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14/02/2010

Donner un cri à notre déchirement, par Élisabeth Bart

Crédits photographiques : Joe Raedle (Getty Images).

Ajouts : réponse de Maurice G. Dantec au texte d'Élisabeth Bart, en fin de note puis dernière réponse d'Élisabeth Bart.

«Agir, non pour un objet, mais par une nécessité. Je ne peux pas faire autrement. Ce n’est pas une action, mais une sorte de passivité. Action non agissante.
L’esclave est, en un sens, un modèle (le plus bas… le plus haut… toujours la même loi). La matière aussi.
Transporter hors de soi les mobiles de ses actions. Être poussé. Les motifs tout à fait purs (ou les plus vils : toujours la même loi) apparaissent comme extérieurs.
Pour tout acte, le considérer sous l’aspect non de l’objet, mais de l’impulsion. Non pas : à quelle fin ? Mais : d’où cela vient-il ? […]
Le bien accompli ainsi presque malgré soi, presque avec honte et remords, est pur. Tout bien absolument pur échappe complètement à la volonté. Le bien est transcendant. Dieu est le Bien.»
Simone Weil, La pesanteur et la grâce, (Presses Pocket, coll. Agora, 2007), pp. 98-99.


Lisant pêle-mêle, ces derniers jours, Non, M. Sarkozy ! d’Igor Yanka [ce texte a été supprimé de Stalker] et la polémique qui suivit, Les derniers hommes libres, un texte de M.G Dantec donné en lien par le dernier intervenant dans ladite polémique, le blog d’un canadien vivant à Port-au-Prince, le blog privé familial où G. nous donne de ses nouvelles en provenance du même lieu plongé dans le chaos, relisant le premier chapitre de Biblique des derniers gestes de Patrick Chamoiseau, la préface d’André Ravier à l’œuvre de François de Sales dans la Bibliothèque de la Pléiade et quelques pages du Traité de l’Amour de Dieu de ce même François, je dois confesser que le fou rire m’a prise plusieurs fois, en plein mitan de la désolation.
Il faut dire, pour m’excuser, que l’humour de Patrick Chamoiseau est plus ravageur que les cyclones qui ravagèrent la Martinique en 1993 et 1995, plus ravageur aussi que le comique défilé qu’il décrit, dans cette circonstance, des ministres «des droits humanitaires», «de l’Outre-mer», des présidents, «du Conseil Régional», «du Conseil Général», «de la Chambre du commerce», des députés du Sud, du Centre et du Nord-Caraïbe, des «conseillers maires politiciens secrétaires généraux de toutes sortes» qui «se firent médiatiser sur le parcours du désastre», plus ravageur, enfin, que l’action de «nos autorités et [des] organisations de nos désirs cachés» (1) censée aider la Martinique : le déferlement d’argent, de marchandises sur l’île dévastée, dont «sept cent trente mille berceaux» destinés à un bébé accouché dans la tempête qu’on ne retrouva jamais, qu’une pelleteuse finit par déverser dans un endroit secret. En quelques pages, tout, ou presque tout, est dit, du business qu’est devenue «l’aide humanitaire», de la puissance occidentale qui se targue de tout maîtriser, de trouver des solutions à tout, qui «organise» les désirs cachés. Si quelqu’un a compris l’essence du nihilisme, c’est bien Patrick Chamoiseau. J’ai ri non seulement parce que son humour est irrésistible mais aussi parce que sa force de frappe – sa langue poétique, son sens de la formule lapidaire et juste qui redresse les mots falsifiés par le novlangue – finira par vaincre ces ogives nucléaires capables de détruire les ogives des cathédrales, que c’est là une bonne nouvelle parce que je préfère des cathédrales debout, même voisines de quelques maigrelets minarets, plutôt que des cathédrales anéanties avec les minarets.
J’ai aimé certains livres, certains textes de Maurice G. Dantec pour leur pénétrant diagnostic du nihilisme, j’y reviendrai. J’ignorais qu’il pût faire preuve d’un tel comique involontaire. Les derniers hommes libres, qui sont-ils, me dis-je ? Je vous le donne en mille : les Suisses ! La Suisse est «la forteresse du monde libre», la seule qui ait refusé, par votation, des minarets sur son territoire ! Jean-Louis Kuffer a fait entendre sur son blog un autre son de cloche, si je puis dire : serait-il le seul non libre au pays des derniers hommes libres ? Passons. Née chablaisienne, je connais bien une petite partie de ce petit pays, lié à mon pays natal. Nous autres, savoyards, sommes les derniers Français. Nous le devînmes en 1860, après les Corses. Avant le référendum, sous le Second Empire, mes aïeux ont signé une pétition demandant le rattachement du Chablais à la Suisse, conservée dans les archives de Genève. J’ignore si Dantec connaît la Suisse, le pays réel, mais moi, la «forteresse du monde libre», «citadelle de la civilisation