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22/08/2008

L'heure de la fermeture dans les jardins d'Occident de Bruno de Cessole

Nicolas Poussin, Paysage avec Diogène, 1647
Illustration : Nicolas Poussin, Paysage avec Diogène (détail), 1647.


Voici, sans aucune doute, un assez bon livre, comme l'on dit d'un cadeau, saisi d'un regard expert et pourquoi pas ému qui salue du bout des lèvres la perfide finesse du goût de l'ami qui vous l'a offert, qu'il est bon, assez bon, sans savoir au juste ce qui a provoqué ce bizarre et irrépressible sentiment d'insatisfaction et la suspicion tout entière logée dans ce minuscule adverbe, à peine ce cadeau posé dans un coin de la pièce d'où nous le regardons de temps à autres.
Pas de doutes, quelque chose cloche, comme un strabisme comique déparerait le regard d'une belle femme, comme une très laide couverture ou un défaut dans le brochage nous gâcheraient le plaisir de lire un livre longtemps convoité. Les éditions de La Différence, que j'apprécie tout particulièrement depuis qu'elles ont osé rééditer en 1991 les romans de Pierre Boutang et certains (pas tous, hélas) des livres étranges et coruscants de Jean de Boschère, ne sont certes pas en cause; La Différence a même fait un travail relativement soigné de relecture et de correction, ce qui n'est absolument pas le cas de cet éditeur jouissant, à mon avis sans raison bien valable, d'une réputation de sérieux, José Corti dont les derniers ouvrages, j'y reviendrai très prochainement à propos du Sartor Resartus de Thomas Carlyle, paraissent avoir été relus par quelque incompétent correcteur ouzbek ayant appris notre langue dans un exemplaire de Tintin (ce qui n'est, ma foi, pas si mal que cela me direz-vous !).


Nous le tenons en main ce livre, nous l'examinons sous toutes ses coutures, le humons, le soupesons, le détaillons, le parcourons, le lisons même, rien à faire. Une fois refermé, une fois décantée sa matière, le sentiment de gêne ne s'est toujours pas dissipé : au fond du tube à essai, un peu de poudre grisâtre ne parvient même pas à cristalliser. Quel est donc le problème du livre de Bruno de Cessole ? Il semble n'avoir aucun problème et c'est là, justement, que réside sa tare, son incapacité à provoquer un précipité, condenser sa matière et son propos.
Car, assurément, nous aurions quelque coupable cécité à ne point le reconnaître, voici un ouvrage honnête mais sans aucune folie, au style appliqué mais qui ronronne, à la plume de qualité qui aurait cependant gagné à moins tirer à la ligne et puis, quoi d'autre ? Rien, notre livre se meurt doucement, sans bruit, de sembler trop parfait, de n'être qu'un produit non pas luxueux, donc absolument unique ce qui aurait certes quelque crâne vertu en cette époque de clonage et d'indifférenciation journalistique, mais seulement bon ou plutôt assez bon, se lisant sans déplaisir, un livre en somme semblable à des centaines d'autres, du luxueux au rabais en quelque sorte, un exemplaire parmi des milliers d'autres de ce luxueux moderne qui est produit à la chaîne par des robots impeccablement graissés... Un bon livre moyen (si ces deux adjectifs ne s'excluent point l'un l'autre) qui ne choque ni n'émeut, qui ne rebute ni n'exalte, qui ne réchauffe ni ne laisse de glace, dont aucune qualité toutefois ne semble frappante, exact pendant de défauts à première vue tous également absents.
Qu'avons-nous donc là ? Un roman ? Non : un livre qui aurait pu être bon, et pour le coup vraiment bon, s'il n'avait sottement louché du côté du romanesque, par présomption, par envie, par facilité peut-être.
Mais, ayant choisi la voie ô combien périlleuse du romanesque, ce livre qui aurait pu être bon ne l'est pas. Il ne s'agit pas d'un honnête travail d'artisan, pas même celui d'un élève appliqué qui semble connaître sur le bout des lèvres les livres de ses auteurs préférés et lève le doigt avant même que son professeur n'ait daigné posé sa question. Rien de plus que le livre honnête d'un faiseur, d'un journaliste qui l'est sans doute tout autant, honnête, mais qui, l'écrivant, n'a pu oublier ses petites fiches ni même ses piques parfois émoussées contre notre époque stupide qui en prend pour son grade, ce qui n'est pas pour me déplaire.
