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05/02/2010

Laissez-moi de Marcelle Sauvageot, par Élisabeth Bart

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Il y a quelques semaines, je conseillai à Élisabeth Bart de lire ce petit livre extraordinaire de Marcelle Sauvageot, que je découvris par la lecture d'un des textes composant les admirables Approximations de Charles Du Bos, intitulé Avant-propos pour Commentaire (appartenant à la septième série, pp. 1309-1319 de l'édition donnée par les Syrtes en 2000 et préfacée par Michel Crépu) daté de la vigile de Noël du 28 décembre 1933.
Voici le très beau texte que m'a envoyé Élisabeth.

«Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule.»
Marcelle Sauvageot, Laissez-moi, (Éditions Phébus, 2004), p. 83.

«[…] mais je ne veux plus rien de vous, je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent, il faut vous quitter et ne plus penser à vous, je crois même que je ne vous écrirai plus; suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ?»
Gabriel-Joseph de Guilleragues, Lettres portugaises (Éditions Garnier-Flammarion, 1983) p. 95.

«Le doux parler des amants,
C’est fumée;
Leurs transports et leurs serments,
C’est fumée;
Dans l’air nous suivons des yeux
La fumée…».
Chœur des cigarières, Carmen, Georges Bizet.


S’il fallait écrire un seul livre «qui vaut tout un rayon de bibliothèque» selon Jacques de Bourbon Busset (1), un livre altier, austère mais brûlant, «une flamme très pure défiant la vie» aux yeux de René Crével, «une flamme nocturne, étroite et paisible» pour Henri Focillon, ce serait ce bref récit de Marcelle Sauvageot, Laissez-moi, titre choisi par les éditions Phébus pour une œuvre laissée sans titre, conçue par l’auteur comme un «commentaire» non destiné à la publication, édité en 1933 puis réédité à plusieurs reprises pour disparaître, chaque fois, après un bref passage sous les lumières. L’éditeur a gardé le mot «commentaire» en sous-titre et présente le texte comme un récit, suivi de deux notes de Charles Du Bos puis d'un récit de Jean Mouton, ami de l’auteur. Récit, commentaire au sens noble du terme, écrit intime, proche des Confessions de saint Augustin et monologue épistolaire, «de ces lettres qui ne joignirent pas leur destinataire» comme l’écrit Charles du Bos (2), ce livre unique demeure définitivement inclassable.
On songe en le lisant à un autre chef-d’œuvre oublié, les Lettres portugaises de Guilleragues, la langue de Marcelle Sauvageot, dans sa retenue, rappelant la langue du Grand Siècle si subtile dans le discours amoureux, où «faire l’amour» signifiait le parler ou l’écrire, avec ses modulations du «vous» au «tu» et les sonorités des tragédies raciniennes. «Ariane, ma sœur, de quel amour, blessée, / Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée.» Comme Ariane, comme Mariane la religieuse portugaise, Marcelle Sauvageot a été laissée. Comme celui de Mariane, son discours prend la forme d’une lettre adressée à l’amant infidèle, en réalité un dialogue intérieur où l’Absent, ainsi que l’écrit Charles Du Bos, «n’est plus qu’un personnage anonyme, l’homme même en son insuffisance amoureuse, en sa duplicité instinctive, si organique qu’elle n’affleure même pas à la conscience» (p. 98). Si toutes deux retournent le délaissement en une injonction fière et hautaine, laissez-moi, je ne veux plus rien de vous, la similitude s’arrête là. Le livre de Guilleragues est un roman, si parfait dans l’expression de la passion amoureuse qu’il a pu leurrer le public, à sa parution, sous le titre trompeur des Lettres portugaises traduites en français et sous anonymat, au point qu’on a cru pendant plusieurs décennies à une véritable correspondance. L’auteur est un romancier, un homme qui prête à une femme, personnage épistolier de fiction, des plaintes, des reproches, des sentiments censés caractériser la psychologie féminine dans l’aristocratie du XVIIe siècle. Or s’il est impossible de classer Laissez-moi dans un genre littéraire, une chose est sûre : ce livre est tout sauf un roman. Quoique l’écriture surgisse dans l’urgence de la détresse, contrairement au roman de Guilleragues, on n’y entend nulle plainte, nul reproche, et Charles Du Bos, le lisant comme un commentaire, y décèle l’attention réflexive telle que la définit Leibniz – «La réflexion n’est autre chose qu’une attention à ce qui est en nous» (p. 95) – et souligne chez Marcelle