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25/05/2008

Omar nous a tuer, par Michel Hoëllard



Et un Bouddha donc, un autre puis, genre pilule du lendemain, une tour et une autre.
Explosés, fumées pareil, enchevêtrés dans nos télés ravies de l’aubaine. Du coup, c’était très rayonnant ! Qu’un seul soleil de toutes parts ! Les avions pétaradés pile ! Pas chiches côté luminaires ! Et quels panaches ! Quelles brumes assombrissaient le monde ! Alors, pour peu qu’on le prenne de haut, c’était pas long à réfléchir : de Bâmiyân à New York, vol d’oiseau, t’as un peu plus de 12 000 bornes et, puisque de bornes on parle, si tu traces à la règle le trait d’un tel vol d’oiseau entre Afghanistan et Grosse Pomme, il passe quasiment dis-donc, ce trait, par Gibraltar et les bornes d’Hercule ! C’est pas mimi, ça ?
Théâtre de guerre comme on dit, théâtre dressé entre du neuf et de l’ancien. Voilà. Car les voies d’univers antique, elles butaient toutes là : Gibraltar. Travaux d’Hercule n° 10, ces deux colonnes milliaires partageaient le monde, le limitaient et, une fois l’Amérique dévoilée, se changeaient en pivot unique pour tout le globe.


Reprenons. De Bâmiyân à Gibraltar, un peu plus de 6 000 km, de Gibraltar à New York, un peu moins de 6 000 et du Pays des aigles au pays du Big mac, en passant dans cette lucarne coupant le monde civilisé de l’inconnu, c’est droit comme un coup de fusil !
Et alors ?
Alors personne y a cru d'abord mais, ce fameux 11 septembre 2001, les sœurs jumelles du World Trade Center, elles sont vraiment mortes. Ensemble. En miettes. À pas 28 printemps.
On a tous vu, on n'a pas cru, on a tout revu, n'a pas voulu, on le sait tous et on sait tout de ce What you see’s what you get interactif.
Mais rappelons-nous de précédents journaux télé quand ça nous regardait droit dans les yeux en s'effondrant, un bouddha de 53 mètres. Puis son petit frère.
Ces statues-là comme ces deux tours, elles jouaient en sorte d'équilibre, d'effacement concurrentiel, de scène d’une trouille fédératrice. Et doubles ou duos qu’effondrent ainsi, un peu toujours ça en impose.
T’as donc maintenant un Ground 0 là-bas en face comme t’avais de notre côté un Lascaux 2 et le problème ensuite, c’est qu’arrive, toujours en loucedé, l’inévitable trinité et son bazar à plus finir. Aux Talibans, normal que ça leur ait couru un petit peu sur l’haricot.
Mais la question dans nos télés n’était dès lors plus des icônes ou du péché mais bien d'être ensemble, nous, caucasiens depuis Mathusalem, dans une fascination digne en tous points des danses macabres de jadis.
Voilà le pourquoi unanime et solidaire du rejet des destructions commises à Bâmiyân, Afghanistan, en mars 2001.
Mais l'Afghanistan, là-dedans ?
L'Afghanistan, on dira comme si c'était devenu un beau jour le Vietnam aux vaillants combattants bolchos. De 1978 à la chute du Mur en effet, l'URSS tentera d'imposer son réalisme prolétarien au pays des Ulémas. En vain. Avec 220 000 soldats d'invincible Armée Rouge positionnés sur tout le pays, on dénombrera vite quatre fois plus de totos sur le carreau. Tant et si bien que le Comité soviétique a vulgairement retiré ses troupes en 1989, cinq ans après l’année d’Orwell. Dès lors, le linge sale afghan pouvait se laver en familles. Avec un «s», svp, puisque, par-dessus les intermittences spirituelles, faut tout le poids d’une grille ethnique pour y comprendre quelque chose.
Aujourd'hui, les Talibans – hier formés contre les russes par la CIA – ont donc gagné une fois et puis ensuite, ils ont perdu et auraient même, nous dit-on ces temps derniers, été capables, sinon de reprendre les choses et l’actuel président en mains, du moins de leur faire peur, aux choses et à leur président.
Les doubles bouddhas de Bâmiyân (troisième et quatrième siècle, 53 et 38 mètres) sont donc tombés avant le reste. Rasés nickel ! Pas chipoter ! L'atteinte au patrimoine terrien fut supérieurement choquante car bien sûr et comme toujours, ces médiatisés bouddhas médiateurs, c'était nous, unanimes et réversibles. La scène vandale, le groin de la Cène barbare pointait là. D'autant que les doubles tours new-yorkaises sitôt s’effondraient et qu'au nouveau siècle, certaines Cassandres appliquaient à chaud de nouvelles guerres formatées clip.
