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01/12/2008

Inferno, par Thierry Giaccardi

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Photographie reproduite avec l'aimable autorisation de Jérôme Martin, tous droits réservés.


Thierry Giaccardi dans la Zone.
Transgression : totems et tabous dans un monde poreux.
Solstice d'hiver.
Méditations hivernales sur la nature.
Spectres de l'Europe.

Je rappelle également que figurent (colonne de gauche, bas du blog), regroupés dans deux catégories, Disputatio 1 et 2, de passionnants articles sur la question européenne.

Les jeux olympiques de Pékin et l’élection de Barack Obama à la présidence américaine ont été de grands spectacles télévisuels de l’année 2008, d’une importance plus ou moins considérable sur le plan international mais qui remettent tous deux dans leur juste perspective les perceptions qu’ont les Européens de leur place dans le monde. L’Union européenne ne compte guère dans ce début de XXIe siècle et on peut se demander si elle a même vocation à compter, ce qui est franchement inquiétant. Les Européens sont devenus des spectateurs de l’histoire en train de se faire : il est légitime, quoique paradoxal, de faire remonter ce résultat à un processus historique qui a commencé avec la Révolution française. Une des conséquences fondamentales de cette révolution c’est que les peuples sont devenus progressivement honteux de leur passé, ou, du moins, ignorants de celui-ci. Or, c’est bien cette ignorance qui permet aujourd’hui à l’Union européenne de redéfinir l’Europe et de l’agrandir, de la remodeler au gré des échanges internationaux sans susciter de grands mouvements de protestation. L’espace public devient une zone de confusion.