chrétienne et européenne», « sanctuaire de nos souverainetés historiques», je la verrais plutôt comme un joli village bobo, avec ses jardins proprets où ils bouturent des plantes arrachées à NOS montagnes chablaisiennes, ses jacuzzis, ses clubs échangistes feutrés, ses jeunes branchés au MP 3 et aux jeux vidéos qui se pâment devant le dernier James Cameron comme n’importe quel consanguin inrokuptible, et la thune de l’Arabie saoudite dans ses coffres-forts. La Suisse donnant le coup d’envoi à la guerre de cent ans, grand jeu vidéo en 3D, Zentropa, Westropa, Ostropa, seule une imagination géostratégique dantes(c)que pouvait le trouver ! Le coucou de l’horloge était prophète et nous l’ignorions !
«Un romancier qui n’aime pas la guerre, c’est un poète qui n’aime pas l’amour» (2). J’ai cru comprendre, dans cette phrase, que la guerre contre le nihilisme a lieu dans le langage. J’ai cru que la force de frappe de Maurice G. Dantec était la même que celle de Patrick Chamoiseau : la langue. Il semble bien que dans ce texte risible cet écrivain nous propose autre chose. Il semble bien qu’il prenne ses fantasmes pour des prophéties, comme dans son journal American black box. Il semble même que son théâtre intérieur soit envahi par une volonté de puissance pas très catholique, qu’il réduise l’Histoire à ses apparences visibles, à l’affrontement des empires, aveugle aux forces passives, aux mises en demeure. Il se pourrait enfin que son christianisme soit encore un nihilisme.
Pendant ce temps…
Pendant que nos deux résidents canadiens, Dantec et Yanka, s’occupent des minarets en Suisse et des banlieues françaises, Benoît XVI demande de prier pour Haïti. Réflexe pavlovien de la clique journalistique : prier pour Haïti ! Espèce d’obscurantiste réactionnaire, récupérateur de pauvres, fomenteur de résignation !... Pendant ce temps, que font les haïtiens, «sur le terrain», comme on dit, dans leur île ravagée ? Ils se battent, ils pillent, les enfants défèquent dans des assiettes, les femmes se lavent dans les immondices, ils se lavent quand ils peuvent, comme ils peuvent, ils lavent leurs vêtements, ils veulent rester propres, ils se tiennent droit, calmes, en ordre dans les files d’attente de nourriture, ils fouillent les ruines pour trouver des outils et ustensiles encore utiles, ils s’organisent, dans leur quartier pour se protéger des pillards, ils partagent, et aussi, ils chantent, ils prient. «Résignation d’esclave, signe d’aliénation» me disent le petit Onfray illustré, feu Levi-Strauss, la fraternité consanguine nihiliste, la «Très-Vieille-Gauche». «Pesanteur et grâce», me dit Simone Weil, «action non agissante», «Il faut toujours s’attendre à ce que les choses se passent conformément à la pesanteur sauf intervention du surnaturel» (3). Et si, dans la balance de la pesanteur et de la grâce, la misère matérielle des haïtiens faisait le contrepoids à notre richesse de nantis ? Si l’extrême richesse de ce peuple haïtien était dans sa force, force de prier et de chanter dans l’incommensurable détresse contrebalançant notre incommensurable misère spirituelle ? Si l’extrême déchirement était en nous plus qu’en eux, béance de ceux qui sont rassasiés et ont toujours faim ? Déchirement, béance de l’ennui jamais comblée par le divertissement, persistant dans le déni de la détresse ? Déchirement de l’âme des riches, celui d’Élisabeth d’Autriche promenant son ennui sur les rives du Léman, à Genève, justement, celui des enfants américains obèses enfermés dans leur écran magique et des adolescents occidentaux s’enivrant dans les rave ? S’il nous fallait, avant de partir en guerre, laisser s’échapper le cri du vice-consul de Lahore, dans le roman éponyme de Marguerite Duras, ce cri déchirant une nuit mondaine que la bourgeoisie coloniale s’empresse d’étouffer, s’il nous fallait commencer par crier une détresse si profonde, enfouie, que nous ne la sentons plus ? S’il fallait commencer par donner un cri à notre déchirement ? Si la grâce venue du peuple haïtien changeait notre regard ?
Nous verrions à nouveau la dignité du pauvre devant lequel le père de Georges Bernanos lui ordonnait de se décoiffer. Comme me l’écrivait récemment un jeune ami, nous mettons à distance le peuple haïtien par les notions d’inimaginable, de pays pauvre, distance, je le cite, qui «déshumanise ceux qu’elle enferme dans l’image de la victime; notre semblable, notre frère, devient l’autre radical, image intouchable dont quelques mots suffisent à l’empêcher de nous toucher. «Se promener avec un mot en bouclier», écrit Antelme à la fin de L’espèce humaine : «La plupart des consciences sont vite satisfaites et, avec quelques mots, se font de l’inconnaissable une opinion définitive.» La grâce, ce serait alors l’abrogation de la distance dans la langue, une conversion personnelle qui annule la peur et la volonté de domination.