À l'inverse des cathos qu’ont eu l'intelligence incommensurable d'incarner le Verbe une bonne fois pour toutes, l'incommensurable finesse d'abriter leur trouille sous le corps et puis de te ressusciter le tout, donc le corps, dans les siècles de siècles où Dieu, dit-on, s’étanche, il est probable que le ras des pâquerettes perçoit et reprend à son compte le caractère épiphanique de l'icône, toujours inacceptable en tant qu'elle fait peser une menace sur les vérités d'un Dieu pas vraiment trinitaire. Les tours du World Trade Center étaient lisibles comme deux icônes mercantiles vivantes et, comme telles, elles sont depuis 7 ans à terre et depuis 7 ans, pleines de confusion.
Mais à autres rivages, autre monde : et hop, debout New York ! Les voyages formant la grand-messe, voici que le World Trade Center, creuset pour mondialisation : boum badaboum ! Et voilà qu'au stade de la production sérielle que bouclaient cette œuvre signée par Yamasaki en 1973, apparaît une production de guerres en série.
Truc imparable.
C'est que, suite à un joli mois de Mai, sur ces routes de Katmandou, il arrivait que la 2 CV tombe en panne et qu’on prenne le temps de trouver l'afghan bien supérieur au népalais et qu'on s'arrête là, à Kaboul. Apprenant même à dire bonjour aux dames en pashtoun, dégustant thés, force galettes, viandes fumées, riz torréfié et baies bleues pour attendre la nuit. C'était beau, misérable et, avec toutes ces montagnes cernant l’horizon, confusément fier.
Et ailleurs, dans ces mêmes années, dans le miroir new-yorkais joué en vase clos par ses tours jumelles, le mythe US mettait une fin architecturale à sa légende : une fois Dieu (Père, Fils et Paraclet), une fois l'Homme, les divers Progrès, l'Histoire et la Révolution durablement éradiqués, le monde occidental apposait là un vrai point final, double collet monté, à sa propre mort. De là, c’était promis, ça allait durer dans la paix, la bonne humeur et dans les quatre directions.
C’était boucle mondialisée, totem à poil, deux fois le même, autoreverse et sans référence que lui-même.
Car en effet, pourquoi deux tours?
Jusqu'à celles-là, les autres gratte-ciels du monde, ils s'affrontaient en brochettes adverses, donnant ces fameuses images de jungle où chaque building monte à l'assaut. New York, comme d’autres, vous avait cette gueule d'histogramme. Avec le World Trade Center, ce n'était plus la concurrence, mais la gestion comptable des transcendances, la corrélation et le système binaire qui soudain s'imposaient en destin.
Tout le système d'un monopole, en vérité. Comme une vie sur terre commencée à deux, face à face et demain sera un autre jour !
Les parallélépipèdes parfaits du World Trade Center (400 mètres de haut sur bases carrées) communiquaient réellement entre eux comme deux vases. Deux signifiant ici la fin des concurrences, la fin des références. Identiques et aveugles, ils se doublaient, se contemplaient et redoublaient.
Le système se fermait en lui-même comme un double vertige, un défi d'identique. Dans leur similaire élévation, ils incarnaient la fin du vertical, ignoraient le reste, se miraient, combinaient leurs flux.
Point.
Laquelle fut modèle pour l'autre? Laquelle, comparable à l'autre? Ni l'une, ni l'une. Identiques, jumelles, elle ne dépassaient plus. Système binaire égalisé qui en préfigurait d'autres, plus égaux.
Vivants piliers désormais mis bas, le signe était on ne peut plus pur dans nos télés qui se coursaient coursant l'info, laissant parfois sortir de confuses paroles, comme disait l’autre.
Depuis la révolution industrielle, la langue modifie les biens comme les corps : l'objet, le dieu, le sexe requièrent maintenant le partenariat d’un développement durable (à la consommation, spirituelle ou libidinale), c'est à dire une neutralisation de la chose, du sens même et des galipettes. Alors, puisque ça tournait mal, que des Talibans liquidateurs de femmes et de sourires bouddhiques, aient été, près ou loin, responsables de ces actes, ne présentait rien de farfelu.
Malgré l'horreur, le lieu est donc ce qu'il y a de plus commun et il tombait bien si j’ose dire, alors que le dernier quidam inscrit pour Paris-plage ignorait jusqu’à l’existence des Bouddhas, qu’il puisse enfin s’opposer, ce cool opposant à roulettes, et bramer ses slogans mésolithiques face au vandalisme offensant ainsi les cultures du monde, les croyances plurielles qu’on a tous et, par extension, les possibles films touristiques des deux statues qu’on aurait pu visiter en familles si on avait trouvé le temps ou avec des potes très sympas en suçotant des bonbons Haribo.
