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10/07/2009

Dahlia (Chloé Saffy) et Alexandra Varrin, écrinaines d’Internet, par Alexandrine Cliché



«Google, combined with Wi-Fi, is a little bit like God. God is wireless, God is everywhere and God sees and knows every thing. Throughout history, people connected to God without wires.»
Thomas L. Friedman, The New York Times, 29 juin 2003.


À propos de Adore de Dahlia.
Unplugged d’Alexandra Varrin (ce dernier reçu en SP, par les grâces de je ne sais quelle bonne fée), tous deux parus aux Éditions Léo Scheer dans la collection M@nuscrits.


Il y a quelques semaines, le patron de mon remarquable hébergeur reçut coup sur coup, de la part d'un célèbre avocat mandaté par un éditeur qui l'est beaucoup moins sauf parmi quelques joueurs de pétanque réunis sur une place ombragée de village corse, deux lettres recommandées de plusieurs pages lui enjoignant, dans les plus brefs délais (soit 24 heures) sous peine de poursuites, de supprimer trois de mes notes jugées insultantes et diffamatoires à l'égard de son client.
Ces notes sont ou plutôt étaient, puisque je les ai supprimées (1), tout au plus ironiques et fort méchantes. Elles ne révélaient pourtant aucun secret d'État, de ces tous petits secrets d'alcôve qui sont le lot de toutes les maisons d'édition, bonnes ou mauvaises. Elle n'affirmaient même pas, fût-ce sous forme prudemment interrogative, que ledit éditeur n'était pas sérieux (ou, pour le dire en termes clairs : serait un escroc, je ne fais que citer les termes de Lise-Marie Jaillant, sans bien sûr les faire miens), comme ne craint pas de l'affirmer la téméraire et insignifiante Wrath. Ma foi, certains, dont je suis, ont été inquiétés pour des termes beaucoup moins durs...
J'aurais dû m'y attendre, surtout de la part d'un éditeur qui, aux amis, préfère les ennemis (puisque, selon tel proverbe kabyle qu'il aime citer, l'homme qui n'a point d'ennemi(s) est un bourricot). Peu importe encore puisque, n'étant absolument pas rancunier et désireux bien sûr de seconder, dans la mesure de mes faibles moyens, l'évident talent littéraire de deux écrivaines publiées par cet éditeur, mesdemoiselles Chloé Saffy (Dahlia) et Alexandra Varrin, je me suis décidé à acheter un exemplaire, peu onéreux fort heureusement, d'Adore, l'un des titres phares de cette nouvelle collection très prometteuse et d'une haute ambition éditoriale intitulée M@nuscrits qui permet à tout un chacun y compris à une certaine Géraldine Barbe que tout le monde a déjà oubliée, sans même gaspiller du temps et de l'argent auprès des services postaux on le sait aléatoires, d'être publié sans même qu'il s'en soit rendu compte. Nul ne peut arrêter la marche fulgurante du progrès.
Cette collection, M@nuscrits, a en outre eu une vertu inattendue (les mauvaises langues diront : un effet indésirable), puisque la possibilité d'y publier un texte à peu près nul si l'on en juge par son synopsis, pardon, pitch avec un contrat d'auteur à la clé a probablement permis à Lise-Marie Jaillant de connaître son premier véritable orgasme, ce qui n'est pas rien vous en conviendrez pour cette natural-born writer selon ses propres dires (je rappelle qu'en France, l'interruption volontaire de grossesse n'est point un crime), aussi sèche devant une feuille de papier blanc que derrière un écran. Ah bon, vous me dites que c'est désormais la même chose, que l'on ne peut plus distinguer une feuille de papier d'un écran d'ordinateur ? Zut, je vais demander à D2R2/François Bon de me donner quelques séances de rattrapage.
Enfin... je me dois de corriger mon imprudente assertion sur Lise-Marie Jaillant puisqu'il paraît que l'arriviste dénuée de talent la plus ridicule de la Toile, la germanopratine la plus inchoative de Paris et de sa grande couronne, après son orgasme passable dont elle a fait une note qui ne l'est même pas, a connu quelque durable et inexplicable tristesse (cf. note plus haut citée)...
C'est la loi du genre sinon celle du coït n'est-ce pas, nihil novi... hélas.