Cet oubli de l’héritage européen, monarchique et religieux, a permis la désacralisation non seulement de l’espace, c’est-à-dire la fin d’une relation organique entre un individu et une terre (1) – et de ce point de vue l’Espace Schengen en est la traduction éclatante –, mais aussi de la conception de la vie, au profit d’expérimentations de plus en plus audacieuses et morbides : nouvelles structures familiales qu’il serait plus juste d’appeler post-familiales (2), avortement, immigration de masse. On a bien vu et critiqué avec raison l’aspect bureaucratique de l’Union européenne, c’est si l’on veut, le «règne de l’"on"» créant de la «facticité»; on a saisi avec plus de difficultés son aspect techno-scientifique favorisant le «déploiement planétaire de l’inauthentique» (3). La Commission européenne est aussi, et peut-être surtout, un laboratoire où des femmes et des hommes plus ou moins compétents, plus ou moins intègres, mènent de nombreuses expériences dont les effets sont innombrables et souvent catastrophiques sur les peuples européens. André Frossard observait avec sa clairvoyance empreinte d’une ironie douce-amère, dans son livre Le monde de Jean-Paul II, que «nous avons tout désacralisé excepté les laboratoires» (4). L’expérience s’est ainsi substituée à l’événement : les peuples ne la font pas, ils la subissent, fait unique dans leurs annales modernes. Il est vrai que la Révolution française a inauguré l’ère de l’expérimentation en Europe, en premier lieu de l’expérimentation idéologique. Cet aspect est proprement vertigineux puisqu’il modifie notre rapport avec la vie et change radicalement notre intelligence de la finalité de l’existence humaine sur terre. Ce qui est ironique, historiquement parlant – on pense ici à la ruse de la raison hégélienne –, c’est que les Français, composant un peuple qui fut politique parce que religieux, ont manifesté vigoureusement dans les rues durant toute la IIIe République à la moindre suspicion d’une utilisation impropre du pouvoir : la création des ligues, comme la Ligue des patriotes en 1882, est la conséquence de ce climat de méfiance, et non le contraire. De toutes les affaires, on sait que l’affaire Dreyfus aura une importance inouïe sur la vie politique française. Au milieu de ces turbulences, on se rappellera la très haute exigence morale de Léon XIII qui fit paraître en 1892 l’encyclique Au milieu des sollicitudes accueillie diversement par le clergé et les catholiques français.
Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, où le religieux est en net déclin en France, il n’y a eu guère que deux grandes manifestations dont l’essence était bien la préservation de l’autorité de l’État français et l’amour de la patrie : le 30 mai 1968 à Paris pour soutenir l’action du général de Gaulle, et le 4 mars 1984 à Versailles pour assurer la pérennité de l’école libre, c’est-à-dire de l’enseignement chrétien en France. Les grandes manifestations populaires de l’après-guerre furent contre l’autorité de l’État, parfois pour la liberté des peuples ou des classes opprimés ou pour la solidarité entre les peuples, mais elles ne furent jamais l’expression d’une fierté nationale. Elles n’exprimaient donc plus l’union nationale, l’union sacrée, mais une idée politique. Certains ont pu parler de manifestations canarvalesques au sens où il s’agissait d’inversion des valeurs et d’une volonté de renverser la hiérarchie dont l’esprit moderne distingue difficilement qu’elle découle nécessairement d’un sens du sacré. D’une certaine façon, et même s’il importe de ne pas confondre le symptôme avec la cause, ces manifestations ont réussi à dissoudre l’autorité de l’État dans un pays où la légitimité venait désormais du peuple, du moins en théorie. Malheureusement, cette légitimité est loin d’aller de soi car le peuple au sens de «peuple ethnique», «peuple concept social discriminant» et «peuple concept politique englobant», d’après la définition formulée par Brigitte Krulic, a été dangereusement affaibli par une nouvelle «crise de la conscience européenne» (5) au tournant du siècle dernier. Qu’est-ce, en effet, qu’un peuple acculturé et, dans ce cas, de quelle légitimité parle-t-on ?
C’est que les peuples sont en train de devenir des masses, la distinction s’opérant précisément à partir de la mémoire, et en premier lieu de la mémoire religieuse, (la mobilisation des masses commence avec la levée en masse des guerres révolutionnaires). Ici, il faut faire attention de ne pas confondre mémoire et historicisme, ce dernier tendant à favoriser l’étude du développement d’une réalité quelconque plutôt que sa nature propre, et dont Raymond Aron avait très bien vu dès la fin des années 30, dans son ouvrage La philosophie critique de l’histoire, qu’il implique un relativisme, bien coupable à nos yeux. L’historicisme a d’ailleurs été critiqué d’une manière rédhibitoire chez des penseurs de langue allemande comme Strauss et Hayek. Alors que la mémoire est tout autre chose, indispensable à une compréhension profonde du monde créé, à commencer pour le chrétien qui en saisit pleinement la dimension dans l’eucharistie, ce dernier sacrement étant véritablement un mémorial de la mort et de la résurrection du Fils de Dieu. La mémoire, indiscutablement la mémoire collective, semble bien intimement liée à l’espace, d’où l’intérêt grandissant qu’a suscité le livre de Pierre Nora, Les lieux de la mémoire, même si on se montrera plus réservé sur le sens que cette expression prend ultérieurement chez cet auteur, (le lieu de mémoire comme construction conceptuelle). En effet, l’espace n’est pas une surface vierge, une dimension horizontale muette que l’homme parcourrait sans but. D’une certaine manière, ou du moins sur un certain plan, on peut dire que l’espace, avec son apparente densité, son côté éponge sans doute, happe les bonnes intentions de l’homme, ce dernier pouvant se laisser distraire par une réalité mouvante, et parfois chatoyante. D’un point de vue national, l’espace est saisi comme territoire impliquant l’existence de frontières, lesquelles sont avant tout le résultat des rapports de force passés et présents. C’est donc que le territoire renvoie à une histoire, c’est-à-dire qu’il est un espace marqué par un groupe, signalant ainsi son usage exclusif. On reprendra volontiers la belle expression extraite du dictionnaire critique, Les Mots de la géographie (6), «le marquage symbolique de l’espace est destiné à signaler une appropriation». Mais l’espace peut être aussi assimilé à un labyrinthe, dont on perçoit mal les contours et dont l’issue semble bien incertaine. C’est ce que serait précisément un espace qui ne renverrait qu’à lui-même, une sorte de rocher perdu dans un immense océan. L’homme n’aurait alors aucun motif de se réjouir : notre planète ne serait qu’une prison. Malgré l’immensité du cosmos (7) au-dessus de lui, il aurait le sentiment d’une étroitesse de la matière : l’allégorie de la caverne de Platon en est sans doute une des meilleures illustrations avec ses hommes enchaînés. C’est que le monde des sens est loin d’être auto-suffisant. Le sens du monde est dévoilé par les Saintes Écritures et la plénitude du sens par le récit des Évangiles. C’est ainsi qu’il faut comprendre le verset de l’Évangile de Jean : «Le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous», (la Bible de Jérusalem préfère «campé parmi nous», qui a le mérite d’être plus proche d’une traduction plus évocatrice comme celle que le père Marchadour rappelle : «il a planté sa tente parmi nous» (8)).
Il y a lieu de célébrer les grands moments qui ponctuent l’acquisition par l’humanité de la vraie connaissance, condition nécessaire du bien agir : on perçoit sans doute mal aujourd’hui qu’une des finalités des fêtes est la création d’une cité juste. On peut aussi réfléchir sur les rapports entre la cité de l’homme et la cité de Dieu à partir d’une réflexion sur les fêtes qui insistent bien sur le fait que l’âme de l’homme est en relation avec Dieu, alors que, parfois, la dureté de la vie quotidienne peut nous le faire oublier (9). Le calendrier liturgique de l’Église, à la suite des opérations de calcul du comput ecclésiastique (10), indique la place des fêtes fixes et mobiles dans le déroulement de l’année, et, partant, permet à l’homme de s’orienter dans un monde de formes évanescentes. Il n’est pas incongru de comparer ce calendrier de fêtes – ces dernières étant sur le plan de la forme des célébrations collectives et sur le fond des rencontres avec Dieu –, à une boussole permettant à un voyageur de ne pas s’égarer ou au mât du navire auquel Ulysse est attaché afin de ne pas succomber au chant des sirènes (11). La ponctuation est donc à la fois temporelle et spatiale.
Or, la ponctuation est ce qui permet d’ordonner le discours de l’homme. Le désordre qui est frappant de nos jours vient précisément d’une absence de ponctuation, ou d’une ponctuation défaillante. Le discours de l’homme n’est plus ordonné, c’est un des traits de la modernité qui a pu séduire ici ou là. C’est ainsi que Michel Foucault, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, affirmait qu’il ne fallait surtout pas «s’imaginer que le monde tourne vers nous un visage lisible que nous n’aurions plus qu’à déchiffrer; il n’est pas complice de notre connaissance; il n’y a pas de providence prédiscursive qui le dispose en notre faveur. Il faut concevoir le discours comme une violence que nous faisons aux choses» (12). Foucault utilise ici des termes qui évoquent assez bien le cauchemar d’une modernité ne percevant plus le «visage lisible» du monde, c’est-à-dire le monde comme création, fruit divin, mais comme matière inerte, morte. Le discours ne peut, dans ce cas, qu’être assimilé à une violence. Voire, comme dans nombre de films hollywoodiens, le discours est remplacé par la violence. Un autre trait de la modernité, découlant de cette vision d’un monde se suffisant à lui-même, sans arrière-plan métaphysique, c’est «la séparation progressive du domaine des faits de la sphère des valeurs : ce qui est "vrai" est jugé indépendamment de ce qui est bon» (13). Cette séparation fait naturellement écho à la terrible séparation de l’homme avec son créateur. Elle est tout aussi illusoire et tout aussi coupable. Grâce à cette séparation, la communauté scientifique a pu se substituer à la communauté ecclésiastique pour dire ou, ce qui revient au même, taire la finalité de la vie sur terre, et la société se transformer en une société du spectacle, condition requise pour la domination de la marchandise sur la vie.
Il est vrai que l’homme était déjà mentalement disposé, sous l’effet de l’idéologie de la modernité finissante, à accepter une pluralité de mondes absurdes mais pas forcément apaisés, (en fait, ils sont très vite entrés en compétition). La réalité virtuelle, telle qu’elle apparaît de nos jours, recouvrant à une vitesse vertigineuse l’expérience humaine, semble bien correspondre au dernier stade de cette évolution de l’humanité poursuivant cette gageure de l’autonomie. Dans le monde virtuel, l’autonomie a été poussée jusqu’à n’être qu’un nombre infini d’interconnexions de grands systèmes de communication d’images de synthèse, dont Internet est le plus spectaculaire, et qui incitent l’homme à se retrancher du monde extérieur en vivant des expériences consistant, pour la plupart d’entre elles, à absorber des images apparaissant sur un écran, (l’écran non plus comme fenêtre sur le monde mais comme cadre d’une vie fantasmagorique). On peut y voir un mouvement descendant – disons-le, une chute, faisant écho à celle d’Adam –, qui est allé de l’observation du ciel étoilé à l’œil nu à une époque où l’homme vivait en harmonie avec la nature, et entrait spontanément en sympathie avec les êtres et les objets de ce monde, à l’utilisation de consoles de jeux par une coordination somme toute fort limitée entre l’œil et la main ou à la fixation du regard sur un écran d’ordinateur dans une pièce isolée d’une tour plantée dans un paysage urbain grandiose mais dénué de vie, en passant par les luttes idéologiques du XXe siècle où la parole de Dieu a été peu à peu niée au profit de discours enflammés de chefs politiques cherchant à transformer l’homme, fait à l’image de Dieu, en militant aveugle d’une cause ou d’un parti. La dominance oculaire appauvrit, paradoxalement, notre expérience du monde, car la très grande attention visuelle dont l’homme contemporain peut faire preuve découle de l’incertitude, voire de la confusion spatio-temporelle dans lequel il vit et qui s’exprime au mieux dans les jeux vidéos : il vit dans un environnement qui évolue à une très grande vitesse et lui-même est obligé de se déplacer très rapidement. On pourrait ainsi affirmer d’une manière polémique que l’aéronautique n’est pas une science de l’ascension, de l’esprit, mais de déplacement des corps sur un plan plus élevé mais non supérieur. Notre civilisation est devenue une civilisation de l’œil, apte à saisir les mouvements les plus ténues mais toujours en surface, au détriment d’une civilisation du cœur, la seule capable de saisir toutes les dimensions de l’être, comme l’a rappelé puissamment Benoît XVI dans son encyclique Dieu est amour, par exemple dans ce passage où le pape traite de la nouveauté de la foi biblique dans un monde de l’Antiquité rappelant de plus en plus le nôtre : «D’une manière synthétique, nous avons vu aussi que la foi biblique ne construit pas un monde parallèle ou un monde opposé au phénomène humain originaire qui est l’amour, mais qu’elle accepte tout l’homme, intervenant dans sa recherche d’amour pour la purifier, lui ouvrant en même temps de nouvelles dimensions. Cette nouveauté de la foi se manifeste surtout en deux points, qui méritent d’être soulignés : l’image de Dieu et l’image de l’homme.»
Il semble, a priori, impossible de résister à ce changement de société où l’homme tend à devenir en quelque sorte une interface Homme-Machine, au point qu’on peut assimiler l’homme postmoderne à un menu de fonctionnalités. Ce phénomène est concomitant de la mise en place progressive d’un dispositif panoptique généralisé, c’est-à-dire d’une société surveillée, mise en coupe réglée par de nouveaux moyens informatiques et de télécommunication, et dans laquelle la distinction entre vie privée et vie publique devient problématique. Les données sur un individu, qui devraient être considérées comme une extension de ce même individu, sont souvent rendues publiques, d’autant qu’il n’existe aucun système informatique qui soit sûr. Sous la pression des grandes multinationales et des États anglo-saxons, pays fascinés par l’expérimentation et plutôt hostiles aux traditions étatiques et religieuses, de plus en plus d’informations d’ordre strictement privé concernant l’homme sont stockées dans de grandes banques de données, en même temps que l’homme est filmé à l’instant même où il pénètre dans un espace public, (il y a, par exemple, plus de quatre millions de caméras de surveillance installées en Grande-Bretagne). Mais son espace privé est tout aussi menacé : une émission comme «Big Brother», dont le titre fait curieusement référence au livre d’Orwell alors qu’elle incarne exactement le mal dénoncé par le livre (14), habitue le public à observer continuellement des individus vivant dans une fausse intimité, certes, mais dont le but n’est que cela : observer, surveiller, analyser superficiellement une intimité filmée par des caméras de télévision. Selon cette logique mercatile abaissant l’individu à un objet, un clone, le corps humain n’est plus considéré comme un temple mais comme une matière organique souple, élastique, qu’on peut retravailler (d’où la justification des changements de sexe et l’industrie florissante de la chirurgie esthétique).
À partir du moment où l’homme ne s’est plus cru relié à une puissance transcendante, et a habité temporairement le monde des formes en le confondant avec le monde des essences, sa vie intérieure, ou plutôt le poids de ses fantasmes est devenu trop lourd et son sens des réalités métaphysiques, son intuition des fins dernières, d’une certaine façon ses organes religieux se sont atrophiés : il se pourrait que le corps sans organes d’Artaud, écrivain aliéné, soit une anticipation de cette humanité instable sur le plan de la forme, c’est-à-dire du corps humain, comme du fond, c’est-à-dire niant l’universalité des valeurs, obsédée par «le petit fait vrai», pour reprendre l’expression de Stendhal, afin de proposer une copie ironique d’une réalité fuyante; mais une humanité peu désireuse d’atteindre le Vrai intimement lié au Beau. En extirpant l’âme de l’être humain, comme on extirperait un organe défaillant, le moderne l’a condamné à être un automate. À l’image des frontières qui ont été levées d’une manière précipitée entre les États européens afin de créer un grand marché, mais est-ce un hasard ?, la frontière entre l’intérieur et l’extérieur de l’individu s’estompe dangereusement – c’est ainsi que le visage doit refléter le fantasme – des substances comme le botox sont injectées dans le corps afin de lui conserver une apparence de juvénilité. La modernité finissante, qu’on appellera encore la postmodernité, et le turbo-capitalisme (15) qui est bien la caractéristique de ses flux incessants épuisant les ressources de la planète et qui voit les revenus du travail diminuer au profit de ceux des actionnaires, accélèrent tous deux la mutation afin de rendre impossible un retour en arrière. L’espace et l’imaginaire européens sont à prendre.
Dans ces conditions, on comprend que l’immigration de masse est davantage qu’un symptôme, elle contribue, sans doute involontairement, à l’asservissement des peuples à la marchandise – un individu en valant un autre, indépendamment de son histoire –, d’autant qu’elle est combinée avec l’élimination progressive des États-nations européens laissant place à une fédération atone, à un moment de l’histoire où de grands ensembles civilisationnels – le monde chinois, le monde arabo-musulman, le monde indien –, tendent vers l’homogénéité et se montrent tous les jours plus méfiants, souvent avec raison, à l’égard du monde occidental, perçu comme un monde issu d’une chrétienté moribonde. Dans le même temps, les grands lieux de la chrétienté sont submergés par les parcs d’attraction ou par les grandes surfaces, comme dans le cas de la basilique de Saint-Denis où furent enterrés les rois de France, voire sont assimilés à des monuments historiques renvoyant à des périodes de ténèbres et de superstitions. Que la basilique Saint-Denis, prototype de la «théologie de la lumière» selon l’admirable expression de Georges Duby, attire considérablement moins les foules contemporaines que le stade de France révèle bien que la continuité historique a été brisée au profit de grands spectacles dépourvus de signification et qui sont l’expression tumultueuse d’un présent amorphe. Ce sont les jeux qui fascinent les foules, indifférentes aux lieux de mémoire mais soucieuses de confort et de grandiloquence. Or, comme l’écrivait Caillois, le jeu «évoque une activité sans contrainte, mais aussi sans conséquence pour la vie réelle. Il s’oppose au sérieux de celle-ci et se voit ainsi qualifié de frivole. Il s’oppose d’autre part au travail comme le temps perdu au temps bien employé. En effet, le jeu ne produit rien : ni bien ni œuvres» (16). On pourra opposer à cet esprit jouisseur la pensée d'un Maurras qui écrivait jadis d’un trait vif devant les inconséquences de son temps, dans Mes idées politiques : «Une patrie est un syndicat de familles composé par l’histoire et la géographie; son principe exclut le principe de la liberté des individus, de leur égalité, mais elle implique, en revanche, une fraternité réelle, profonde, organique, reconnue par les lois, vérifiée par les mœurs, et dont le pourtour des frontières fait le signe matériel.»
Dans un autre ouvrage, Le Bienheureux Pie X, sauveur de la France, Charles Maurras anticipait la question sur la liberté : «Quelques-uns que je sais me demanderont insidieusement ce que devient chez moi la liberté de l’Homme. Réponse : - À peu près ce qu’elle devient après que l’on a placé entre ses mains soit le texte du Décalogue, soit une bonne carte de géographie. La loi qui enchaîne est libératrice, je ne l’ai pas dit le premier.»
Cette humanité frivole se condamne ainsi elle-même. D’autres peuples, plus travailleurs, animés d’une foi inébranlable, occuperont les stades ne produisant aucune richesse, et fréquenteront d’autres édifices religieux. Les individus qui sont obsédés par la réalité virtuelle ne s’en apercevront sans doute pas. L’espace public n’est parcouru que par des individus frileux, fragiles nerveusement (selon l’institut de veille sanitaire, près d’une personne sur dix a souffert d’un épisode de dépression majeur en France, pays comptant cinq millions de consommateurs d’antidépresseurs (17)). Or dans cette situation abjecte, dans cette collusion des espaces – intérieur et extérieur, public et privé, réel et virtuel – menant à de grandes confusions, le chrétien a un grand rôle à jouer. Comme l’écrivait Hans Urs von Balthasar, «l’histoire moderne de la liberté mène précisément au point où l’humanité ne voit plus aucune raison suffisante de continuer à faire ce qu’elle a fait et tombe dans la tentation de se détruire elle-même et le monde : dans cette situation, les chrétiens seuls possèdent et peuvent donner la raison de poursuivre le chemin de l’histoire, en trouvant le courage de le faire» (18).

