijk est précisément l’un de ceux qui ont perçu l’affinité entre la construction européenne et le modèle impérial» (2). Ce qui est fort juste si on se place sur le plan des relations internationales : l’État-nation européen ne pèse plus rien face aux grands pays, ces «économies-mondes» ou «systèmes-mondes», que sont la Chine, l’Inde, les États-Unis, le Brésil et la Russie.


Ce nouvel équilibre mondial, forcément multipolaire, illustre bien la profondeur de l’intuition géniale de Guénon : nous sommes définitivement entrés dans le règne de la quantité. C’est ainsi que Guénon écrivait : «parmi les traits caractéristiques de la mentalité moderne, nous prendrons ici tout d’abord, comme point central de notre étude, la tendance à tout réduire au seul point de vue quantitatif, tendance si marquée dans les conceptions «scientifiques» de ces derniers siècles, et qui d’ailleurs se remarque presque aussi nettement dans d’autres domaines» (3). Parmi les foules oiseuses, facilement exaltées, ne constituant plus que des masses et non plus des peuples, les hommes d’airain (métal particulièrement dur symbolisant l’incorruptibilité), se révoltent en silence contre ce règne qui tire l’homme vers le bas, vers ses pulsions les plus grossières et les plus dangereuses, (les films de Tarantino ont ici valeur d’exemple). En attendant le moment propice, «ces heures de la transfiguration» où ils entreront en révolte ouverte (Nietzsche) ou se détacheront des contingences les plus séduisantes afin de vaincre durablement (Abellio). Ce dernier imagina «ce que pourront être ces heures de la transfiguration, quand les guerriers se feront prêtres, et, n’ayant plus rien à défendre qui ne soit détruit, se découvriront les hommes les plus riches du monde» (4) . Du reste, les deux points de vue se rencontrent sur un certain plan, disons pour aller vite sur le plan de la mort précédant la nouvelle vie, et il n’est pas forfuit qu’Alain de Benoist termine son texte en citant cette phrase prophétique de Nietzsche : «l’Europe ne se fera qu’au bord du tombeau». Mais la quantité ne doit pas être considérée pour autant comme un mode négatif, elle est un mode comme l’est la qualité; c’est le déséquilibre entre les deux qui est néfaste. L’homme nourrit de hautes aspirations, c’est d’une certaine manière sa finalité, mais il doit d’abord être nourri (sauf dans des conditions de renoncement extrême aux biens de ce monde, lesquelles ne correspondent pas bien à l’esprit européen). Rien, ni sur le plan métaphysique ni sur le plan poétique, ne s’oppose à ce que le souci de l’alimentation donne naissance à la gastronomie, au contraire : la cuisine est un art des fusions dégageant des saveurs et des consistances qui ouvrent des perspectives fort intéressantes sur le monde du vivant et ses perceptions (sous la forme de l’ingestion). Nous habitons la Terre et non les nuées, d’une certaine manière Gaïa nous a ingérés : le rejet du monde terrestre, vomissure de quelques êtres rigides, est tout aussi coupable que le rejet de la métaphysique, ignorance crasse d’adolescents aussi joviaux que gauches. Pareillement, l’Europe doit être définie en fonction de la qualité (qu’est-ce qu’être européen ?) et de la quantité (qu’est-ce qui fait partie de l’Europe ?).