Étrangement, j'ai reçu le second ouvrage, celui d'Alexandra Varrin, gratuitement, sans même l'avoir demandé. Beau geste ma foi. Pour le saluer, j'ai lu Unplugged avant de m'en débarrasser illico mais, de peur qu'un fort célèbre avocat ne gaspille de nouveau son temps fort précieux (ou plutôt celui de ses associés) à lire la note que j'aurais pu en écrire et qui eût été, n'en doutons point, aussi insultante que diffamatoire, j'ai confié ce texte, et puis l'autre, à mon amie Alexandrine Cliché, cousine phocomèle, donc à la mode de Paris, de la très vaine (et presque muette depuis que je l'ai évoquée sur Stalker, grandeur et tristesse des adieux rimbaldiens) Ludivine Cissé qui a autant de réalité que Lise-Marie Jaillant de talent.
Revenons à nos deux textes, issus d'une collection qui, pour le moment, n'a aucune espèce de cohérence éditoriale, malgré les phrases un peu grandiloquentes sinon complètement idiotes que Florent Georgesco a choisies pour assembler, vaille que vaille, les textes de neuf de ces auteurs virtuels (les écrivains d'Internet paraît-il) dans la trente-huitième livraison, sans le moindre intérêt, de La Revue littéraire (2). L'enjeu est de taille tout de même puisqu'il s'agit de définir les contours de l'édition de demain, rien de moins que cela.
J'ai donc bien évidemment lu Adore et Unplugged sans même m'en être rendu compte, me contentant, de temps à autre puis toutes les cinq minutes, de réprimer un profond bâillement et je crois bien que mesdemoiselles Chloé Saffy et Alexandra Varrin ont écrit ces textes sans même s'en être rendu compte.
Le génie et la nullité la plus crasse ont un seul point commun par lequel communiquent le monde des lémures et celui des géants : la main de celle ou celui qui écrit paraît guidée par on ne sait quelle puissance mystérieuse.
De là à prétendre que leur éditeur a publié ces textes sans même s'en être rendu compte, il n'y a qu'un pas que la crainte d'une nouvelle missive droiturière et comminatoire m'empêchera à jamais de franchir. N'est point Lise-Marie Jaillant l'impavide qui veut...
Pour celles et ceux de mes lecteurs qui ne savent strictement rien d'Adore et, je le leur souhaite, n'en saurons jamais rien de plus que les lignes accordées à cette première publication, voici, fourni par le très professionnel attaché de presse que je puis être à mes heures perdues, une revue de presse (3) mais aussi, je suis de mon époque faut pas croire, d'images (avec la voix de son maître, Florent Georgesco), de blogs (avec Thomas Sinaeve) et même de sons (4).
Je n'ai point trouvé de senteurs émanant d'Adore, encore moins d'Unplugged mais je crois qu'elles auraient de toute façon gangrené irrémédiablement l'appendice nasal de Jean-Baptiste Grenouille lui-même.
Une fois parcourues, vues et écoutées ces trois sources précieuses d'informations, vous n'aurez plus qu'à reprendre le cours normal de votre journée, étant donné que le texte de mon amie Alexandrine Cliché ne vous apprendra rien de plus sur les textes évoqués, sinon qu'ils sont nuls ou, dans le cas d'Unplugged, à peu près nuls.
Rien de plus si ce n'est de savoir de quoi l'on parle lorsque l'on évoque le terme : critique.
Rien de plus si ce n'est de lire une réjouissante exécution, pas même, hélas, méchante, puisque j'ai bien évidemment demandé à Alexandrine l'impitoyable de tenir compte de deux faits irrécusablement littéraires : d'abord, ces deux écrivaines sont des jeunes femmes sensibles et fragiles, d'un bon goût exquis, d'une sensibilité à fleur de peau, d'une éblouissante érudition littéraire, d'un incontestable talent d'écriture; ensuite, il ne faut pas, mais alors pas du tout que l'éditeur de ces deux textes parfaitement oubliables considère que je l'insulte ou le diffame, voire que j'affirme qu'il a publié deux mauvais livres : je consacre mes maigres ressources à l'achat de livres ayant trait au domaine de la démonologie, pas au salaire d'un conseil, fût-il fort efficace.