Sauvageot une intelligence féminine «où la qualité de femme ajoute à l’immédiateté et à la délicatesse des prises intuitives» mais dont «l’usage est viril par l’absence de toute complaisance» (p. 96). Certes, dans ces deux livres s’entend le cri de l’amoureuse trahie mais si la rupture est une expérience universelle dans sa banalité même, c’est l’érotique de la relation amoureuse qui la configure. L’érotique des Lettres portugaises se rattache à la tradition de l’amour passion dont l’archétype, le roman de Tristan et Yseut, est réactivé au XVIIe siècle dans la sphère janséniste par Racine et Madame de La Fayette avec la Princesse de Clèves. Marcelle Sauvageot invente une autre conception de l’amour, une érotique rare que Charles Du Bos rattache à celle de Robert et Elizabeth Browning «dont By the fire de Browning déroule les inépuisables et toujours ascendantes métaphores» (p. 106).
Le «je» qui écrit Laissez-moi est bien celui de Marcelle Sauvageot, un «je» dépourvu de tout narcissisme, s’effaçant dans l’indéfini «on» qui retient le cri, réfléchit la douleur plus qu’il ne l’exprime, après la lecture d’une lettre de rupture : «Je me marie… Notre amitié demeure» (pp. 32-34). À cet instant, elle se dédouble, la première personne oblitère le possessif, – «j’ai cru qu’on coupait la chair lentement avec un couteau très tranchant» – comme s’il ne s’agissait pas de sa propre chair. Elle dit la blessure, l’exil intérieur, avec la grâce de la sirène d’Andersen dansant sur des lames de couteau. Elle exige sans plier. Près de la mort, elle danse encore quand elle croyait ne plus le faire (p. 91). À son insu, elle atteint la sprezzatura telle que la concevait Cristina Campo.
Nul narcissisme, en effet, dans ce dédoublement, mouvement où «se concentre toute la dignité de l’être – qui consiste à se serrer soi -même sur soi» comme l’écrit Charles Du Bos se référant à Maine de Biran : «Deux pôles de la science humaine : la personne moi d’où tout part, la personne Dieu où tout aboutit» (p. 108). Avant d’aboutir à Dieu, l’attention réflexive de Marcelle Sauvageot se porte sur sa double souffrance, celle du cœur et celle du corps malade, attention qui est regard, contemplation de la réalité dirait Simone Weil, en premier lieu la réalité de l’amant qui a «agi comme tout le monde», médiocrement, en lui parlant uniquement de ses défauts au moment du désamour puis en se souvenant de ses qualités pour lui annoncer son mariage «afin de [la] prier de continuer à [l’] aimer» (p. 86). À cet amant qui offre d’échanger l’amitié contre l’amour, elle renvoie ironiquement le mot : «Notre amitié sera une très jolie chose, à l’avenir; nous nous enverrons des cartes postales…» (p. 38). Pas dupe, elle sait que l’amitié «c’est de l’amour plus fort et plus exclusif…mais moins tapageur. L’amitié connaît la jalousie, l’attente, le désir…» (p. 36) comme le pensait aussi Paul Gadenne pour qui les amitiés de jeunesse préfigurent le destin amoureux avec les «mêmes problèmes de l’Ami et de ses exigences, entre le plus-aimé et le moins-aimé. La possession n’ajoute rien» (3). Elle dissèque le langage de l’amant, déjoue les subterfuges, la fausse parole, la lâcheté masquée par le grand mot «amitié», dresse sans complaisance ni acrimonie un état des lieux intérieurs dans le refus souverain d’une relation mensongère qui dénierait ce qui a été, – l’amour de l’esprit, l’amour du corps – parce qu’un amour qui ne serait plus que bonté et renoncement, comme le demande l’amant, exige au préalable la vérité, l’entière vérité (4).
Ce dialogue entre soi et soi éclaire progressivement les parois du gouffre intérieur où surgissent, telles des peintures rupestres à déchiffrer, des images contrastées. Marcelle Sauvageot regarde la vision qu’avait d’elle son amant, l’évolution de son image qui n’était pas elle mais une image arrangée, falsifiée au gré du désir changeant. Bien plus que dans le désamour, la trahison est là : «Vous ne vouliez plus me voir telle que j’étais; et j’ai pleuré de me voir ainsi détruite» (p. 50). Son amant désirait un bonheur personnifié, identifié, défini (p. 40), le bonheur tranquille du mariage bourgeois qu’elle ne pouvait lui offrir tant qu’elle était malade. Elle oppose à cette conception du bonheur l’érotique dont parle Charles Du Bos, à l’opposé de la passion aveugle, un amour de compréhension lucide, la plus haute idée qu’on puisse se faire de «l’amour