Notes
(1) La doctrine de la terre et des morts de Barrès vient immédiatement à l’esprit.
(2) Voir mon essai, Un monde sans Père, Liberté Politique (n° du mois de septembre 2008), où je remets en cause l’élasticité du concept de famille dans le droit actuel et lui oppose la famille comme noyau fondamental et image de la Sainte Famille.
(3) Robert de Herte, De Marx à Heidegger, Éléments, hiver 2005.
(4) André Frossard, Le monde de Jean-Paul II (Fayard, 1991).
(5) Brigitte Krulic, Peuple et Volk : réalité de fait, postulat juridique, Sens public, article publié en ligne, ici, février 2002.
(6) R. Brunet, R. Ferras et H. Théry, Les mots de la géographie (La Documentation française).
(7) La conquête de l’espace telle que les journaux la présente n’est en fait qu’un premier pas de jeune enfant au regard de l’infiniment grand.
(8) Alain Marchadour, L’évangile de Jean. Commentaire pastoral (Centurion, 1992).
(9) Augustin est toujours d’actualité. Mgr Teissier a fait paraître un article fort intéressant sur le concept de cité de Dieu chez Augustin où il rappelle qu’il n’est pas possible d’opposer radicalement les concepts de cités terrestre et céleste dans la vision théologique d’Augustin. Comme Mgr Teissier l’écrit très justement : «La Cité de Dieu, elle, n’est pas d’abord l’œuvre des hommes; elle est l’œuvre de Dieu dans le cœur des hommes qui accueillent, librement, la grâce de Dieu et lui assurent ainsi sa présence dans l’Histoire. L’action de Dieu dans le monde ne passe pas d’abord par des structures; elle passe d’abord par une grâce intérieure au cœur des personnes, qui vient de Dieu», Henri Teissier, La cité de Dieu d’Augustin et de quelques autres, Études, 2001.
(10) Le comput est un ensemble d’opérations à la base du fonctionnement du calendrier grégorien.
(11) On se rappellera peut-être que cet événement est, pour Clément d’Alexandrie, une préfiguration du Seigneur Jésus crucifié.
(12) Michel Foucault, L’ordre des choses (Gallimard, 1971). Des théologiens et des philosophes ont essayé d’utiliser Foucault dans leur interprétation des Saintes Écritures, ou de faire dialoguer Foucault et saint Paul, ce qui semble pour le moins relever de la gageure. Citons, pour l’exemple, Elizabeth Castelli (Imitating Paul : A Discourse of Power) et James Bernauer (Foucault and Theology).
(13) Richard E. Lee et alii, Sciences sociales et politique sociale : Des dilemmes nationaux aux opportunités mondiales (Hors série, Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, 2005).
(14) Il s’agit d’un cas typique de l’ironie moderne qui repose souvent sur la figure du détournement : l’opération consiste à déplacer la signification d’un texte, d’une expression, voire d’un nom comme «Picasso» pour Citroën, afin de se l’approprier.
(15) Expression d’Edward Luttwack.
(16) Roger Caillois, Les jeux et les hommes (Gallimard, 1958).
(17) La France est au premier rang mondial pour la consommation d’anxiolytiques, d’antidépresseurs et d’antalgiques, ce qui se traduit par un coût exorbitant pour la sécurité sociale.
(18) Hans Urs Von Balthasar, La Vérité est symphonique (S.O.S., 1972).