En fait, nos experts en écriture virtuelle (je n'oublie pas le ridicule François Bon, dont le style se voulant mallarméen est d'un grotesque acméique) auront beau multiplier les finesses, les pseudos-arguments, les coups tordus, les opérations foireuses de publicité et les fadaises participatives : rien à faire, c'est fou comme un bon texte reste un bon texte quel que soit son support numérique.
De là à affirmer que l'auto-édition (5), sous quelque forme qu'elle se présente, y compris les plus confuses, n'est qu'une imposture tout juste capable de faire baver quelques pigistes et les imbéciles qui les lisent, il n'y a qu'un pas n'est-ce pas ?
Pas que je me garderais bien de franchir, vous connaissez ma légendaire prudence.
Jusqu'à preuve du contraire, mesdames et messieurs, un texte n'a d'autre réalité, comme je l'affirmais, que celle que lui confère non le support qui le véhicule mais le talent de celui qui l'a écrit.
Montrez-moi le talent, plutôt que de m'ennuyer avec tous ces éjaculats de chiots impatients qui confondent lamentablement littérature et livres pour dames pipi.

Notes de l'introduction
(1) C'est ce que l'on appelle parvenir à un accord, honnête il me semble, entre avocats (il a bien fallu que j'en prenne un, étant décidé à ne point me laisser intimider) : en échange de la suppression de trois de ces notes qui le visaient directement, cet éditeur a supprimé sur son blog deux notes insultantes et diffamantes à mon endroit, ainsi que leurs commentaires, orduriers, eux, selon l'avis même d'un lecteur du blog en question.
(2) Figure, dans cette revue, la première version du texte d'Alexandra Varrin, intitulé Apprivoiser l'éphémère, avant que de hautes autorités éditoriales ne décident de lui donner une allure plus... attrayante.
(3) Sans souci d'exhaustivité, quelques critiques dont on jugera, sur pièce, la profonde inanité : Un premier roman, Adore par Dahlia, sur Post scriptum de Marie Lebrun, caissière de son (noble) métier, Adore, Dahlia, sur Les plumes d'Audrey, Book Review 62, sur The Best Place [note supprimée], Des fleurs pour Dahlia sur Cafebook.
(4) Vous pourrez ainsi écouter : Still de Nine Inch Nails, Antechamber et Photography in things de Morthem Vlade Art. Signalons en outre que les textes des chansons And all that could have been de NIN et Almadiva de Morthem Vlade Art ont d'ailleurs été placées en exergue des pages 13 et 141 d'Adore.
(5) Terme parfaitement impropre dans le cas de la collection M@nuscrits : il suffit, pour s'en convaincre, de constater que celles et ceux qui ont été effectivement édités, sous forme de livre, n'étaient pas forcément les plus talentueux, voire, étaient même les moins talentueux, aux dires de certains intervenants sur le blog de Léo Scheer qui s'étonnent d'un certain nombre de... bizarreries fort peu transparentes ou qui évoquent le fait qu'ont été privilégiées des marques plutôt que des noms. Uniquement les plus bruyants, ainsi que de Nicolaï Lo Russo... L'éditeur promet à ses lecteurs une plus grande transparence dans le choix des m@nuscrits qui accèderont à la réalité du livre : la composition d'un comité de lecture ad hoc, dont on ne saisit guère quelles seront les modalités de fonctionnement, me fait douter de ces belles intentions.

Et maintenant, place à Ludivi... non, pardon, place à Alexandrine Cliché.


31apGXiGVsL._SS500_.jpgComme vous le savez, chers lecteurs, le préfixe latin retro signifie «en arrière».
Il peut évoquer, dans la langue publicitaire, le come back d’une mode, les années 40 dans les années 70 ou les années 70 dans les années 2000.
La Revue Littéraire n°38 présente neuf auteurs (1), dont Dahlia et Alexandra Varrin, sous le titre de Rétropublication : avant-garde, come back ou éternel retour vers l’éculé, voire l’enculé ? Florent Georgesco, éditorialiste de ce numéro, définit le concept de rétropublication, fabriqué de toutes pièces par un double cerveau, le sien et celui de Léo Scheer, comme «la sélection, par un éditeur, de textes apparus sur Internet, le passage de l’écran au papier (via un travail éditorial) pour voir ce que cela donne.» (2) Ces textes, baptisés M@nuscrits aux saints fonts des éditions Léo Scheer, constitueraient, selon Florent Georgesco, parmi les formes de l’inédit, «l’une des formes les plus intéressantes peut-être, celle qui se fait jour, avec de plus en plus de force sur Internet, autre salmigondis, infini, celui-là […] dans un échange constant, une circulation ininterrompue qui font de ce nouveau lieu de la création littéraire une formidable chambre d’écho, qu’une revue ne peut négliger si elle veut entendre ce qui se passe autour d’elle. Ce brouhaha est, après tout, son objet même.» (3) Il s’agirait de détecter au sein du brouhaha, au moyen d'une sonde infaillible, rien de moins que «la littérature verte, où se dessine l’avenir».