libre». La lucidité vient de l’attention qui lui évite d’entrer dans la rivalité avec l’autre femme, dans le jeu trouble de la relation triangulaire narcissique, du désir mimétique, et lui permet d’établir un diagnostic précis : «Depuis six mois, j’étais malade, loin de vous. Vous ne m’aviez pas oubliée mais quelqu’un vous faisait me voir autre que j’étais. Vous m’avez fait des reproches sur mon caractère, mes goûts […] je sentais confusément que vous pensiez à une personne entièrement opposée à moi et que vous faisiez sans cesse une comparaison. Vous aviez des idées fixes sur moi; et vous guettiez dans mes paroles, mes gestes, tout ce qui pouvait se rapporter de gré ou de force à ces idées fixes» (pp. 50-51). L’amour pour une personne n’exclut pas qu’elle puisse en aimer une autre mais exclut la comparaison. L’être aimé est incomparable, c’est là le fondement de l’amour libre. Ainsi, l’amante glisse avec grâce à travers les mirages de la jalousie, – «Vous aviez beaucoup d’amies : je ne vous les reprochais pas» (p. 45) – dont elle se moque : «Toi jalouse ? Oh non, ce n’est pas pour toi, ne dis rien» (p. 46). Elle a compris, comme Simone Weil, «qu’on ne possède que ce à quoi on renonce», qu’un amour contraint n’en est pas un, qu’il est vain de lutter pour posséder l’être aimé : «Je suis inquiète pour un regard, un mot, un silence… mais je dis : Vous êtes libre, car je ne veux pas qu’on reste par contrainte et je voudrais bien qu’on reste quand même. Seulement, je comprends tellement bien qu’on ne m’aime plus, que je trouve sot de ma part tout effort pour lutter et retenir» (p. 46). Le désir s’équilibre sur la balance entre l’indicatif «je ne veux pas» et le conditionnel «je voudrais bien», subtiles variations érotiques aux antipodes du triste «sexuel» contemporain.
Éros, chez cette jeune femme, c’est l’élan venu de l’amant qui se confond avec le désir de lui donner la beauté du monde, c’est la présence de l’amant même absent, – «Partout où j’étais, vous étiez en moi» (p. 54) –, présence intériorisée qui refuse l’illusion de la fusion. L’amante préserve une part irréductible de soi, une liberté intérieure, gage d’une conscience intacte et, par là même, d’une véritable connaissance de l’amour de sorte que «connaissance et amour coexistent en parfaite simultanéité» écrit Charles Du Bos (p. 103). Alors que la passion idéalise l’autre, l’amour de Marcelle Sauvageot le reconnaît et l’appréhende dans son altérité. Quête de l’absolue compréhension réciproque pour aboutir à un être créé fait du meilleur de chacun des deux, l’amour révèle à l’autre le meilleur de lui-même mais chérit ses faiblesses (6) que l’amante fait siennes, quitte à le défendre bec et ongles contre les attaques d’autrui, auquel cas, écrit-elle non sans humour, «je serais très méchante», «je répondrais vertement comme si on m’insultait» (p. 43). Une telle érotique configure la souffrance de la rupture. Ironiquement, elle nomme «Bébé» l’homme qui échange un tel amour contre la doctrine du «vivre médiocre pour être heureux», qui renonce à cet être créé, «union de vous et de moi tel que nous nous voulions l’un l’autre» (p. 69). Dès lors, la rupture s’élargit en abîme infranchissable. Que signifie l’amitié quand l’autre n’entend pas «les toux qui s’élèvent de plus en plus fort dans la nuit froide» du sanatorium, «dans l’inanité des jours où chacun lutte comme à l’agonie pour échapper à l’angoisse» (p. 83) ? Rien. «Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l’épaule et ne m’accompagnez pas de loin. Laissez-moi» (p. 84).
On chercherait en vain un modèle de la «psychologie féminine» dans ce livre singulier, irréductible à une lecture psychanalytique. On ne peut le pénétrer plus profondément que l’a fait Charles Du Bos dans son avant-propos, qui compare ce dialogue à celui de saint Augustin dans le traité De l’Âme et de son origine. Il s’agit d’un dédoublement spirituel où, «par-delà la zone du seul psychologique et non moins par-delà la zone de la conscience impersonnelle» (p. 110), le dialogue intérieur découvre cet autre moi qui dépasse le moi ancré dans la durée concrète, déborde les limites de notre science. Marcelle Sauvageot nous conduit «jusqu’au seuil mystérieux où nous effleurons notre âme» (p. 112) grâce à l’attention, telle que l’entendaient Simone Weil et aussi Claudel. Laissez-moi pour que je trouve «Quelqu’un qui soit en moi plus moi-même que moi» (7).