Commentaires

Je colle à la suite de l'article la première partie de ma réponse à Thierry Giaccardi, qui, je l'espère, deviendra dialogue.

Je n'ai pas l'habitude de répondre sur des sujets que je ne maîtrise absolument pas, sur lesquels je doute, mais je souhaite malgré tout réagir, bien superficiellement j'en ai peur, à votre article. Je tiens en premier lieu à préciser que je ne connais pas grand chose sur la question européenne et notamment celles des frontières, et qu'ainsi vos articles m'ont appris énormément. A vrai dire, je n'ai pas d'avis tout à fait tranché sur toutes les questions que vous évoquez, uniquement des pistes de réflexions et, soyons justes, de vagues réactions intérieures. J'aurais besoin de m'y pencher plus sérieusement. Votre article draine énormément de points intéressants, sur lesquels je ne pourrais pas forcément revenir, d'autant que je ne suis pas un spécialiste. Cependant, il y a plusieurs éléments dans votre dernier article qui m'interpellent, notamment ce qui a trait à l'immigration ou le problème des frontières dans le cadre de la politique européenne.
On sait, selon les derniers rapports démographiques et écologiques (1) (2), que selon toute probabilité, si aucune mesure n'est prise au niveau planétaire - et on peut douter de l'efficience des quelques mesures envisagées jusqu'à présent et de la réelle volonté politique de prendre les problèmes à bras le corps (3) - que d'ici quelques dizaines d'années, ce sont des centaines de millions de personnes qui devront migrer, dans la confusion la plus totale. Premières menacées, les populations des côtes de l'Océan Indien (4), zones dans lesquelles vivent des masses survivant grâce à diverses cultures que la montée des eaux va rendre impossibles. Il ne restera plus que deux solutions : mourir ou trouver un autre endroit où vivre. Ces migrations sont d'ores et déjà inévitables, tant le retard en matière écologique est important.
Vous avez raison de noter que la question des frontières va devenir capitale dans ce siècle et que nombre de mutations sociales vont provenir de ces gigantesques migrations - la notion de frontière va devenir de plus en plus poreuse, et donc sujet à davantage de batailles, de guerres, de conflits d'intérêts – et, en fin de compte, comme j'y reviendrais, à une vision pour le moins. En somme, si l'immigration de masse est déjà un problème, il y a tout lieu de penser qu'il se révèle anecdotique comparé à l'ampleur qu'elle va prendre du fait de notre mode de vie. L'Europe étant incapable de donner des réponses précises et intelligentes sur la question, les Etats vont certainement se battre, indépendamment les uns des autres, pour garder leurs frontières intactes, et à ce moment, ce sera nous qui vivrons en prison. Qui sait si moi, vous, nos enfants, ne seront pas obligé de quitter nos foyers, le minimum sur le dos, de partir sur les routes, en exil, et de trouver une autre terre d'accueil dans un futur qui semble de moins en moins lointain ? Que faire si, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, il n'en existe plus ? Comment réagirons-nous si chacune des portes vers l'espérance se ferme, si le droit à exister nous est refusé (car refuser le droit à changer de lieu revient au même, l'homme est mouvement, l'âme est nomade, le nier est criminel) ? Je sais que votre article va beaucoup plus loin et ne parle pas exactement de cela, ce sont cependant des interrogations qui m'obsèdent de plus en plus chaque jour. La question de l'immigration est centrale : que faire de ces milliers de sans-logis, de déplacés, de souffrants que les massacres, la pauvreté, la montée des eaux, les catastrophes naturelles, etc. déplacent loin de chez eux ?Il existe, il me semble, une autre raison aux migrations, intérieure, intrinsèque à la nature humaine. Je me rappelle d'une histoire que mon grand père m'avait raconté étant adolescent, la voix tremblante, lui qui ne parlait jamais que pour vociférer ses invectives. Une des uniques fois où je l'ai connu réellement tendre fut donc lorsqu'il me narra succinctement, malheureusement et du fait de son extrême pudeur, l'histoire de sa famille. Il m'expliqua au final qu'on ne se déplace pas seulement lorsqu'on est contraint matériellement à le faire, pour une raison de survie, pour protéger ses descendants. Souvent, une nécessité intérieure, d'ordre psychologique pourrait-on dire, pousse l'homme à migrer, à trouver un autre foyer, à marcher sur une autre terre, sous un autre ciel, qui est davantage qu'un symbole, pour se métamorphoser. En somme, il me semble que s'approprier un autre espace physique équivaut à s'appropier un autre espace mental, et que l'homme porte ce besoin profondément ancré en lui, ne serait-ce que par les espoirs, la vitalité qu'une telle action suscite. Il me semble donc que notre nation, pour demeurer chrétienne, doit permettre cela plus que tout autre chose.
Les questions que l'on doit se poser demeurent prégnantes et problématiques : qui accueillir, en quelles proportions, dans quelles conditions ? Aujourd'hui, on répond par la première à l'aide d'une espèce de grille économique, en anticipant sur ce que l'immigré aura à offrir à la France en termes de diplômes, par exemple. Ce qui équivaut à traiter les gens en fonction de valeurs quantifiables, encore une fois, et non spirituelles. Terrible danger, à mon sens, car si l'Union se fait dans la complémentarité, elle ne peut que donner de mauvais fruits dans la compétition. On ne choisit pas les gens en fonction de critères aussi bas.
Vous évoquez le caractère chrétien de l'Europe. Je suis tout à fait d'accord et c'est devenu presque une insolent d'oser remettre l'histoire de l'Europe dans la perspective qui est la sienne, chrétienne, tant le consensus actuel tend à faire disparaître la mémoire religieuse du débat public, par ailleurs presque inexistant. Notre pays étant la terre d'accueil par excellence, au moins spirituellement, la France n'a-t-elle pas le devoir, la mission, et j'appuie ce terme, d'ouvrir ses portes aux plus démunis, à ceux qui en ont le plus besoin ? On les ouvre bien grandes, tout sourire et subventions dehors, aux banquiers, aux technocrates, aux politiciens de tout poil, aux criminels, aux menteurs... S'il y a une chose que m'a appris la Bible étant tout jeune, c'est que tous les êtres de cette planète sont interconnectés, que la vie de l'un dépend de la vie de l'autre, ou de sa mort par ailleurs, et qu'abandonner ces gens qui ne demandent, à leur tour, qu'une terre sur laquelle se créer une identité, réaliser une véritable vie, n'est rien de moins qu'un péché contre l'esprit. Evidemment, notre pays ne peut pas accueillir tous les déshérités de ce monde, ne serait-ce que d'un point de vue démographique, mais a-t-on le droit d'abandonner l'idée, qui n'est pas que chrétienne mais que chaque être humain doté d'un minimum d'amour et de compassion ressent comme impérative, qu'un pays est une famille, comme vous le notez, qui doit accepter ses nouveaux membres comme Jésus acceptait quiconque désirait le suivre avec honnêteté ? Quand j'entends nos dirigeants parler de fermeture des frontières, d'immigration choisie, j'ai l'impression que notre pays, justement, nie son histoire, sa raison d'être, son caractère chrétien. Je ne peux d'ailleurs, en tant qu'individu, que me demander ce qui serait arrivé à l'heure actuelle à mes arrières grands parents venus en France chercher un lopin de terre, un nouveau soleil, fuyant l'U.R.S.S., eux qui n'avaient ni sou ni diplôme, qui ne maîtrisaient pas la langue française ? Les aurait-on refouler au poste-frontière, parquer dans une caserne ou un centre d'hébergement ? Ce pays s'est construit sur l'immigration, quoi qu'on en dise, sur le mélange des cultures, des langues, uni sous un même idéal, cent fois traîné dans les boues, mille fois trahi, certes. Il s'agit de donner une chance à chacun. L'Europe en a-t-elle encore souci ?
La citation que vous donnez d'Hans Urs von Balthazar me laisse un goût amer, probablement parce que je ne comprends pas très bien la raison pour laquelle "les chrétiens seuls possèdent et peuvent donner la raison de poursuivre le chemin de l’histoire", quand j'observe le manque de courage, la lâcheté, la courte vue de cette bande de caniches morts de trouille que sont les chrétiens aujourd'hui, se trouvant toujours mille excuses pour ne pas se révolter, ne pas s'occuper des véritables problèmes, s'exilant dans leur propre petite foi des matins gris, priant pour notre salut et incapables de dénoncer le faux, le mensonge, la vanité et le manque d'envergure spirituelle de notre société. Vous avez raison : sans courage, on n'est pas digne d'être un homme et certes on ne peut davantage se revendiquer chrétien. Cependant, le courage n'est pas une idée exclusive de l'Europe judéo-chrétienne et je ne comprends pas pourquoi d'autres civilisations ne pourraient, elles aussi, trouver la force de redonner du sens au monde (c'est-à-dire une clarté) - de toute manière, j'ai tendance à penser que c'est à chacun de trouver sa direction d'abord, qu'ensuite les peuples pourront réellement redevenir acteurs de l'Histoire, trouver une autre liberté, une raison d'être qui ne s'écroule pas à la moindre déficience, une foi qui respire et ne tremble pas au plus innocent sursaut du monstre.
Je doute franchement que les Européens, dans leur majorité, s'intéressent à la place que le vieux continent a dans le monde. L'Union Européenne est un concept tellement spongieux et multiforme qu'on ne sait pas réellement ce dont il s'agit et que, par réaction, chaque micro-organisation (ou cellule de décision) pense encore en terme de nationalité, voire de régionalité.Comme vous le dîtes, l'Union Européenne est surtout une "zone de confusion", un espace dans lequel chaque pays tire ses propres ficelles - il n'y a qu'à voir la récente mésentente entre l'Allemagne et la France au sujet de cette prétendue crise financière, et je ne parle même pas de la conférence de Poznan ayant lieu actuellement, spectacle pathétique -, essaie de conquérir le maximum de pouvoir en tirant sur le voisin, se préoccupant comme d'une guigne d'avoir un destin commun à accomplir. Il n'y a pas de projet nettement formulé, de réelles questions débattues, hormis sur des questions secondaires et matérielles, périphériques, qui n'ajoutent que plus de désordre et d'embarras. L'Europe semble tourner en roue libre et advienne que pourra, les comptes seront faits bien plus tard, sur un champ désert, s'il reste quelqu'un ayant la force d'essayer de comprendre comment on en est arrivé à se perdre après des siècles de recherches et de compromis. L'Europe prend des décisions en fonction des intérêts particuliers, non selon un idéal commun – quel idiot serait étonné, dans ce contexte, de perdre le contrôle de son propre véhicule ? Un couple dans lequel mari et femme ont des intérêts divergents s'effondre tôt ou tard. Prenez l'Europe, messieurs, cherchez donc l'Union. Deux soleils ne seront pas de trop pour retrouver sa piste.
Les français semblent ne plus être fiers de leur pays, vous dîtes ? Ne serait-ce pas quelque peu légitime ? C'est une chose que de renier le passé, une autre que de le juger – le second n'implique pas nécessairement le premier. Pour ma génération et celle de mes parents, moi qui suis né au milieu des années 80, il n'y a rien qui puisse nous rendre fiers, il me semble, de la France que l'on connaît. Evidemment, je suis fier de son héritage, de sa raison d'être, comme je l'appelle, de sa mission sur Terre, mais soyons raisonnables : peut-on demander à une génération qui n'a connu de plus grandiose que la victoire d'une équipe de football en Coupe du Monde qu'elle se sente particulièrement exaltée ? Nous ne savons pas ce qu'est le grandiose. Nous ne savons pas! Cela rejoint ce que vous dîtes sur la frivolité. Il y a deux sortes d'événements pour notre génération : les grands messes sportives et des tragédies comme le 11 septembre. On ne peut rien construire sur des spectacles et un traumatisme dont personne n'ait encore sorti et sur lequel nous ne tirons aucune réelle leçon.
Peut-on être particulièrement être fier d'un pays qui n'est plus qu'un désert culturel, qui ne propose rien de neuf, que de la poussière, des statues et des musées ? J'ai beau chercher des raisons de l'être, je n'en trouve que dans un passé que je n'ai pas connu, que mes parents n'ont pas connu. En ce qui me concerne particulièrement, je ne peux être fier d'un pays qui se pose en défenseur des droits de l'homme - sa raison d'être, codifiée tardivement, mais ancrée en lui depuis les origines, parfois inconsciemment, parfois à corps défendant - tout en étant un des plus grands marchands de guerre de la planète. Je ne peux être fier d'un pays qui s'occupe de la liberté comme d'une putain, au gré de ses besoins, tout en refusant insidieusement à chacun le droit à la transcendance. Je ne peux être fier d'un pays hypocrite, malsain, que ça ne choque même plus de détruire, de dépenser son énergie en absurdités et, plus grave, se moquer de ceux considérant son avenir et celui du monde avec gravité.