Et notre éditorialiste de comparer, sans rire, La Revue Littéraire à celle que Jean Cayrol dirigea, de 1956 à 1966, Écrire, où «verdoyèrent» des Guyotat, Yacine, Pleynet, Sollers… Sensibles à la poésie de ce slogan, «littérature verte», qui évoque aussi bien la culture transgénique que son contraire idéologique bovéen, laissons à Florent Georgesco la responsabilité de ses lumineuses analogies… Philippe Sollers appréciera, lui qui, à vingt ans, lisait le latin à livre ouvert et aussi Homère, Dante, Sade, Melville, Joyce, constellation littéraire à des années-lumière de l’écume numérique d’où surgissent nos deux stars anadyomènes, Dahlia et Alexandra Varrin.
Curieusement, on trouve des traits communs, très communs, même, à ces deux «romans», sans doute au corps défendant de leurs auteurs qui se veulent «pas comme tout le monde» et que leur éditeur qualifie de «personnalités originales». C’est que le wannabe, figurez-vous, se forge une personnalité, et qui plus est, une personnalité «originale», par la grâce de la sculpture neuronale made in Google, au laser des vidéos et sites les plus consultés par sa classe d’âge (sa «génération», dit-il), lesquels modèlent simultanément des milliers, voire des millions de cerveaux. Aux yeux de nos dwarf stars, Robert Bresson n’a jamais existé, Krzysztof Kieślowski, Andreï Tarkovski, Béla Tarr (Putain ! Ces noms !), c’est chiant, David Lynch, les séries américaines, les jeux vidéos, la teuf, c’est génial, et, last but not least, il faut avoir vu Le Dernier Tango à Paris (cité dans Adore p. 46 et dans Unplugged p. 118).
La musique, la poésie, commencent avec Nine Inch Nails (épigraphes d'Adore et de deux chapitres d'Unplugged), The Dresden Dolls, Marilyn Manson… Avant ? Connais pas. On s'en fout. C’est mort, comme l’érotisme. Éduquées dans leur tendre enfance par les cassettes pornographiques trouvées dans les tiroirs de leurs parents, nos wannabes ont mémorisé des scènes de cul qu’elles reproduisent fidèlement quoique Dahlia mentionne Les Anges exterminateurs de Jean-Claude Brisseau, preuve d’une profonde et subtile évolution.
On conçoit aisément qu’un éditeur branché s’intéresse à ces «personnalités» et crée pour elles une collection sur mesure(s), M@nuscrits. Sans doute pour brouiller les pistes face à la concurrence, il évitera de préciser clairement son projet, vous dira qu’un projet éditorial, justement, n’est pas un projet littéraire quoique littéraire vert. Les m@nuscrits sont mis en ligne sur son blog ou pas, certains sont rétropubliés à partir du site de leur auteur. Ou pas. Unplugged correspond à ce qu’il attendait pour cette collection, écrit-il, rectifiant le tir dans les commentaires dès qu’un auteur, Laurent Margantin/Babouk (ou l'inverse, allez savoir) par exemple, traducteur et fin connaisseur de la littérature allemande, exprime sa perplexité. La collection M@nuscrits — littérature verte, on a compris — est là pour explorer les virtualités du virtuel, entrer la première dans ce vaste champ d’expériences ouvert par le passage de l’ère Gutenberg à l’ère numérique, comme Christophe Colomb à la recherche du Nouveau Monde.