Si la Russie n’a jamais été européenne, il n’est pas vraiment surprenant de retrouver dans le texte de Benoist l’idée assez ancienne et plus répandue qu’on ne le croit d’un axe Paris-Berlin-Moscou : le Général de Gaulle en a été sans doute l’un des plus célèbres mais aussi l’un des plus conséquents théoriciens avec sa grande Europe allant de l’Atlantique à l’Oural, comme le rappelait encore récemment Jean-Pierre Chevènement en parlant d’un axe de troisième voie (lors d’un colloque sur le Général de Gaulle et les élites). Il s’agissait, du point de vue du Général, de rétablir la centralité de la France dans le continent eurasien, ce qui ne peut paraître à dire vrai que comme une gageure, du moins géographiquement : la périphérie d’une zone ne pouvant en être le centre. Avant lui le ministre des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux avait été le promoteur malheureux de cette thèse au tournant du siècle. Des écrivains comme Abellio furent aussi des intrépides interprètes de cette communauté d’être et de destin, même si Abellio se montre plus subtil et plus énigmatique en s’attachant aux arrière-plans métaphysiques plutôt qu’à des considérations strictement géopolitiques (qui n’en sont pas absentes non plus). Ses conceptions spirituelles de l’Europe, fixe dans l’espace, et de l’Occident, mobile, demeurent des références dans les discussions sur l’une et l’autre, en particulier avec son très beau livre Assomption de l’Europe, même si elles sont loin d’épuiser le sujet. On méditera comme on pourra la vision du monde qu’il suggère dans Assomption, c’est-à-dire «la permanence sphérique d’une interaction globale dépourvue de cause et de fin»; images du cercle, du globe qui ne peuvent que nous séduire : on pense à ces globes que les rois portaient dans leur main, dans certaines représentations de monarques de droit divin, et qui représentaient le pouvoir absolu, ou, si l’on veut, la maîtrise absolue. On retiendra surtout de la lecture d’Assomption de l’Europe qu’un axe Europe-Amérique latine n’est pas dénué de puissance, du moins symboliquement, ce qui a le mérite de replacer l’Océan Atlantique à sa place, c’est-à-dire au centre. On peut voir l’océan, ou la mer, comme l’image de l’indistinction primordiale, mais aussi, et peut-être surtout, comme l’image des eaux divines, comme chez Dante. Qu’elle occupe le centre de ces deux parties complémentaires nous paraît sans doute aussi prometteur que poétique (et puis deux éléments primordiaux valent toujours mieux qu’un).
Plus proche de nous, Henri de Grossouvre a publié en 2002 un livre s’intitulant précisément Paris-Berlin-Moscou (voir l’excellente recension du livre de Grossouvre, forcément discutable, écrit par Jean Parvulesco et qui a attiré notre attention sur Hanotaux, avec cette réserve près que le titre retenu, Combattre l’OTAN c’est combattre pour l’Europe, nous paraît quelque peu naïf (5) ). Cette idée d’un axe Paris-Berlin-Moscou, qui formerait une «grande nation continentale», nous semble pourtant assez problématique : en quoi l’idée d’agréger deux empires, les empires russe et européen, serait plus viable que le modèle de l’État-nation ? Le premier serait pour le coup un géant bicéphale qui risquerait de développer avec le temps un goût prononcé pour la vodka; le dernier est possiblement devenu, selon une involution somme toute assez banale, un nain hydrocéphale se remémorant honteusement les très riches heures du Duc de Berry. Curieusement, Alain de Benoist cite cette expression paradoxale de Lucien Royer : «Europe des deux empires». Mais que sont deux empires sinon précisément deux entités foncièrement distinctes ? À moins de forger un nouveau concept renvoyant à un ensemble très lourd, on ne voit pas bien comment on pourrait s’y prendre pour fédérer ce qui a précisément pour vocation d’être autonome (6). En fait, cette idée d’un axe allant de Paris à Moscou exprime davantage un attachement à la civilisation terrestre, continentale, qu’à la civilisation maritime, océanique, ce qui est une vue du monde héritée de Napoléon et des géopoliticiens allemands du XIXe siècle : en effet, pourquoi pas un axe Paris-Londres-Washington ou Paris-Londres-Ottawa ? Mais elle témoigne aussi d’une méfiance durable à l’égard de la culture anglo-saxonne, méfiance qui ne cesse de nous étonner car la France et l’Angleterre ont eu souvent un destin commun. Il est vrai que l’intellectuel français traditionnaliste n’est guère anglomane (l’Angleterre, étant le pays de la Réforme et de la tradition parlementaire, inspire parfois un certain dégoût, assez déplacé; s’est-on jamais posé la question de savoir comment on pourrait percevoir de l’extérieur le pays qui se fit un devoir de ridiculiser les traditions et les coutumes locales, assimilées à des superstitions, et où eut lieu une des révolutions les plus sanglantes inaugurant l’ère des idéologies totalitaires ?). Enfin, elle marque la préférence pour un peuple ayant un grand sens de l’histoire plutôt que pour un autre tourné résolument vers l’avenir et privilégiant la science et la technique (or la science ne jouit pas d’un grand prestige chez l’intellectuel français qui n’y comprend guère, pour ne pas dire rien du tout).