Etre fier des cathédrales, de l'impressionnisme, de Baudelaire, de Debussy, pour caricaturer, et avant tout de l'héritage chrétien, ne suffit pas. Il faut des faits actuels, un sentiment prégnant d'appartenir à une époque qui, en somme, réalise ses propres idéaux, ou du moins essaie, le sentiment de faire partie d'une dynamique, non de progrès, ce terme étant caduque, mais plutôt d'élévation spirituelle. Se sentir en mouvement, au sein d'une entité. Notre peuple de pourceaux n'a que faire, au fond, de la liberté, de la compassion, de la fraternité tant que la machine à billets continue de fonctionner. C'est le genre de phrase qui a l'air cliché, j'en ai conscience. Et alors ? La France n'est plus qu'une terrible caricature de ce qu'elle aurait pu être ! Le négatif est encore dissimulé dans un tiroir, mais nous autres sommes incapable d'en tirer un développement convenable. Que reste-il ? Etre fier de soi. Et c'est la plongée tête baissée dans l'égoïsme et à notre tour on se fait volontairement rouage de la grande machine à mâcher les consciences, on accepte notre condition de bête sauvage. On en parle plus. On se sent enfin en phase avec l'époque. On se perd, mais il est trop tard pour faire un pas en arrière. Chacun se retrouve piégé, quoi qu'il fasse. Allez donc parler de christianisme à des individus ayant perdu toute foi en eux-mêmes. Peine perdue. Il n'y a plus de repère car il n'existe, à mes yeux, aucun événement témoin que les deux dernières générations (je parle de la mienne et celle précédente) puissent identifier et prendre comme référence pour se guider dans l'obscurité, aucun phare, aucune voix, sinon celle de Dieu, que l'on étouffe par tous les moyens. Il semble que tout ait été avalé par l'océan, pour user d'une image éculée mais caractéristique. Comment pourrait-on avoir une mémoire religieuse dans un pays qui érige le mépris du sacré au rang de sport national, qui a une frousse terrible de tout ce qui est d'ordre spirituel ? Notre mémoire politique n'en est que plus courte. En définitif, sur ce point, j'ai l'impression, vaguement formulée, que la France ne croit même plus en ses mythes, et donc qu'elle n'a pas peur de les mépriser. De plus, évidemment, vous l'évoquez, il me semble, on ne peut avoir de repère dans un espace sans cesse mouvant, confus, dans lequel les règles changent incessamment, dépourvu de cohérence. L'esprit a déserté. Vous citez le verset de l'Evangile de Jean. Bien. Je n'ai pas la connaissance nécessaire pour tirer toutes les conclusions de ce que vous énoncez. Ce verset me fait cependant penser à une image. Nous ne pouvons planter de tente dans un espace que nous n'arrivons même plus à reconnaître, dont on ne connaît pas le propriétaire... L'homme dresse le menton, regarde à l'horizon et ne sait pas où s'arrête l'espace auquel il est sensé appartenir. Cela me remémore une autre anecdote : mon grand père ressentait le besoin de faire le tour, littéralement, de ses pieds de vignes pour que cet espace ait un sens, comme si tracer de ses pas la frontière de son domaine lui offrait une meilleure appréciation de ses forces et l'empêchait de se sentir perdu dans un monde qui changeait à toute vitesse et le laissait pour le moins orphelin, d'une certaine manière.J'étais bien trop jeune pour comprendre et je ne m'étais pas rappelé de tout cela avant de lire votre article, pour une raison qui m'échappe encore.
« On peut aussi réfléchir sur les rapports entre la cité de l’homme et la cité de Dieu à partir d’une réflexion sur les fêtes qui insistent bien sur le fait que l’âme de l’homme est en relation avec Dieu. » Qu'a-t-on fêté ces dernières années ? La chute du mur de Berlin, événement à grande puissance symbolique, effectivement, et qui, évidemment, ne fut pas que cela. Abattre une véritable cloison séparant des hommes, des femmes, des enfants n'est pas un acte mineur. Ce devrait raisonnablement être un acte fondateur, donnant aux peuples la possibilité de s'unir autant que possible, de le tenter du moins, ce qui est le plus important. Or, qu'est-ce que l'Europe a fait de cet événement ? Un moyen pour acquérir davantage de puissance, ajouter une tête à son tronc, puis d'autres, encore et encore, pour s'emprisonner dans une dynamique qui semble lancée comme une balle et ne plus s'arrêter. Bien que rapidement mise en scène comme tout événement de l'âge moderne, ce fut une fête spontanée, pourrait-on dire, contrairement aux fêtes liturgiques que vous évoquez superbement. De plus, il me semble que les événements étant devenus presque tous planétaires, du fait de l'interconnection et de la situation politique internationale (qui pourrait être une espèce de version politique du karma, chaque action entraînant une réaction, à la différence de la grâce), ils peuvent difficilement être fêtés en un lieu précis et par conséquent s'inscrire dans un espace qui lui donnera une véritable particularité, autrement dit une identité à laquelle les hommes puissent se référer de manière à se repérer dans le temps. L'être humain a besoin de grandes dates dans son existence privée, un peuple a besoin d'actes qu'il puisse répéter pour garder le cap. Je ne sais si c'est pertinent, mais les anglo-saxons traduisent cette expression par keep true. Garder sa vérité. Qu'est-ce donc qu'énoncer cette dernière sinon être capable de traduire son identité ?
La France semble attendre les barbares, avec résignation, en espérant que ses valeurs soient des remparts assez puissants pour nous éviter une guerre civile, qui sera avant une guerre à mort entre l'esprit et un nihilisme qui n'a même pas vocation d'être intellectuelle. Or, les valeurs – qui ne sont autres, à mes yeux, que des images, des cimes que l'homme fixe pour ne pas s'égarer, comme un point à atteindre - une espérance - n'ont de pouvoir que formulées, reformulées, tel un mantra, ancrées à l'esprit encore et encore, aussi bien oralement que littérairement. Le mur se rapproche de nous : les gens semblent ne plus considérer la parole que comme une monnaie, la discussion n'étant rien de plus qu'un commerce basé sur la quantité. On ne donne plus qu'en étant certain de recevoir. On est bien loin des leçons que nous ont transmis les récits de l'Ancien Testament. L'économie capitaliste est parvenu à imprégner chaque strate de la société et à donner à toute action une valeur monétaire. Un peuple ayant abandonné, sans repentir par ailleurs, la volonté de formuler ses désirs, avec une voix claire et portante, sans s'occuper du chemin de ses voisins, est incapable de s'approprier son propre espace. Vous le dîtes, si je ne me trompe, avec des mots différents : la frontière n'est pas uniquement une ligne de séparation géographique et politique ; la frontière
marque également la fin d'une conscience particulière, d'un esprit indépendant, d'une histoire commune. Passez le Rhin et ce seront une autre conscience, un autre esprit, une autre histoire, avec lesquelles nous avons des parentés, des liens, des connivences.
Ce qui revient à demander aux immigrés de signer une sorte de contrat spirituel avec la France. Ce serait fort bienvenu, mais peut-on l'exiger alors que les français dits de souche, nés ici, ne reconnaissent absolument pas l'existence, la nécessité encore moins, d'un tel contrat entre le passé, le présent et le futur, dont le but est de préserver une identité qui bien que mobile n'en demeure pas moins fixe.
Un groupe se réunit autour d'un but commun. Je ne sais si la déroute provient du fait que le groupe soit devenue une masse, même pas agissante, ou du fait qu'il n'y ait plus de but commun. Les deux sont certainement étroitement liés. Vous êtes plus à même d'y répondre que moi.
Que chacun crée sa propre communauté d'esprit et y invite ses pairs est une noble idée, mais cesse de l'être lorsque ces groupes deviennent des centres de méfiance et se mettent à l'écart les uns des autres. Un groupe est à peu près homogène. Un peuple également. Une masse n'est même pas une foule au sens où l'entend Gustave Le Bon : ce n'est qu'un amas disparate d'atomes partant en directions opposées, dont les intérêts semblent se révéler de plus en plus divergent, parfois au sein d'une petite cellule sociale et politique. Alors quand il s'agit d'un monstre comme l'Europe, la masse devient cette chose informe que l'on n'arrive plus à identifier, et qui croit se nourrir, grandir en force, acquérir santé parce qu'elle absorbe tout ce qui est à portée de sa gueule sans se demander si ce régime alimentaire ne va pas le rendre malade. Vous écrivez ainsi dans votre article « Spectres de l'Europe » que « l’union de certaines entités peut être contre-nature, malgré l’excellence de celles-ci. » Deux hommes admirables réunis dans la même pièce ont parfois moins à se dire que deux imbéciles. Il me semble que l'Europe s'est en grande partie retranché de la notion de complémentarité, centrale, essentielle, à la poursuite d'un idéal commun sur lequel se penser et se construire. C'est une incroyable bêtise d'imaginer que le vieux continent le sera moins en ingérant des nations considérées comme jeunes parce qu'elles ont acquis leur soi-disante indépendance il y a moins d'une vingtaine d'années, suite au démantèlement physique de l'U.R.S.S. L'Europe pense, dans son ignorance, qu'ajouter des Etats à sa pathétique Union va rendre son corps plus sain et puissant, de la même manière que certains pensent que se transfuser du sang redonne jeunesse et vitalité. L'Europe voudrait défier la Chine, la Russie et les Etats-Unis ? Très bien. C'est probablement légitime, seulement cela signifie une chose : que l'Europe se fasse Empire, et l'on sait le destin des Empires... Ce jeu peut se révéler extrêmement dangereux. Rien que sur le plan de la politique internationale, ce mirage de la quantité a déjà provoqué nombre de dégâts. Evoquons seulement le récent cas du conflit en Ossétie du Sud, que nos dirigeants voudraient limiter à une quête de puissance entre la Russie et la Géorgie. Il y a de cela, bien entendu, l'Ossétie du Sud se trouvant en pleine zone stratégique pour le gouvernement du président russe Medvedev, ce dernier ayant à coeur d'y faire passer son oléoduc géant (6). Il y a cependant une raison d'ordre diplomatique et étroitement lié au logos, pris dans son sens large, dont les journaux n'ont évidemment pas parlé et qui éclaire d'une sombre lumière la politique de l'Europe. Le 3 octobre 1990, l'Allemagne nouvellement « unie » entre officiellement dans l'OTAN, au terme d'un pacte officieux, une promesse donc, passé entre la Russie d'un côté, la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis de l'autre, aux termes desquels l'Union Européenne s'engage à n' intégrer dans l'organisation aucun pays situé au-delà des frontières allemandes. Pour comprendre cette demande de la Russie, il ne faut pas perdre de vue que ce pays a, en moins de 30 ans, manqué d'être complètement anéanti par le même ennemi : l'Allemagne. Voilà donc un pays qui accepte de voir son rival historique entrer dans une organisation militaire à laquelle d'ailleurs elle s'oppose, et qui demande logiquement des garanties : un espace tampon entre ses frontières et celles de l'Allemagne. L'Europe leur a promis. Qu'a-t-elle fait ? En 1999, la Hongrie, la Pologne et la République Tchèque entrent dans l'OTAN. L'Europe n'a pas tenu parole et là est peut-être son erreur fondamentale. Dans sa volonté de puissance, elle a perdu un bien largement plus précieux : la légitimité, la confiance que d'autres peuvent y placer. Certes, elle n'a jamais été innocente, mais elle a franchi un pas de trop. Elle ne pourra plus revenir en arrière. L'Europe a commis un péché envers la Parole. Sur un strict plan politique, ce n'est déjà pas malin : elle ne pourra jamais plus négocier avec quiconque sans que plane cette promesse brisée et méprisée, car considérée comme nulle. Metternich, Napoléon, Alexandre usaient des mêmes méthodes, et l'on peut se demander si un Empire, pour survivre, ne doit pas nécessairement user des mots comme d'un moyen pour remplacer le Verbe par le Pouvoir. L'Union que désire la Commission Européenne serait donc perfide. Gare à une Europe dont la langue ne se meut que pour tromper : elle tombera la bouche pleine de terre. Elle devra bien stopper sa marche, un jour ou l'autre, et on voit clairement où : aux portes de la Russie. Le danger que ces deux forces s'affrontent n'est pas négligeable. Certes, comme toutes les organisations dont la puissance est une nécessité, elles ne s'affronteront certainement pas frontalement. Il y aurait beaucoup trop à perdre, pour l'une comme pour l'autre, et elles ne sont probablement pas prêtes à risquer ce qui, à leurs yeux, est leur raison d'être. A considérer qu'elles restent campées l'une contre l'autre, sans se combattre par les armes, il y aura tout de même lutte et leur ennemi alors sera commun : l'esprit. Or, là où déserte l'esprit, il ne peut y avoir de peuples.