S’agit-il d’écrire sur les expériences générées par Internet ou du lieu qu’est Internet ? Le champ visuel reste flou. Dans nos deux romans, nous avons affaire à une protagoniste branchée à ses prothèses neuronales, le téléphone portable pour Anabel dans Adore — dont le drame est inauguré par une exclamation grandiose : «Putain, quand je pense que tu m’as quittée par sms. Par sms !» (p. 21) —, l’ordinateur pour Priss-Priscilla dans Unplugged. Et surtout, ces deux romans inventent le canon esthétique de «l’écriture verte», à savoir la «rapidité», sous la double influence du clavier et de la projection instantanée sur l’interface, entendez par là une syntaxe bancale, systématiquement, donc involontairement disloquée. Dahlia écrit à la manière du journalisme à la mode (mutation des subordonnées en indépendantes, clichés, registre vulgaire dans les monologues), Alexandra Varrin écrit plus vite que son clavier, d’un seul jet comme on crache un glaviot, dans la langue «djeun» où «verdoient» des néologismes issus de la terminologie numérique, au point que certains lecteurs, âgés, paraît-il, ont demandé un lexique. Bref, deux romans vite écrits, vite avalés, vite expulsés (vomis ou déféqués, selon votre complexion).
Adore est construit sur une astuce narrative, le montage d’épisodes dans le temps du récit et d’épisodes antérieurs, autrement dit de bonnes vieilles analepses baptisées «Rewind» pour faire Lynch et chic, idée dont Dahlia remercie l’auteure, Charlotte Sert (p. 160). La structure du récit est simple et accessible à tous.
Situation initiale : Anabel séquestre son ex-amant, Verlaine, parce qu’il l’a quittée par sms. Ligoté, la bouche chattertonisée, celui-ci est réduit à l’écouter.
Développement de l’intrigue : dans le temps du récit, huis-clos dans l’appartement de Verlaine. Comme le dit la quatrième de couverture, la séquestration avance crescendo (sic). Monologue d’Anabel (ses états d’âme), rares et brefs monologues de Verlaine censés traduire ce qui se passe dans sa tête (très peu de choses, la tête paraît vide). Rewinds de leur liaison, de la rupture à la rencontre.
Dénouement : Verlaine déchattertonisé, les deux amants se retrouvent au lit et s’endorment enlacés.
En lisant les premières pages, j’ai commencé de noter dans la marge, au stylo bien évidemment rouge, «LC» : lieu commun. Au fil de ma lecture, les LC ont proliféré dans les marges, en voici quelques échantillons bien évidemment non exhaustifs.
«Parce qu’elle était sous la lumière du plafonnier, il vit qu’un peu de sueur perlait à la naissance de son décolleté» (p. 21). «Et parce qu’il est plus facile d’enfouir sa tête dans le sable que d’affronter ce qui le dépasse, il repousse le choc de la rupture» (p. 23). «Il réalise qu’elle va bientôt arriver. À nouveau l’angoisse le submerge comme une vague épaisse» (p. 26) «[…] le maquillage bavant comme celui d’une starlette sur le retour» (p. 28). «Il marche jusqu’à la cuisine, ouvre le frigo, boit une grande lampée de lait demi-écrémé. Le lait frais et douceâtre le remplit comme un baume» (p. 28) «[…] à force d’aller et venir entre ses parois humides, il réveillait un orgasme qui montait du ventre et se déployait avant d’exploser dans un long cri» (p. 32). «[…] lovée dans ce fauteuil de cuir comme une chatte roulée en boule» (pp. 32-33). «C’est quand ils ne nous inspirent plus de considération qu’on frappe les gens au visage» (p. 33). «[…] ses nerfs tendus comme des arbalètes en craquèrent, une panique rampante lui grimpa jusqu’au sommet du crâne» (p. 36). «J’avais mon content de trucs qui filent la gerbe» (p. 37). «Elle appliqua son front moite contre la vitre et poussa un bref soupir qu’il imagina être dû à la fraîcheur du verre qui la soulageait» (p. 57).
J’arrête là, à la page 57, je pourrais continuer ainsi jusqu’à la fin, page 157…
Il faut lire ce livre totalement dénué d’humour mais du plus haut comique. Le fou rire vous prend dès le début lorsque le pauvre Verlaine est métamorphosé en taureau de bande dessinée : «Les mots roulaient en lui, furieux et impuissants, et il enrageait que seule sa respiration, pareille à celle du taureau dont les naseaux expirent de symboliques nuages de fumée, s’échappe de son corps.» (p. 20)
Et quand vous arrivez aux crises d’hystérie d’Anabel-qui-veut-avoir-son-Verlaine-pour-elle-toute-seule, interrompues par des rewinds évoquant des jeux sadomasochistes et du triolisme de sex shop, vous n’y tenez plus.