La connaissance de l’histoire ne justifie pas tout, d’autres peuples ont un passé riche : pourquoi pas, dans ces conditions, un axe Paris-Berlin-Ankara (7) ? L’union de certaines entités peut être contre-nature, malgré l’excellence de celles-ci. Il arrive aussi que le plus court chemin ne soit pas le bon. Enfin, l’échange, aussi intense soit-il, ne doit pas se substituer à l’essence : il y a une essence européenne et une autre russe. Il y a là, à vrai dire, des habitudes de pensée françaises, pour certaines remontant aux XVIIIe siècle, qui revêtent en premier lieu un intérêt sociologique ou culturel, mais qui semblent assez dépourvues d’intérêts politiques. En revanche la puissance symbolique d’un tel axe est indéniable. Mais il faut prendre garde de ne pas confondre un axe politique avec l’axis mundi ou même l’axe dans son sens de soutien d’un édifice particulier. Ces habitudes expriment toutefois des manières de sentir, de grandes aspirations, des désirs plus ou moins violents, chez les hommes d’airain – guerrier, prêtre, ou guerrier devenu prêtre –, étouffés par les mesquineries d’un monde marchand et dont le cœur se soulève devant les spectacles nauséeux d’une société impudique et cruelle. À ce titre, elles ne doivent pas être négligées. Mais combien plus judicieux il eût été de parler du monde occidental, si on tenait absolument à embrasser, du moins par la pensée, une région du monde à l’échelle de plusieurs empires, plutôt que de militer en faveur d’un axe étirant une idée fondamentale, plus justement une matrice, l’Europe, jusqu’à ce qu’elle en perde sa forme originelle ! Il est vrai que l’Occident – dont le symbolisme le plus ancien renvoie à la matière, à l’exotérisme, à la psychologie –, n’a plus bonne presse à cause de l’hyperpuissance que sont devenus les États-Unis (appréhendés comme hyperpuissance surtout d’Europe, et non de Chine ou du monde arabo-musulman où on voit bien les limites de la superpuissance américaine).
Certes, il semble assez symptomatique d’une pensée politique de nier la réalité (ou l’utilité) de la notion d’Occident dont les artistes et les religieux sont pourtant bien conscients : il n’y a plus guère de panthéons nationaux mais bien un panthéon des écrivains, peintres, musiciens et cinéastes occidentaux (parmi les artistes de référence, pour notre génération, les artistes américains sont bien représentés, à juste titre, comme l’étaient les artistes français durant la période correspondant en gros à la IIIe République). Sur le plan religieux, le phénomène est encore plus prononcé : le monde chrétien, voire post-chrétien, permet à un grand nombre d’ecclésiastiques d’entrer en relation spontanément les uns avec les autres, d’échanger des informations sans aucune arrière-pensée, d’évoquer ensemble un sacré dans lequel la femme et l’homme occidentaux se reconnaissent volontiers (mais pas nécessairement totalement). Utiliser comme argument la diversité occidentale ne convainc donc guère que politiquement, mais présente surtout l’inconvénient de concentrer l’attention sur le court terme et les manifestations d’humeur (les commentaires d’une arrogance ridicule de la part de l’ancien secrétaire d’État américain Rumsfeld au sujet de la vieille Europe). Toute diversité, par définition, peut mener à des tensions, voire à des conflits. Il est indiscutable que ces tensions existent entre le continent américain et le continent européen, elles peuvent même se révéler particulièrement éprouvantes à l’occasion, comme durant cette honteuse guerre d’Irak voulue par une administration Bush qui en perdit tout son capital moral (8). Mais elles existent aussi à l’échelle de l’Europe, et même à l’échelle de la nation : les guerres religieuses du XVIe siècle, la Révolution française, l’Affaire Dreyfus, l’État français, l’Épuration, etc., sont des exemples assez criants de périodes historiques où les Français se sont affrontés avec une belle férocité. Depuis la mort du Général, l’abaissement de la fonction présidentielle, phénomène qui s’est accentué avec l’élection de François Mitterrand jusqu’à en devenir pitoyable avec Jacques Chirac, est dû en partie à un système parlementaire opposant des factions et des clans se disputant les subsides, les bonnes places et même les appartements de l’État : c’est la fameuse corrida parlementaire que Barrès décrivait avec une gourmandise cruelle dans Leurs figures, le troisième volet de son Roman de l’énergie nationale. La médiocrité du personnel politique actuel accentue ce phénomène d’abaissement affectant malheureusement l’autorité de l’État et donne des couleurs et des parfums de viande avariée à ce corps politique, ou plutôt à ce cadavre politique qui bouge encore.