Mais enfin, un roman n'est pas seulement une charge ou, s'il l'est (le Voyage au bout de la nuit de Céline, peut-être ?), c'est que son écriture transcende infiniment les facilités patentes du roman à thèse. Le livre de Bruno de Cessole n'est rien de plus qu'une charge, sans que je sois bien parvenu à comprendre d'ailleurs contre qui ou quoi elle était dirigée, si ce n'est l'imprécis mufle de la bêtise contemporaine. Certes, la cible est large, peut-être même trop large mais, sans doute obsédé par l'idée de trouver un centre névralgique où planter ses armes les plus dangereuses et paralyser ainsi son adversaire, notre auteur a oublié de nourrir ses personnages d'autre chose que de belles phrases qui elles-mêmes semblent se dissiper aussi rapidement que les évasives senteurs d'un jardin parisien.
Aussi mal fichu et prétentieux qu'on le voudra, pareil roman, en cette minable rentrée littéraire que Bruno de Cessole, sans aucun doute, ne se privera pas de commenter et de critiquer puisqu'il doit exercer son honnête métier, est tout de même une chose rare, alors même que nos plus fines et érudites plumes journalistiques paraissent exclusivement occupées, comme Christophe Ono-Dit-Biot pour Le Point (il faut lire son ridicule papier, d'un relâchement stylistique confinant au vulgaire, étalant une demi-gouaille qui donnerait des envies de meurtre à un ermite, paru dans le numéro du 14 août sur le non moins ridicule prochain-roman-assurément-polémique de la très ridicule Christine Angot), sont occupées par les épanchements lacrymo-vagino-familio-psycho-docgynéco-débilitants de mesdames Catherine Cusset (Un brillant avenir, Gallimard), Alice Ferney (Paradis conjugal, Albin Michel) ou encore Claire Castillon (Dessous, c'est l'enfer, Fayard) parmi d'autres clones simio-cyprinesques, il faut donc lire d'aussi lamentables textes suintant, sous une crânerie de potache, les petites combines entre nains et mégères pour se convaincre que la nullité critique des journalistes français n'est pas qu'une image commode hantant les cervelles malades de quelques solitaires.
Écrivons donc que le livre de Bruno de Cessole est un assez bon livre d'honnête journaliste beaucoup plus qu'il n'est un assez bon roman, fût-il celui d'un mauvais romancier. Car enfin, l'auteur, qui remercie Bernard-Henri Lévy et Philippe Sollers de l'avoir encouragé à poursuivre la rédaction de son roman, aurait peut-être dû s'adresser à des lecteurs véritables quoique moins connus qui, sans la moindre difficulté je crois, auraient pu lui faire remarquer comme je le fais qu'une suite de portraits ne constitue jamais un roman. Si l'auteur avait ainsi évoqué, sans se mêler d'inventer des personnages aussi falots qu'improbables (ou au contraire, bien trop probables puisqu'ils ne sont que des clichés, de bizarres amalgames de personnages romanesques tels que Faust dont les traits paraissent fixés profondément dans la culture occidentale, pour qui, comme Bruno de Cessole, la connaît bien), les fins de vie exemplaires parce qu'elles étaient ratées aux yeux de la société de Bloy, Cingria, Senancour, Kant, Nietzsche, Strindberg (la liste est longue, pardonnez-moi de la poursuivre), Leopardi, Carlyle, Walser et enfin Boèce, les lecteurs auraient pu lire avec grand plaisir un de ces ouvrages à cheval entre la littérature pure, la monographie et l'essai, comme W. G. Sebald en a écrit de magnifiques et troublants. Peut-être même, mais il eût alors fallu adjoindre à la minutie bénédictine de l'auteur des Anneaux de Saturne le génie de Borges et la fièvre de l'obscurité de Meyrink (1), peut-être même Bruno de Cessole serait-il parvenu à ne point trop démériter face aux modèles incontestables que sont les Portraits imaginaires de Walter Pater ou les Vies imaginaires de Marcel Schwob.