Le comble du comique involontaire est atteint avec la mise en abyme d’un roman de Verlaine, Par-delà les cimes, sur la transgression des transgressions, l’inceste entre frère et sœur. Ulrich et Agathe dans L’homme sans qualités de Musil, les Caligula et Drusilla de Camus, Olivier et Anne dans La Côte sauvage de Jean-René Huguenin, traversent fugitivement votre esprit.
Le hic, c’est que Verlaine écrit comme… Dahlia, qui visiblement n'a jamais entendu parler de ces quelques références ! Les cimes de Verlaine ont la même basse altitude qu’Adore où le poème d’Edgar Poe, Annabel Lee, dépouillé de sa symbolique mystique, est dilué dans l’encre rose fluo d’une midinette googlisée.

Ne lui dites pas ce que signifient les mots «soul», «âme», elle vous croira membre d’une secte.

«And neither the Angels in Heaven above
Nor the demons down under the sea
Can ever dissever my soul from the soul
Of the beautiful Annabel Lee.»


Eh, pour écrire comme le diable, il faut croire au diable, pour écrire comme un ange, il faut croire aux anges, counasse !


31aAQGnZgWL._SS500_.jpgDans son commentaire 166, à la suite de son billet sur Unplugged, Léo Scheer écrit que ce roman «propose une métaphore romanesque de [son] blog et de certains de ses intervenants». Soit il ignore ce qu’est une métaphore, soit il n’a pas lu le livre qu’il édite. Penchons pour la première hypothèse et rappelons que la métaphore est une figure d’analogie, qui rapproche un comparant et un comparé appartenant à des domaines différents. Dans le roman, un affreux personnage, Carver, sait ce qu’est une métaphore lorsqu’il écrit dans un commentaire sur le blog des Bibliothécaires-en-rut, à propos de la narratrice Priscilla : «Tout le monde a compris ce qu’elle était : la dinde que l’on baise et que l’on largue (bien sûr, ne voyez là qu’une métaphore entre éditeur et éditée)» (p. 161). L’éditée est comparée à une dinde, la publication de son livre à une baise dans le double sens du terme : l’édition (comparé), le sexe et la tromperie (comparant), appartiennent à deux domaines différents. Unplugged ne propose donc pas une métaphore mais une simple transposition romanesque où le blog des Éditions Léo Scheer est transposé en blog des Bibliothécaires-en-rut.
Sur le même fil, dans un commentaire maintenant effacé, Alexandra Varrin affirmait avoir «sublimé» ses personnages. Faut-il lui apprendre que sublimer signifie embellir, idéaliser, magnifier, tout le contraire de ce qu’elle fait puisqu’elle déclare par ailleurs les avoir caricaturés pour les ridiculiser ? Nous voilà bien partis avec un éditeur et son auteur ignorant le lexique littéraire le plus sommaire…
Unplugged est le récit à la première personne d’une narratrice, Priscilla, qui se dédouble en Priss, son pseudonyme de blogueuse, suivant une progression en cinq chapitres qui résume le programme : De la nécessité de combler le vide, Tisser sa Toile, Connectés, Haut débit, Surchauffe. Comme le suggère le prologue — des extraits de presse sur l’addiction à Internet —, l’auteure semble chercher à exorciser les démons de la Toile et à se libérer de l’addiction.
Pour fuir le vide de son existence, Priscilla a ouvert un blog, s’est inscrite sur Facebook, et devient progressivement addict, nolife, ce dont elle a conscience, faisant preuve dans quelques pages pleines d’humour d’une belle lucidité. Aboutira-t-elle à l’exorcisme par l’écriture ? Suspense.
On ne m’en voudra pas de citer longuement un passage pour comprendre sa posture de blogueuse.
«Sarcastique, cynique, drolatique, je mise sur l’empathie de mes lecteurs pour les attirer dans mes filets (4).
À travers toutes mes critiques, c’est aussi moi qu’ils découvrent, mes idées, mes jugements, ma vie, racontée en filigrane, et s’ils reviennent, c’est que ça les intéresse.
C’est que je les intéresse.