(1)World Climate Report, Slowdown in Groenland http://www.worldclimatereport.com/index.php/2008/11/14/slowdown-in-greenland/
(2)Ibid., Slower Sea Level Rise http://www.worldclimatereport.com/index.php/2008/05/06/slower-sea-level-rise/
(3)Selon les prévisions effectuées par l'Agence Internationale de l'Energie le 6 juin 2008, les émissions de CO2 augmenteront de 130 % d'ici 2050. Devant cette menace et d'autres, l'Union Européenne est à ce jour incapable d'adopter un plan commun : http://www.lemonde.fr/planete/article/2008/12/05/derniere-ligne-droite-pour-le-plan-climat-europeen_1127256_3244.html#ens_id=1099506
(4)De plus, selon Karine Gavrand, responsable de la campagne climat pour Greenpeace, « si tous les pays industrialisés adoptaient le plan européen, le monde serait en route pour une augmentation des températures de plus de 4 °C. Ce serait catastrophique. »
(5)Un exemple : en 2005, 500 000 personnes se sont retrouvés sans abris et forcés de trouver un autre endroit où vivre (notamment dans les bidonvilles de Dhaka) après que la moitié de l'île de Bhola, au Bangladesh, ait été engloutie sous les eaux. Selon la Convention de Genève, ces personnes sont de fait considérés comme des « régufiés énvironnementaux ».
(6)L'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan ou BTC, exploité par BP.