Ce n'est certes pas le cas avec le livre de Bruno de Cessole : nous n'avons qu'une histoire convenue, huysmansienne dans sa déambulation parisienne et ses dialogues savants, décentrée ou peut-être même dépourvue de centre véritable. Car enfin, lit-on dans ce livre une apologie de la mort volontaire, autrement dit du suicide mais qui, artificiellement, nous est étayée à grand renfort d'érudition et d'exemples puisés dans le monde antique, plus artificiellement encore se dénoue par un meurtre et non plus un suicide contresignant de facto l'échec du système de Stauff ? S'agirait-il donc de nous faire comprendre que l'homme est rarement à la hauteur de ce qu'il a écrit, voire prôné ? Lit-on une banale histoire de fascination entre un maître et son disciple mais dont la relation bascule trop vite et maladroitement de la sidération au dégoût, fût-il provoqué par ledit maître qui, notons-le, est décrit comme le dernier grand cynique que compte la France, alors que son argumentation me semble aussi peu redoutable que l'est celle d'un texte de Bernard-Henri Lévy ? Lit-on le portrait de ce même ancien penseur aujourd'hui pestiféré ayant eu naguère les faveurs de l'intelligentsia parisienne, donc gauchiste, penseur présumé nihiliste et pourtant grand lecteur de Léon Bloy qui ne fut qu'anarchiste, et jusqu'à ce qu'il rencontre Barbey d'Aurevilly dont il devint le secrétaire ? Lit-on un excellent recueil je l'ai écrit, mais grevé par une inutile trame romanesque, des fins lamentables de quelques grands écrivains et penseurs, on le devine chéris par l'auteur et qui, la plupart du moins, peuvent être commodément parqués dans le camp réactionnaire ? Lit-on encore une critique de la verbosité érudite ayant oublié les vertus roboratives de l'action mais qui, pour le moins curieusement, dénonce le mal en contribuant à le propager puisque le livre de Bruno de Cessole est truffé de références, est lui-même verbeux ou, pour le dire avec l'auteur, jaculatoire (2), évoque le style perdu de l'ancienne littérature de France sans pouvoir lui-même se hausser jusqu'à son niveau, paraphant ainsi un double échec ? Lit-on enfin un roman décrivant l'initiation aussi bien intellectuelle qu'amoureuse d'un jeune homme réduit à une ébauche de petit Valmont flanqué d'une maîtresse au transparent prénom (Ariane) encore plus vaporeuse qu'une des créatures romanesques de Julien Gracq ? Quoi d'autre encore ? Je ne doute pas que les lecteurs de ce livre trouveront sans peine une, deux, cent nouvelles pistes de lecture que je n'ai même pas suggérées. Quoi qu'il en soit, cette profusion n'est pas richesse mais bel et bien confusion.
À ce défaut principal (le mélange de l'essai et du romanesque) que nous pourrions définir comme étant de forme (et la forme d'un roman est à peu près tout de son aura, avec son écriture bien sûr et peut-être, je dis bien peut-être, son sujet) s'ajoute un défaut de fond, à mes yeux rédhibitoire : je ne comprends ainsi pas bien en quoi ce mystérieux monsieur Stauff est un nihiliste accompli ni même l'anagramme facile de Faust au cas où nous le croirions démoniaque, en quoi, même, réside son nihilisme, quand un seul mot, chuchoté au crépuscule par monsieur Ouine à l'oreille du jeune Steeny, est plus destructeur que les leçons convenues prodiguées par notre Diogène du Jardin du Luxembourg. Que penser d'un personnage faisant profession de nihilisme qui serait revenu de tout sauf de quelques écrivains adorés, au prétexte qu'ils auraient exemplairement raté leur vie ? Que penser d'un nihilisme ayant fait, comme il se doit, table rase de ces chimères effectivement ridicules que sont la croyance au progrès, à la tolérance, à la démocratie (3), mais qui n'aurait point balayé l'idole du beau style et d'une langue française pas encore exténuée (4) ? Je comprends donc assez mal que Stauff, apôtre du Néant il ne cesse de le clamer sans vraiment réussir à nous convaincre de la sincérité de son apostolat, goûte la prose de Léon Bloy ou de n'importe quel autre écrivain : je ne vois dans cette déclaration d'amour que la maladresse de Cessole, incapable d'inventer un personnage qui ne soit pas son commode et transparent porte-parole (5). Un livre, donc, une fois de plus, de journaliste, certes pas un roman véritable, aussi bourré de défauts qu'on le voudra.