C’est qu’ils pensent pouvoir me faire confiance.
Paradoxalement, ma légitimité provient du fait que je ne me prends pas au sérieux une seule seconde.
N’ayant aucune réelle compétence dans l’analyse ou dans la dissection de quoi que ce soit, je suis bien forcée de mettre en avant ma personnalité, mon expérience des choses, conditionnée par mon vécu et ma vision du monde en général» (p. 52, l'auteure souligne).
Vous avez noté la volonté (inconsciente ?) de manipulation (attirer les lecteurs dans ses filets), la réitération obsédante de la première personne (moi, je, les possessifs), le désir de «mettre en avant [sa] personnalité», l’aveu d’une absence de compétences critiques. Vous vous demandez si le vécu d’une jeune personne d’une vingtaine d’années qui avoue que sa vie est vide est d’un grand intérêt. Vous commencez à comprendre que ce personnage prend son nombril pour une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Vous devinez que ses rodomontades de majorette sont une posture. Bien vu. Deux pages plus loin : «Il faut que les gens lisent, il faut que des gens sachent sinon je suis toute seule et, toute seule, je ne parviens plus à porter mon propre poids sur mes épaules» (p. 54).
Il y a Priscilla et en face, «les gens», avec lesquels il n’est pas prévu de partager puisqu’elle n’a rien à donner hormis le cercle étroit de son nombril orné de cynisme et de dérision. Il faut attirer le lecteur dans ses filets, le séduire, le dominer, paraître à défaut d’être, c’est pourquoi elle ne s’adresse pas à des êtres humains mais à des «gens», une masse invisible qui lui devient indispensable : «J’aime le public flou, le public inconnu, le public qui, forcément, va se porter juge à un moment ou à un autre, mais dont le regard restera à jamais inexpressif puisque inexistant […]. Internet a cet avantage/inconvénient de dépersonnaliser l’interlocuteur» (p. 67, l'auteure souligne, puis AC). L’idée de la réciprocité, qu’elle-même, Priss, soit aussi inexistante pour ses lecteurs qu’ils le sont pour elle, ne lui vient pas à l’esprit. Elle va l’apprendre à ses dépens.
Plus Priscilla se branche sur Internet, plus elle se débranche de la réalité. Le piège, ce sera la personnalisation de relations virtuelles, superficiellement sur Facebook, puis de façon plus complexe dans les courriels. Deux rencontres dans la vraie vie, et tout bascule. D’abord Bishop qui la déçoit du simple fait qu’il s’incarne dans un corps, une voix, des gestes, des attitudes. Ensuite, Carver. C’est elle qui va le chercher sur Facebook simplement parce qu’on lui a parlé de lui : «C’est le Carver ! […] C’est un type très intelligent et surtout asocial, assez révolté, il terrorise tout le monde sur Bibliothécaires-en-rut» (p. 100). Priscilla essaie de lire les textes de ce blogueur érudit, n’y comprend rien, «c’est du chinois» dit-elle, n’arrive pas au bout, mais face aux photos de Carver, un «This is the guy» s’échappe de ses lèvres. Coup de foudre virtuel. Consciente d’être la proie d’un sortilège, jamais, pourtant, elle ne s’interrogera sur les motivations de cet homme. Le lecteur ne perçoit Bishop et Carver qu’à travers la lentille déformante du nombril de Priscilla. Comme elle est incapable de sortir d’elle-même, de faire l’effort, par exemple, de chercher à comprendre les textes de Carver qu’elle juge d’emblée «pompeux», elle laisse les courriels déchirer son nombril. La-Priscilla-qui-ne-se-prend-pas-au-sérieux perd tout sens de l’humour et prend au sérieux le moindre mot de «ces gens» qu’elle voulait capturer dans ses filets. Or Carver n’est pas un poisson qui s’attrape facilement…
La midinette surgit dès que la blogueuse s’effondre; comme dans Adore, on a droit au pathos hystérique, crises de larmes, angoisse, lorsque Carver, après lui avoir fait l’amour dans une scène qu’on pourrait croire fantasmée tant la langue est pornographique, dépourvue de toute sensualité, cesse de lui écrire. Leur relation tourne à la guerre virtuelle sur le blog des Bibliothécaires-en-rut quand l’éditeur, patron du blog, publie une nouvelle de Priscilla et le récit s’achève sur un cauchemar où un monstre la dévore, transparente allégorie d’Internet.