Écrit par : Julian Flacelière | 05/12/2008

Dans le commentaire de Julian, il y a beaucoup de choses fort intéressantes et avec lesquelles il est difficile de ne pas être d’accord. J’en relèverai deux ou trois, faute de temps. Les changements climatiques, la crise énergétique mais aussi, on l’oublie trop souvent, le fait qu’un trop grand nombre de régimes politiques dans le monde actuel sont brutaux, incitent des millions d’individus à émigrer. Dans un monde traditionnel, l’immigration (de masse) n’est pas forcément une mauvaise chose. Du reste, le modèle républicain de l’intégration fonctionnait exactement de la même manière : l’immigrant n’a pas d’autre choix que d’embrasser la culture, le sens de l’histoire, du peuple hôte, ou il est rejeté, (ce qui se manifestait par le choix du prénom, par exemple). Dans un monde des « droits de l’homme », - et attention, ce monde, contrairement à ce que le nom de son idéologie pourrait le faire croire, n’est pas plus juste qu’un autre : il met tout simplement l’individu au cœur du changement social, ce qui explique qu’un petit nombre d’individus peut exercer une grande influence sur la destinée de millions -, l’immigration se révèle dangereuse. Des traditions savamment préservées peuvent disparaître du jour au lendemain et être remplacées par d'autres, créant ainsi de nouveaux cadres mentaux. Vivre en commun - au sens de vivre dans le présent en préparant l'avenir et en tirant profit du passé - perd ainsi de son sens : la société devient un marché où le plus offrant gouverne d'une manière d'autant plus vile qu'il se croit investi de son bon droit. L’idéologie des « droits de l’homme » a beaucoup à voir avec l’idéologie libérale, c’est-à-dire la libre circulation des marchandises. C’est un monde plat où l’État est perçu comme une sorte de Léviathan, un monstre froid, et non comme un organe permettant à un peuple de vivre en harmonie. C’est un monde figé dans le présent : la mémoire des sacrifices des générations précédentes est de facto occultée. La guerre des poilus, assimilés peut-être par certains êtres stériles à des êtres primitifs vivant dans des grottes, devient une référence parmi d’autres et non une référence majeure, c’est-à-dire une nouvelle ère d’un peuple un temps menacé, une aube rouge sang, une renaissance, dont l’origine se trouve dans l’enfer des tranchées. Or la mémoire oblige : le sacrifice consenti contre l’intérêt individuel pour la survie du groupe ne nous rend pas libres d’oublier Verdun ou Oradour (ou Valmy pour ceux qui penseraient que je n’accorde aucun intérêt à la période révolutionnaire) mais libres d’être nous-mêmes, c’est-à-dire de continuer notre existence en enrichissant le legs commun. C’est un sillon, - pour reprendre une expression d’un homme que j’aime beaucoup, Marc Sangnier – que l’on creuse ensemble et qui nourrit des familles. Toutes les nouvelles technologies, tous les nouveaux discours critiques, le raffinement d’une pensée qui s’est élaborée dans le confort de nos universités, pendant que des soldats se battaient dans des conditions extraordinairement dures ou que des paysans se levaient à l’aurore et labouraient nos terres, ne changeront rien à des vérités donnant la nausée à nos fils de bonnes familles parisiens. Du reste, ces derniers ont trouvé une parade efficace, une boutade, un mot qu’on prononce dans un souffle en arborant un sourire d’aise : Poujade, Le Pen. La richesse, le luxe d’une pensée, l’opulence matérielle, ne viennent pourtant pas de nulle part, mais de ces êtres qu’il est bon de railler en France parce qu’ils manquent de polissage et d’une sensibilité à l’art conceptuel ou à la musique dodécaphonique, et que le président Sarkozy a osé nommer publiquement, oh !, sur les conseils d’Henri Guaino : la France de ceux qui se lèvent tôt. Mon Dieu, imaginez l’expression des habitués des salons Gallimard. On se pince le nez en clignant de l’œil : ils ne sont pas encore morts ceux-là ? Il y aurait ainsi une France de Bourvil,les pantalons courts, les oreilles décollées, qui trament et épargnent, les sots ! Et une France de Royal avec un sourire figé, une élégance plus ou moins impeccable, et des discours nobles, du moins devant les caméras de télévision, pour cacher une gourmandise du pouvoir proprement effarante : on s’embrasse maintenant et on sort les couteaux (du service en argent de maman) demain. Le partage n’est pas le pillage. Que ce soit les matières de première consommation ou les lieux de mémoire, il faut des gardiens du temple. Rien n’est dû : ce qui est à moi n’est pas à toi, morale d’école primaire, sinon nous vivons dans l’abrutissment le plus total. Le don n'est pas un devoir. Le monde n’est pas une donnée immédiate non plus, du point de vue des peuples. Il est un espace « circoncis » au sens originel du mot : couper autour. Ce qui est bien davantage qu’un espace « circonscrit » : ce n’est pas une simple délimitation, c’est une amputation à caractère religieux. L’espace retranché est vu, selon, comme un espace fertile ou comme un espace stérile. Seule condition qui permette de distinguer l’un de l’autre, comme la Bible, que vous citez, l’indique avec le récit d’Abel et Caïn. L’humanité est marquée d’un signe. Toutes les traditions du monde pointent en direction d’un effort de l’humanité de se hisser de l’informe (les eaux primordiales) et d’apporter dans cet effort héroïque un système d’idées, que j’appelle souvent des taxinomies, permettant de faire sens d’un monde trop grand pour notre espèce, mais qui ne devient beau qu’à partir d’une certaine éducation de l’œil et du cœur. Naturellement, nous avons tous la nostalgie rousseauiste d’un monde naturel, spontané, adamique. La réalité du monde d’aujourd’hui, hors le monde occidental, semble bien être celui d’un monde de guerres fraticides, de la montée de tous les périls, de la prospérité de l’industrie du crime, et des fanatismes religieux. Les Européens en sont peu conscients parce que des centaines de milliers d’entre eux se sont battus pour préserver la paix sociale et que les élites les ont accueillis à coups de pieds. Il est de bon ton de s’émouvoir, à juste titre, de la vie de luttes d’un Van Gogh mais pas de celle d’un ancien combattant. Le débat n’est pas nouveau. Coluche se moquait des anciens combattants et la France riait, (certes Coluche avait du talent mais son talent aurait-il suffi à faire accepter un éloge des humbles qui se sacrifient ?). Un peu dans le même ordre d’idées, il est de bon ton de ne plus parler des créations du passé comme des réalités de notre présent : les monastères sont des musées. De toute façon, la tradition du nouveau nous l’interdirait. Enfin, pas à moi. Libre à chacun de préférer Notre Dame à l'arche de la Défense, un des grands travaux mitterandiens à la gloire du vide. Il ne viendrait à personne l’idée que Poujade avait raison contre Rousseau. Mais il se peut aussi que Poujade n’était pas complètement dans son tort. Les gardiens du temple n’ont pas le beau rôle.