Je ne comprends pas bien, ensuite, quelle leçon intellectuelle il faut tirer d'un roman qui se veut philosophique puisqu'il n'est pas assez littéraire, et n'aboutit finalement qu'à un maladroit plaidoyer (pro domo, mais on en doute, comme on doute de toutes les intentions de l'auteur), quand tout l'objet du roman de Bruno de Cessole est résumé par la phrase d'un autre roman à thèse, réussi celui-là, de Raymond Abellio qui écrit dans Les yeux d'Ézéchiel sont ouverts : «À ceux qui savent grandir, la vie ne propose pas de conquête plus haute que de se posséder eux-mêmes. Il est vrai qu’on se conquiert de bien des façons» (6). Il est cependant vrai que Bruno de Cessole n'a eu nul besoin du renfort apporté par un autre auteur que lui-même pour étiqueter définitivement son livre puisqu'il écrit (et souligne) que «Tout livre qui n’est pas un diagnostic n’a pas de raison d’être» (p. 148).
Disons donc, pour faire bonne figure, que le livre de Bruno de Cessole, s'il est un diagnostic, pointe son doigt maigre de professeur vers une époque qui entremêle sans génie tous les genres littéraires et réalise ce mélange avec la prétention habituelle des journalistes se prenant pour des écrivains.

Note
(1) Le titre du roman de Bruno de Cessole n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui d'un des livres les plus intéressants de Gustav Meyrink, L'ange à la fenêtre d'Occident.
(2) «L’écrivain diminue avec chaque mot qu’il éjacule», Bruno de Cessole, L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident (La Différence, 2008), p. 286. L'auteur souligne.
(3) «Voyez-vous, murmurait-il, la plupart des gens ne conçoivent de monstres que négatifs; quant à moi ne m’impressionnent que les monstres positifs, ces inconcevables, ces horripilantes incarnations de l’optimisme, de la tolérance, de la mesure, de la foi dans le progrès», op. cit., p. 142.
(4) «On escamote le vrai, on châtre le réel ! Il suffit d’ouvrir un journal, c’est à peine si on peut comprendre un article sur deux, truffés qu’ils sont de termes pédants, de locutions prétentieuses et vagues, de sigles intraduisibles. Ce malheureux pays déguise l’appauvrissement de sa langue, et donc de son âme, sous l’emphase creuse d’un idiome de fonctionnaire, d’un lexique de parvenu, boursouflé et exsangue. Au XVIIIe, que par ailleurs j’aime tant, le français a commencé de perdre de sa truculence, de sa trivialité vitale. Mais au moins restaient l’élégance du style, la sûreté de la syntaxe.
[…]
Après avoir raccourci les privilèges et les particularismes, les sans-culottes ont allongé la langue française sur le lit de Procuste de l’uniformité et de l’égalité. La langue de bois date de cette mémorable époque. Nous recueillons aujourd’hui les fruits blets de cette opération chirurgicale, conduite par des barbiers de village qui se prenaient pour Vicq d’Azyr», p. 163.
(5) «Non moins solitaire que Bloy, je végète obscurément dans l’antichambre du Grand Rien, qu’il nommait l’antichambre de Dieu, et j’appelle de mes vœux les fourriers de l’holocauste final. À moi, le Vagabond de l’insomnie et de la douleur, le Témoin du Néant, le Pèlerin de l’Éternel Retour, il est échu la tâche de venger la désespérance de Bloy et de tant d’autres qui ont attendu en vain Celui qui n’est pas venu. Quand j’aurai mené à son terme ma mission de Grand Désenchanteur, alors je pourrai déposer mon bâton. Mais tant qu’il restera une idole debout, je n’aurai de repos. Il faut épuiser le désespoir pour accéder à la contemplation sereine du vide», pp. 125-6.
(6) Gallimard, 1942, p. 342.