D’où la difficulté justement de créer les bonnes conditions d’une paix civile à l’intérieure d’une région du monde (ne parlons pas de la paix universelle qui est une chimère), et le devoir de garder à l’esprit qu’en s’affrontant entre concitoyens ou citoyens d’une même civilisation on se doit de penser à l’avenir et faire montre de prudence, comme le formula avec une grande pénétration Charles Maurras : «à plus forte raison, quand ce qu’il faut combattre est quelque mal intérieur, quand l’adversaire est un concitoyen, faut-il conduire chaque coup de manière à ne pas ruiner la vie de l’ensemble» ! L’antiaméricanisme contrevient à l’évidence à cette règle de prudence, tout comme l’antigermanisme du tournant du siècle (le précédent), représenté surtout par l’école de l’Action française; mais à cette époque l’État-nation prévalait : l’Angleterre, la France, l’Allemagne, secondairement l’Espagne, le Portugal, l’Italie, dominaient la planète, à l’exception justement de l’Amérique du Nord. D’où la notion chez le Maître de Martigues du nationalisme intégral (mal comprise sans doute dans l’économie de l’œuvre). Et d’où la nécessité, pour nous, de transposer cetten notion à l’échelle européenne, dans le monde postmoderne, et de réfléchir à un impérialisme intégral ou non, impérialisme qu’il faut bien prendre soin de dinstinguer de toute velléité d’expansionnisme. C’est une doctrine qui priviligie l’empire à la fédération car le premier est basé sur l’autorité alors que la seconde l’est sur le consentement (chose absolument impossible à atteindre à notre époque de confusions et d’égoïsme exacerbé), même si les deux ont des structures plus ou moins lâches. Toutefois, il ne faut pas confondre notre révolte contre le monde des marchands et ce capitalisme financier exerçant une telle violence sur les gens qu’on peut légitimement l’apparenter à un système mafieux, mais aussi notre dégoût pour la société du spectacle aussi, avec la civilisation occidentale à l’intérieur de laquelle s’affrontent plusieurs tendances, et dont certaines sont nettement contradictoires. La nécéssité de relire Spengler se fait chaque jour plus pressante. C’est le seul, du reste, dont l’œuvre puisse nous permettre de contrebalancer intelligemment l’œuvre géniale, génialement détachée des contingences, de Guénon. Celle-ci est une pensée symbolique, celle-là une pensée analogique : Spengler rappelle que «le moyen de connaître les formes mortes est la loi mathématique. Le moyen de comprendre les formes vivantes est l’analogie. Ainsi se distinguent la polarité et la périodicité de l’univers» (9). L’analogie convient mieux sans doute à notre mentalité stimulée par l’industrie des images puisque c’est grâce à l’imagination que s’opèrent des ressemblances entre différents objets. Derrière le chaos provoqué par l’incessant mouvement des hommes et des marchandises il est vital de procéder à de nouvelles hiérarchies mais il faut s’assurer dans le même temps que celles-ci seront comprises par le plus grand nombre.
Dès lors, cette idée d’Empire, évoquant toute une série de riches images aussi bien du passé (l’Empire romain, l’Empire caroligien, le Saint-Empire romain germanique, le Premier et le Second Empire, etc.), que de la science-fiction la plus classique (le cycle de Fondation d’Asimov, les films de George Lucas, d’une pauvreté intellectuelle affligeante même si la première trilogie fut novatrice sur le plan des effets spéciaux et sur celui d’une méditation visuelle sur la qualité des mondes habités par l’humain : aride, glacé, etc.), mais aussi, dans une moindre mesure, cette idée d’un axe «Paris-Berlin-Moscou» ne peuvent pas nous laisser indifférents, nous qui sommes devenus impuissants face à la montée des périls, pris de vertige par l’accélération de l’histoire, et défaits, piteusement, sans avoir livré de guerres. Encore faut-il ne point se tromper dans la recherche des causes de cette impuissance, y compris impuissance sexuelle (le taux de fécondité en Europe étant dangereusement faible, il n’est pas exagéré d’en tirer la conclusion que nombre d’Européens sont devenus impotents; toute une étude de la symbolique de l’érection, de la fertilité, d’une part, et, d’autre part, de l’impuissance, de la stérilité, mériterait d’être réalisée en Europe aussi bien dans le domaine de la politique que dans celui de la culture). Or notre impuissance est avant tout une impuissance spirituelle : non seulement parce que nous avons perdu l’état de Grâce – et il suffit pour s’en convaincre d’observer notre personnel politique, et au sommet de celui-ci un chef d’État anxieux de se montrer devant des caméras de télévision comme un acteur de feuilleton –, mais aussi parce que nous avons oublié les méditations de Kierkegaard sur la composition de l’individu en trois parties : finie, infinie et synthèse entre les deux. C’est cette synthèse qui fait cruellement défaut à l’homme postmoderne. L’homme moderne se croyait infini, et l’homme classique fini. Si ce dernier manquait d’ambition, par exemple celle d’explorer le monde, et se contentait d’un savoir évoluant trop lentement, du moins son imaginaire était conforme à son être, ce qui se manifestait par une bravoure dont seuls les Orientaux d’aujourd’hui sont capables. Les plus grandes catastrophes viennent d’une pensée qui a oublié les dieux et s’imagine infinie. Or, à certaines périodes, la synthèse a permis de salutaires réalisations, aussi bien politiques qu’artistiques. C’est bien ainsi qu’il faut entendre l’expression âge d’or.