Les Talibans coupables? Plutôt deux fois qu’une !
Avec «Omar m’a tué», mollah fou comme celui du Rimbaud mais ici, Kaboul, pourvu d’une mobylette réellement sur-vitaminée. Et borgne tiens, et qu’a qu’un œil aime pas les deux… Avec l’Usama Ben Laden aux commandes et aidés près ou loin par Islamabad, financés par Riyad, guidés par Khartoum. Serait-ce déjà que pour leur crétinerie sans fond. Car on va pas causer ici de foi mais bien d'immonde crétinerie. Indubitablement sans fond.
Avec fonds.
Premiers saigneurs de l'Armée rouge, premiers essayeurs historiques d'éradication du sexe féminin, premier grand événement idéologique du XXIe siècle ou ultimes conquérants d’avenirs, les Talibans autodafaient ces mythes qui font de l’ombre : femmes, Bouddhas géants, géant ricain. Faute d’anéantir notre indispensable tourisme, ils démolissaient ça et là un peu de ce qui l’encourage.
Et si c'était pas eux, en sainte lutte armée contre tous les Croisés juifs de la mappemonde, ça y ressemblait comme gouttes d'eau. Surtout qu’on a un peu l’habitude qu’au désenchantement d’occident réponde souvent une conspiration de doubles ou de sages de Sion des plus protocolaires.
Sous leur règne afghan, les maisons des femmes devaient avoir fenêtres peintes et lesdites corruptrices, sans parler du tchadri qui les voilait d’haut en bas, devaient porter de silencieuses sandales charentaises de manière à pas être entendues et l’on pouvait bien chercher souffle à souffle, à mater leurs postures, cet éden, ces visages d’où tout exhale : nada ! On en voyait à peine les fenêtres, au loin, vagues comme des voies lactées sur l’immensité sombre.
Dans les rares hôpitaux réservés au beau sexe, des corps immobiles, enveloppés dans le burqua, dépérissaient insensiblement depuis 1994.
Ni vue, ni connue, je t’embrouille !
D'autres tournaient carrément folles. Les femmes professeurs, médecins et techniciennes de surfaces étaient interdites de travail. Les célibataires crevaient de faim. Mille lapidations à mort fondaient le soupçon, précédaient la chute des Bouddhas et préfiguraient les lendemains.
Ainsi, alors qu’on venait juste de connaître, avec ces tarés, la lutte mortelle contre des icônes de pierre, on découvrait, avec les mêmes, l'éradication ahurissante de la race des mères et des filles. S'ils ont eu à voir ensuite avec l'apocalypse à New York, c’était assurément pour poursuivre cette guerre aux duos.
M’en voudra-t-on beaucoup de répéter à l’envi combien le fascisme est monolithique ? Et à Kaboul, crédible épicentre du désastre new-yorkais, sûrement mieux qu'ailleurs.
Depuis 96, ils écrasaient des images vives : Femme, Double et Signe pour qu'il ne reste rien sur quoi fonder nos loisirs.
On entend bien dire ci et là qu’une telle compassion serait un peu mieux inspirée face à des femmes lapidées qu’à deux vieux bouddhas bombardés. C’est même ça qu’on nomme Realitätsprinzip quand on lit Freud mais bon, dis-donc, dis-donc, ça serait-y pas pareil au même tout ça, possiblement kif-kif bourricot ? Comme si la tour aux livres du vieux Montaigne, elle répondait point par point aux jumelles de Manhattan. Ou aux sourires de Bâmiyân. Hein ?
Quoiqu’il en soit, devant ces spéculations mortelles, la méthode du Vieux monde s’est pertinemment traduite en une radicalisation des hypothèses, une somme des corps, une brève prière pour les mânes à Massoud et, de facto, une sacrée reprise boursière tant il est vrai que l’iconoclasme vire toujours peu ou prou aux marchands de tapis.
Déjà qu’existe sur la Toile un taliban.org où rencontrer des femmes ouzbeks et épouser de jeunes kazakhs…
En d’autres termes, une repentance, ce petit nom du passé mort car depuis long, notre héritage avait cessé de se transmuer en présent vif et nous n’avions plus que ces tours et ces bouddhas pour témoigner que nos yeux pensent sans vraiment se prendre la tête. Ce dont les brutes étaient pas convaincues.

Pour clore sur l’air plus guilleret d’It’s like reaching for the moon, gageons que la reconstitution attendue des deux tours, plus ouverte et dynamique, ou la reconstruction programmée des grands bouddhas afghans seront, l’une comme l’autre, ludiques, mobiles, mémorielles et sûrement plus photogéniques qu’avant ce grand souk.
On parie ?