Notes
(1) Cité par Jean Mouton, Visite de la plaine à la montagne in Laissez-moi (Éditions Phébus, 2004) p. 122. Toutes les citations du livre renvoient à cette édition.
(2) Charles Du Bos, Avant-propos de Laissez-moi, pp. 97-98. Charles Du Bos écrivit cet avant-propos pour la seconde édition de Commentaire parue en 1934. Il eut le temps de se rendre à Davos, au chevet de Marcelle Sauvageot, atteinte de tuberculose, quelques jours avant sa mort en janvier 1934, pour lui demander son approbation.
(3) Paul Gadenne, La Rupture, (Éditions Séquences, 1999) p. 79. Sous ce titre, sont publiés les Carnets (1937-1940) de Paul Gadenne. Comme dans Laissez-moi, l’auteur porte son attention sur la douleur de la rupture. Au cours de ces années 1933-34 où Marcelle Sauvageot séjourne puis meurt au sanatorium de Davos, Paul Gadenne soigne la même maladie au sanatorium de Praz-Coutant.
(4) Cf. «Maintenant que vous êtes fixé de nouveau… mais ailleurs, vous pouvez sans danger pour votre nouvel amour, sans remords pour l’opinion que vous avez de vous-même, me demander de vous paraître celle du temps où vous m’aimiez. Vous n’usez plus du mot amour : c’est amitié que vous dites; mais ce nouveau mot recouvre les mêmes choses; c’est bien de l’amour que vous demandez, mais de l’amour qui se satisfasse de sa seule existence, qui ne soit plus que bonté et renoncement. Seulement vous avez, pendant un temps si long, demandé à mon cœur de vous donner l’amour total qui donne et qui exige, l’amour de l’esprit, l’amour du corps… qu’il me paraît difficile d’effacer d’une chiquenaude ces tendances, ces désirs que j’ai pris, que j’ai aimés, que j’ai voulus. Vous ne désirez plus que la bonté; croyez-vous que nier le reste suffise pour qu’il n’existe plus ?», in Laissez-moi, op. cit., p. 77.
(5) Simone Weil, Décréation in La pesanteur et la grâce (Éditions Presses Pocket, coll. Agora, 2007), p. 83.
(6) Cf. «[…] j’aimerais qu’au lieu d’essayer de ne pas te montrer tel que tu es, tu me dévoiles toutes tes petites laideurs. Je les aimerais car elles seraient bien à moi. Les autres ne les connaîtraient pas, et c’est pas là que nous nous rejoindrions en dehors du monde. Rien n’est plus attachant que les faiblesses et les défauts : c’est par eux que l’on pénètre l’âme de l’être aimé, âme constamment cachée par le désir de paraître semblable à tout le monde», Laissez-moi, op. cit., p.44.
(7) Vers de Claudel cité par Charles Du Bos en conclusion de son avant-propos.