En réfléchissant sur l’Europe, il est sans doute souhaitable de partir d’une vision pessimiste de l’homme et de son histoire. Dans son Analyse spectrale de l’Europe, excluant la Russie, Keyserling débute sa grande étude en affirmant que «tous les peuples sont évidemment odieux. L’homme en soi est un être d’une valeur douteuse». De telles prémisses semblent laisser peu de chance à l’espoir de vivre dans un monde paisible, harmonieux. Ce serait lire trop vite Keyserling, lequel affirme dans son dernier chapitre, intitulé L’Europe, que «tous les peuples ont leurs bons côtés. Mais pas un seul n’a un droit divin à l’arrogance. Surtout un peuple se rend tout bonnement ridicule en regardant de haut les autres, dans la pensée insensée d’incarner l’idéal de l’humanité» (10). Cette vision s’inscrit dans la pensée paulinienne qui n’est pas celle que l’on croit souvent, même si elle est avant tout intéressée par l’ultime liberté : le droit de vivre sans connaître la mort. Être privé de la gloire de Dieu, comme le dit saint Paul (11), ne veut pas dire que l’homme soit condamné à faire la bête. Le péché est, selon saint Paul, non seulement un acte mais un état subi : on le comprend d’autant mieux aujourd’hui si on lui substitue l’expression «tendance au mal», ou plus évocateur encore, «concupiscence». Le péché divise mais il faut se rappeler ce verset de Paul : En Christ «il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car vous êtes tous un en Jésus-Christ» (Galates 3, 28). Verset admirable. D’une certaine manière, Keyserling pense que seul l’homme dénué d’idéal et de noblesse de cœur est esclave du péché. Il le voit donc aussi comme une manière de faire la part entre l’homme sans caractère et l’homme noble. Il permet ainsi à une partie de l’humanité de se hisser plus haut. Il faut aussi relire attentivement ce que Keyrserling écrivit de manière prophétique sur l’Amérique : «pour ma part, j’attends beaucoup de l’avenir encore lointain de l’Amérique [...]. L’époque qui va du Mayflower à la veille de la guerre mondiale, avec la Constitution de Washington, sera considérée, un jour, comme l’équivalent de ce que l’âge d’or fut pour la Grèce. Mais ce qui est bon pour l’Amérique peut facilement être pernicieux pour le reste du monde».