Écrit par : Thierry Giaccardi | 09/12/2008

N'ayant qu'assez peu de temps à moi j'ai parcouru rapidement vos textes, Messieurs.
Je vous veux juste vous signaler que le "réchauffement climatique" n'est qu'une hypothèse pour laquelle les preuves manquent. Il y a bien sûr un réchauffement médiatique. Des élucubrations journalistiques ne sont pas des preuves. Quant aux statistiques notamment celles publiées par le GIEC l'ancien étudiant en histoire et en géographie que je suis est bien placé pour savoir que l'on peut les manipuler à loisir pour leur faire dire ce que l'on veut. Surtout avec des bataillons de "chercheurs" appointés pour produire des rapports orientés dans la bonne direction pour appuyer la propagande.
Songez-y : depuis une trentaine d'années le socialisme est en déclin. Il faut une idéologie de remplacement pour les masses : l'antiracisme seul est un peu limité. L'écologisme lui sert donc d'allié de poids. Je dois signaler aussi qu'un réchauffement se produisant à une échelle globale s'il était avéré ne pourrait entrainer une montée du niveau des océans qu'à un rythme extrêmement lent : c'est à dire un rythme géologique ou presque : sauf dans les régions de côtes très plates comme au Bengladesh la montée des eaux prend des siècles pour être sensible et affecter la vie des populations côtières. Même au cas fort improbable d'augmentation "très rapide" des températures moyennes sur tout le globe donc de plus de deux ou trois degrés tous les 50 ans une montée rapide du niveau des eaux est encore plus improbable. Sauf pour les ignorants absolus en physique des fluides. Une masse de liquide réchauffée continuellement en circuit fermé tend à s'évaporer de plus en plus au fur et à mesure de l'augmentation de la température. Détail "oublié" par les journalistes payés pour appuyer la "vérité" officielle. Plus la température globale se réchauffe, plus l'air se réchauffe donc plus il peut contenir de vapeur d'eau et plus les océans surplombés par des masses d'air chaudes s'évaporent rapidement. Ceci serait d'ailleurs de fait une bonne nouvelle pour les populations des zones tropicales semi-désertiques : plus l'air est chaud et humide, plus les pluies sont abondantes : donc plus le désert recule. Plus question pour ces populations d'immigration de masse. Sauf cataclysmes politiques toujours possibles. Désolé pour vos hypothèses.

Écrit par : Samuel Gourio | 11/12/2008

« Je dois signaler aussi qu'un réchauffement se produisant à une échelle globale s'il était avéré ne pourrait entrainer une montée du niveau des océans qu'à un rythme extrêmement lent : c'est à dire un rythme géologique ou presque : sauf dans les régions de côtes très plates comme au Bengladesh la montée des eaux prend des siècles pour être sensible et affecter la vie des populations côtières. Même au cas fort improbable d'augmentation "très rapide" des températures moyennes sur tout le globe donc de plus de deux ou trois degrés tous les 50 ans une montée rapide du niveau des eaux est encore plus improbable. »

Un rythme extrêmement lent par rapport à quoi ? Sans référent temporel, votre expression n'a aucun sens. Par rapport à la durée de notre existence individuelle, effectivement, la montée des eaux, par exemple, est un phénomène qui semble assez lointain dans l'avenir. Quelques siècles à l'échelle de la planète équivalent à quelques journées de notre existence terrestre – il s'agit d'une image, évidemment. Vous croyez que la planète Sauf dans les régions de côtes très plates comme au Bangladesh, dîtes-vous ? Donc ce n'est bien grave si l'Europe n'est guère touché. Le Bangladesh, ce n'est qu'une centaine de millions de personnes... Même si seules les côtes étaient touché par une montée des eaux (ce qui le fut déjà, comme je l'ai noté, même si les causes restent relativement indéterminé), cela toucherait quelques centaines de milliers de personnes, voire quelques millions, ce qui aurait des conséquences sur le pays tout entier, et sur ses voisins, etc. tant au niveau démographique que social et économique. Je ne vais pas développer sur ce point, l'article de Thierry l'évoquant assez clairement.

Il ne faudrait pas non plus tomber dans le piège technique de ce dossier. Uniquement des preuves scientifiques seraient nécessaires pour prouver un changement du climat ? Nous avons des sens. Pas besoin d'être spécialiste de la mécanique des fluides pour constater qu'en quelques dizaines d'années les glaciers fondent, reculent (un séjour dans les Alpes donne quelques frissons), que dans certaines parties du monde le niveau de l'eau a augmenté (cf. aux Marquises, où un ami vit et qui pourrait témoigner), qu'on a un automne qui ne ressemble pas à un automne, un printemps qui ne ressemble pas à un printemps, etc. Effectivement, toute la question est de savoir s'il s'agit bien d'effets d'un réchauffement global ou d'un autre phénomène. Cependant, vous ne pouvez nier que le climat est en train de se modifier. Produire, à la chaîne, polluer sans réellement s'en offusquer à une telle échelle ne provoquerait rien du tout, ou pas grand chose ? Enfin, la planète est un organisme vivant, vou ne pouvez, tel le corps humain, lui faire avaler n'importe quoi, le maltraiter aussi violemment, sans qu'il y ait réaction ! Ou alors, puisque vous semblez être un scientifique, pourquoi ne pas écrire un article démontant toutes les belles statistiques du GIEC ? En somme, vous ne remettez aucun fait au clair, comme vous dîtes, vous ne faîtes que vaguement réfuter, au moins autant que les scientifiques que vous dénoncez. Il ne suffit pas de mépriser tous ces chercheurs, de plus en leur prêtant, assez cavalièrement, une posture idéologique ou des intérêts vagues et quelconques qui orienteraient leurs travaux dans telle direction. Car, à vrai dire, si la théorie du « réchauffement climatique » était avéré, il faudrait prendre des mesures pour tenter, sinon d'inverser, au moins de contenir les tendances météorologiques, et à qui profiteraient-elles ? Certainement pas à l'industrie sous la plupart de ses formes, aux conglomérats, aux usines automobiles, pétrochimiques, etc. Donc certainement pas aux décideurs de ce monde. Il est clair que l'industrie n'est pas prête à laisser tomber leurs marchés pour des questions aussi secondaires. Leur raison d'être, il ne faut pas se leurrer, est de produire et de faire de l'argent, peu importance les conséquences à long terme – c'est-à-dire sur une durée de quelques centaines d'années. Donc l'écologie serait au service d'une idéologie ? Laquelle ? comme si l'écologie n'était que l'apanage du socialisme! C'est un problème qui va au-delà des factions politiques, comme tous les sujets d'importance. Comme si les socialistes allaient militer pour la réduction du parc automobile, le démantèlement de certaines usines à haut caractère polluant, etc. Ne soyons pas dupes! Les socialistes n'en ont absolument rien à faire et l'écologie est un domaine encore trop marginal – je ne considère pas le tri des poubelles et autres mesures de potache comme des mesures véritablement écologiques – pour que les masses y prennent parti autrement que superficiellement.

A vrai dire, ce débat, sur ces points précis, finit par me lasser, parce je me demande si ce ne serait pas une bonne chose, au final, que l'humanité subissent quelques catastrophes naturelles d'envergure au point qu'elle soit obligé de modifier en profondeur son rapport à l'habitat et à elle-même. Nous n'avons fait qu'emprunter la terre, ne l'oublions pas. Nous ne sommes pas les propriétaires de la planète. Jouons ainsi avec, nous en subirons les conséquences et, vraiment, je le dis en pesant mes mots, c'est peut-être la seule manière de revenir à un cadre de vie tolérable et ainsi revenir aux questions essentielles, qui se passent fort bien de technologie, d'industries et de bagnoles dégueulasses, ma foi.

Ceci dit, cher Samuel, votre intervention n'est pas dénué d'intérêt, évidemment, bien au contraire, notamment les remarques sur l'évaporation. Je ne suis pas qualifié pour juger de leur pertinence. Vous avez raison, je ne suis pas un spécialiste de la question, loin de là, et ce n'est pas à moi d'y revenir en détail – je ne donne que mes impressions.

Cordialement,
Julian

Écrit par : Julian Flacelière | 12/12/2008