Un exorcisme, ce récit ? Non, pas plus que Dahlia, Alexandra Varrin ne croit au diable.
L’épilogue, sur lequel, visiblement, un sérieux travail éditorial a été accompli, tant l’écriture comme celle du cauchemar qui précède diffère du reste du roman, a fortiori de ce qu’Alexandra Varrin écrit sur son blog, donne une réponse négative. Priscilla prétend s’être tuée, entendez par là qu’elle a remplacé son nom et son pseudonyme par un nouveau pseudonyme, Alice Deschain, qui ouvre un blog, dûment référencé à la fin du roman. Click To Enter.
Qui est cette Alice ? : «Je ne suis pas dans la machine, je suis la machine./Je suis mon propre but» (pp. 171-172, AC souligne). Que fait-elle ? «Je vous observe/Je vous échapperai/Le cybermonde est mon univers et vous n’y êtes que mes invités» (pp. 172-173). La boucle est bouclée. L’exorcisme eût rendu son nom à la wannabe, le lecteur assiste en direct au processus de dissolution d’une identité.
Alexandra Varrin se dédouble en Alice Deschain comme elle s’est dédoublée en Priscilla, comme Alex in Wonderland se dédoublait en Priss pour s’identifier, in fine, à la machine. Elle se retrouve dans la même posture, retranchée dans son cybermonde face aux «gens» qui lui sont indispensables pour construire une image où se mirer, tout en croyant pouvoir les maintenir à distance, leur échapper, les dominer. Elle est la machine qui les observe sans se douter que des inconnus, bien plus invisibles qu’elle, en font autant. Comment ne pas voir que cette attitude de «rebelle» n’est que posture et imposture, que cette prétendue révolte contre «le monde qui est con» (?) n’est que le masque du vide qui l’habite ? Alexandra Varrin n’a rien d’autre dans sa tête que ses petites vanités, ses fantasmes d’enfant-roi qui trépignait dans le caddy de sa mère, dont on a satisfait tous les caprices dès la prime enfance et qui, de ce fait, développe à l’âge adulte le complexe de toute-puissance de l’enfant tyran.
«Portrait d’une génération», a-t-on dit de ce roman. Exact. La génération des enfants de la bourgeoisie ou petite-bourgeoisie, consommatrice née sous la dépendance de prothèses électroniques qui l’enferment dans le simulacre et barrent l’accès au monde réel, esclave de ses pulsions, proie facile (et non rebelle) de toutes les addictions. L’exorcisme eût rendu sa liberté à la wannabe, le courage de quitter la Toile quitte à y revenir plus tard, non pour combler un vide mais pour donner, partager ce qu’entre-temps elle aurait découvert : la littérature, par exemple, l’art, les richesses de Paris, la beauté du monde, etc. Alexandra Varrin triche avec elle-même. Il est plus facile de répéter ad nauseam que le monde est con que de faire un effort pour devenir moins conne.

Manifeste pour la littérature verte à l’usage des wannabes désireux d’être rétropubliés, spécialement dédicacé à Lise-Marie Jaillant, une marque déposée.

1- Genre privilégié de la collection M@nuscrits : l’autofiction ou le roman autobiographique (l’équipe éditoriale est cool sur les nuances).
2 - Ne parler que de vous, vous, VOUS : vos histoires de cul, vos problèmes professionnels, vos expériences de drogue ou d’addiction, votre ennui, etc. Ne jamais donner l’impression que le monde est immense, que l’humain est complexe. Ne jamais perdre de vue votre nombril, microcosme miroir du macrocosme Internet.
3 - Écrire court et vite, dans la syntaxe journalistique.
4 - Se mettre à la portée de tous, y compris des illettrés et analphabètes. Utiliser pour ce faire le langage le plus parlé, le plus vulgaire, le moins écrit possible. Le parler «djeun» est le bienvenu.
5 - Scènes de cul indispensables (bien sûr).
6 - Trouver un truc tel que le Rewind ou l’anglais numérique pour personnaliser votre texte.

Notes de l'article
(1) La Revue Littéraire n° 38, Éditions Léo Scheer, février 2009.
(2) Op. cit., p. 2.
(3) Ibid., p. 3.
(4) C'est Alexandrine Cliché qui souligne.