En fait, cette littérature sur l’Europe, remontant à Montaigne, est plus abondante qu‘on ne le croit. C’est sans doute qu’elle répond à besoin : celui de réfléchir, voire de se réapproprier des manières de penser et de sentir, proches historiquement ou géographiquement, et qui se révèlent fort utiles à un moment de notre histoire où nous devons apprendre à nous (re)connaître davantage, (ce qui ne va pas nécessairement de soi pour un Grec et un Danois, ou un Français et un Lituanien). Nous en choisirons trois exemples dans la littérature du XXe siècle, de la manière la plus arbitraire qui soit, c’est-à-dire selon nos goûts propres et le hasard de nos lectures. Il est assez frappant que, du livre de Julien Benda, Discours à la nation européenne au Structure et destin de l’Europe d’Emmanuel Berl en passant par Les Européens de l’élégant écrivain italien Luigi Barzini, on note facilement que ces auteurs n’ont cessé de réfléchir à notre civilisation en y apportant leur propre sensibilité, leurs anecdotes personnelles, leur éclairage pour tout dire. Ils parlent avant tout de leur Europe, d’où ce ton qui s’apparente à celui de la causerie et le recours à la première personne comme chez Benda. Et comme l’écrit Barzini, «les émotions irrationnelles font bouger de plus grandes masses de gens et influencent plus facilement le cours des événements que les motivations froides de l’économie, de la science et de la sociologie». Mais un trait leur est commun : celui de faire un effort sur soi afin de comprendre les cultures voisines formant avec la sienne un ensemble plus grand, plus noble, et autonome. Tous sont convaincus qu’une unité plus profonde parcourt l’Europe. C’est ainsi que Benda écrit justement : «j’ai parlé de l’unité de la vie de l’esprit, que symbolisait jadis l’emploi de la langue latine par tous les penseurs de l’Europe. Il est clair qu’il s’agit ici de la vie profonde de l’esprit, des principes qui font son essence». L’Europe apparaît non seulement comme un système-monde, avec des institutions, des lois, assez remarquables, mais aussi, et peut-être surtout, comme un monde dans le monde renvoyant à des mythes et des légendes, des concepts, des événements historiques formant un ensemble relativement homogène : de fait une quasi-totalité. Cette idée se retrouve plus ou moins à l’identique chez Braudel ou chez Huntington. Ce dernier nous rappelle tristement que «les contacts les plus dramatiques et significatifs entre civilisations ont eu lieu quand des peuples appartenant à l’une d’entre elles ont conquis et éliminé des peuples appartenant à une autre» (12).
Le livre de Berl est un des plus nuancés et des plus profonds sur le sujet, on y trouve des maximes souvent pertinentes comme celle-ci : «l’histoire semble bien vaine, quand on voit ceux qui la connaissent, mais elle semble bien nécessaire quand on voit ceux qui la méconnaissent » (13). Il faut prendre son temps pour méditer les vues et les fulgurances de Berl sur l’Europe, la Russie et l’Amérique qui anticipent certainement, par bien des côtés, celles d’Alain de Benoist. Nous devons les garder à l’esprit lorsque nous aspirons, à haute voix, à une renaissance européenne au sein d’un monde occidental. «Il semble probable, en effet, écrit Berl dans une langue limpide, que les influences qui président à la naissance des cultures commandent aussi leurs vies, et sans doute leurs morts. Qu’adviendrait-il de l’Europe si l’alliance secrète et constante des prospecteurs de l’océan et des prospecteurs de la steppe, qui assura ses triomphes, venait quelque jour à se rompre ? Si l’Atlantique, au lieu d’être pour elle la grande route de l’expansion, devenait celle de l’invasion ? Si l’Empire russe, au lieu de la défendre contre l’Asie, devenait la base à partir de laquelle l’Asie l’attaquerait ?» (14) Il est difficile de faire mieux, sans doute.
Qu’adviendra-t-il de l’Europe ? Il y a les probabilités et les chiffres de l’économie qui ne sont guère réjouissants mais il y a aussi l’esprit qui ne meurt jamais vraiment. Il y a enfin les échanges que l’Europe ne doit pas craindre de poursuivre avec les États-Unis et la Russie et qui ne manqueront pas de l’enrichir sans la dénaturer (ce qui ne serait certainement pas le cas avec d’autres civilisations). Il se peut qu’elle joue alors un rôle central pour ces deux économies-mondes, à condition, toutefois, qu'elle remette au goût du jour cette idée d’Occident dont un grand nombre de courants d’idées ont cherché à démontrer non seulement l’inaptitude (en particulier chez Guénon qui n’a en point de mire que les arrière-plan métaphysiques) mais aussi la toxicité (les courants marxiste, libéral, alter-mondialiste, etc.). Ce rejet de l’Occident ne conduit pas à un monde meilleur mais poursuit ce travail de négation en deux temps inauguré par la Révolution française : d’abord les traditions et les coutumes qui pointent en direction du passé européen, ensuite les valeurs (politiques, morales et culturelles) et les symboles européens qui s’épanouissent toujours dans la modernité et dont certains, d’une indéniable puissance, ont vu même le jour tardivement. Appréhendée indépendamment des États-Unis et de la Russie, l’Europe ne pourra survivre dans ce monde – où les déséquilibres actuels donneront naissance à un nouvel ordre mondial violent et dont il est trop tôt pour dire la forme qu’il prendra –, que si elle suit ses prophètes et ses grands écrivains (mais certainement pas ses marchands ni ses hommes politiques). S’il serait erroné de comparer Alain de Benoist à Abellio, le premier n’ayant que peu d’intérêt pour la gnose par rapport au second, il nous semble aller de soi que l’œuvre de l’un et l’autre sont à l’origine d’une vision de l’Europe singulière, sur le mode vibrant, qui nourrira pour longtemps l’imaginaire des hommes en rébellion contre la marchandise et les techniques alourdissant notre expérience du réel et nous détournant des quêtes essentielles. Cependant, cette vision ne doit pas être retenue et isolée, mais plutôt saisie de manière à en susciter d’autres, qui, loin de se contredire, s’enrichiront mutuellement. De la même manière, il n’est pas contradictoire non plus de se nourrir à la source de l’œuvre d’un nationaliste intégral comme Maurras et à celle d’un impérialiste comme Alain de Benoist car ils représentent tous deux des courants d’idées politiques majeurs du XXe siècle, respectivement de la première moitié et de la seconde moitié du XXe siècle, et ces courants nous permettront de cultiver l’esprit européen au XXIe siècle. Cette apparente contradiction, Alain de Benoist nous suggère de quelle façon la dépasser d’une manière quasi prophétique, du moins sur le plan du politique : «une erreur typique du mode de raisonnement inspiré du principe de l’ontologie nationale consiste à analyser les rapports entre la supranationalité et les souverainetés nationales comme un jeu à somme nulle (tout ce qui serait gagné par l’une serait automatiquement perdu par les autres) au lieu de l’analyser comme un jeu à somme positive, ce qui est possible par la prise en compte de la logique d’inclusion additive et des effets de rétroaction. Une autre erreur, parallèle, est de croire que les compétences nationales et supranationales peuvent être clairement et durablement séparées, alors qu’elles sont en réalité intriquées dans un système d’interaction complexe. Rendant incapable d’appréhender les singularités du projet européen, ce raisonnement empêche aussi de voir que l’État-nation a déjà été transformé par l’apparition d’une multitude de formes de pouvoir transnational excédant à la fois la nation et l’Europe, et que la construction d’une Europe politique pourrait précisément être un moyen d’y faire face» (15).
L’Européen se relève péniblement de deux guerres mondiales, il continue sa marche d’une manière qui n’est pas encore assurée, encore tremblante : trop de cris de douleur, de paysages et de villes détruits, de grands hommes déchus, ont alourdi son coeur et brouillé sa vue. Ce moment est particulièrement délicat : il ne doit pas se reposer, reprendre son souffle, en oubliant sa quête. C’est en se remémorant le passé qu’il pourra frayer de nouvelles voies. L’Européen habite ce monde en préservant des images, ou bien sacrées, (rôle des traditions), ou bien profanes, (rôle de l’art); en raisonnant (rôle de la science); et en spéculant sur l’avenir, (rôle des paroles prophétiques mais aussi du savoir critico-émancipateur). Maurras lisait Voltaire avec une certaine gourmandise cachée sous un masque de retenue, ce qui surprenait le jeune Boutang. Le libre-arbitre n’exclut pas la tradition, au contraire, ni l’esprit la lettre. Cette singularité d’être au monde mérite de susciter encore de beaux textes. Il serait faux de croire que ces points de vue, s’ils s’appuient sur des réalités supérieures, se contredisent : ils expriment la richesse aussi bien intérieure qu’extérieure de l’Européen parlant plus de 120 langues indiquant la même origine indo-européenne. On peut rêver sans doute à d’autres axes ou à d’autres routes initiatiques ou pleines de poésie : Dublin-Paris-Athènes-New Delhi. Les images, moins que les mythes, mais sans doute plus que les mots, peuvent conduire à des transformations étonnantes. Elles révèlent des présences surnaturelles, favorisent les transfigurations et les métamorphoses dont notre monde a besoin pour préserver l’essentiel. Un axe, à condition qu’elle soit une «colonne de lumière», est ce qui permet de relever la tête dans un monde qui ploie sous l’ineptie, et de reprendre contact avec les dieux. Il s’agit toujours, en dernier ressort, d’unir la Terre au Ciel.

Notes :
(1) De manière assez ironique, Alain de Benoist critiquait Maurras pour s’attarder sur des querelles et des personnes dont la valeur pouvait sembler contestable. Il ne semble pas non plus pouvoir échapper à cette règle : un grand esprit vit à une époque qu’il n’a tout simplement pas choisi. A moins de s’isoler dans sa tour d’ivoire, ce qui est légitime si on est un artiste mais ne l’est pas si on est un théoricien politique, on doit réfléchir sur l’actualité et les hommes qui la font deviennent par la force ds choses des interlocuteurs privilégiés. Pour autant les nouvelles générations s’étonnent toujours que de grands esprits perdent du temps sur des individus ou des événements d’une valeur médiocre. C’est que le temps humain se déroule sur plusieurs plans. Seul le mystique qui réfléchit sur le temps divin peut échapper à ce genre de reproches.
(2) Alain de Benoist, texte inédit sur l’Europe, Europe : la déception. Europe : l’espoir ?, dont la version légèrement abrégée est publiée dans le numéro de février de la revue Éléments.
(3) René Guénon, Le Règne de la quantité et les Signes des Temps (Gallimard, 1945).
(4) Raymond Abellio, Assomption de l’Europe (Flammarion, 1978).
(5) Jean Parvulesco, Combattre l’OTAN, c’est combattre pour l’Europe :, rencension en ligne disponible ici.
(6) Le malentendu n’est toujours pas levé si on considère que la Russie est européenne, ce qui est historiquement et géographiquement faux. En revanche, elle forme avec l’Europe, l’Amérique et l’Australie le monde occidental.
Il y a là toute une série de difficultés linguistiques qui montrent bien que l’idée semble bien tordre le cou aux faits : d’une part, le théoricien qui souhaite démontrer que la Russie est européenne se sent néanmoins toujours obligé de préciser : l’Europe et la Russie. D’autre part, comment nommer ce nouvel ensemble que serait l’union de deux empires ? Il n’y a pas encore de vocable et il est vraisemblable qu'il n’y en ait jamais.
(7) L’axe Paris-Berlin-Ankara serait en effet bien plus viable du point de vue des superficies concernées que l’axe Paris-Berlin-Moscou : il n’y aurait plus ainsi de déséquilibre de masses. N’importe quel enfant de plus de dix ans peut constater de lui-même, en observant une carte du monde – la seule projection valable étant la projection de Peters –, que la superficie de la Russie, (17 075 400 km² !), est quatre fois plus grande que celle de l’Europe; la première, de plus, étant bien plus homogène que la dernière, (la diversité de l’Europe est illustrée par le fait qu’on y parle sur l’ensemble du territoire européen pas moins de 120 langues et dialectes d’origine indo-européenne). Tout ceci ne semble guère réaliste et semble témoigner surtout d’un attachement sentimental ancien, bien justifié du reste, à la civilisation russe.
En revanche, l’idée d’un axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin est davantage le symptôme d’une psychose et nous ne pouvons que suggérer placidement à ceux qui sont atteint de schizophrénie de consulter au plus tôt.
(8) Il est certain que cette seconde guerre d’Irak permit à cet axe Paris-Berlin-Moscou d’exister momentanément. Comme le rappelle dans un article fort intéressant Cyril Collard, professeur à l’université de Franche-Comté, cet axe s’opposa avec succès à ce que les États-Unis puissent se prévaloir d’une légalité onusienne, en formulant un objectif précis : «dénoncer la doctrine américaine de la guerre préventive contraire à la Charte des Nations Unies; soutenir la procédure internationale des inspections; obtenir le désarmement de l’Iraq dans la paix». Cyril Collard, L’axe Paris-Berlin-Moscou : le camp du refus dans la crise irakienne, article en ligne, ici.
(9) Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident (Gallimard, 1948).
(10) Hermann Keyserling, L’Analyse spectrale de l’Europe (éditions Bartillat, 1990).
(11) La phrase de saint Paul qui sert d’épigraphe à L’Analyse spectracle de l’Europe est la suivante: «Car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu.»
(12) Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations (Odile Jacob, 1997).
(13) Emmanuel Berl, Structure et destin de l’Europe (Marguerat, 1946).
(14) Ibid.
(15) Alain de Benoist, texte inédit sur l’Europe.