Pourtant, j’ai lu que Dantec a compris, dans une partie de son œuvre comme dans un texte récent sur le suicide de Nelly Arkan, que le nihilisme ne se confond pas avec l’athéisme. D’où vient l’écart entre la pertinence du diagnostic et l’indigence de la thérapie et du pronostic ? Médecin qui discerne les symptômes du nihilisme, Dantec ne voit pas qu’il est atteint de la maladie qu’il veut guérir.
L’athée est plus proche du croyant que le nihiliste, pense Simone Weil, et le chrétien peut être nihiliste. On peut d’ailleurs se demander, avec Philippe Sollers (4), pour qui il n’existe aucune preuve d’athéisme convaincante, si le véritable athée existe. Nous assistons selon lui à la décomposition du religieux due, précisément, non pas à l’athéisme mais à son impossibilité. Le véritable athée n’aurait ni Dieu ni idole, or le nihilisme se nourrit de crédulité, crédulité en des nullités, le Sexe, le Progrès dans son acception scientiste, l’Argent, bref, crédulité au nihil, au rien, d’où la haine du Verbe, symptôme majeur, et, partant, la haine de la littérature à laquelle le nihiliste voudrait substituer la célébration de ses idoles. En somme, la «Très-Vieille-Gauche» qui se croit athée ne l’est pas de même que l’islamiste qui se croit croyant ne l’est pas. Dans sa liste de cette «Très-Vieille-Gauche» comme dans son texte L’extincteur et les étincelles, Dantec voit clairement le système qui a suicidé Nelly Arkan dès lors qu’elle devenait un véritable écrivain, autrement dit une femme sur le chemin de sortie du nihilisme. Et ce suicide, il ne le supporte pas. Dantec et Yanka ne supportent pas le Mal, ils veulent l’éradiquer parce qu’ils ne le supportent pas alors que le Christ nous enseigne de le porter comme Il a porté Sa Croix. Alors, seulement, nous pouvons partir dans une guerre juste, une guerre d’abord contre soi, contre son propre nihilisme.
Le dernier homme libre serait inspiré de lire le dernier Père de l’Église, le savoyard François de Sales (1567-1622). Puisqu’il aime tant la Suisse, qu’il aille la contempler sur les traces de François, du haut des ruines du château des Allinges, sur la colline inspirée salésienne. Qu’il découvre là-bas l’aube d’été, cette heure si chère à Rimbaud, quand le soleil levant irradie le lac d’un éclat silencieux. Contemporain d’une atroce guerre civile, une guerre entre chrétiens, ce grand écrivain a barré la route de Rome à la Réforme avec une seule arme : sa langue admirablement française, proche de la langue de cet autre combattant que fut Montaigne. Dans cette langue charnelle, concrète, imagée, François de Sales a tiré tout le suc de l’esprit tridentin (dont Simone Weil se méfiait, à tort), à la croisée des deux mondes, le temporel et le spirituel, rendant à chacun des deux son dû, dans un subtil équilibre. Inventeur du tract (il glissait ses textes sous les portes), il arpentait le Chablais, allant au devant des riches et des pauvres, tous frères en Dieu, égaux de ce fait. Bien avant les philosophes des Lumières, il a compris l’importance de l’éducation, même pour les filles, et créé les Ursulines, une congrégation de religieuses éducatrices. «Ainsi se révélait à travers toute l’action de François de Sales, une conception très réaliste, existentielle, de la vie chrétienne : la foi digne de ce nom exige une connaissance authentique de l’Évangile et des mystères chrétiens, ainsi qu’un usage vivant des Sacrements; mais pour être sincère, elle requiert que l’amour de Dieu s’exprime en un amour zélé du prochain, en une générosité attentive et bienfaisante. François rejette, par toute sa conduite, cette dichotomie que l’humanisme commençait à insinuer dans les esprits, entre la vie chrétienne et la vie sociale ou politique. Tout entier dévot et tout entier «honnête homme», tout entier à Dieu et tout entier à son pays, à sa cité, au peuple auquel il appartient, tel est déjà pour François de Sales l’idéal du chrétien, et spécialement l’idéal du prêtre et de l’évêque» (5). Son exemple est à méditer dans le temps trouble que nous vivons.

Crédits photographiques (pour le corps du texte)
Roberto Schmidt (AFP, Getty Images), Uriel Sinai (Getty Images), Stan Honda (AFP, Getty Images).

Notes
(1) Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes (Éditions Gallimard, 2002), pp. 19-24.
(2) Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale (Éditions Gallimard, 2001), p. 121.
(3) Simone Weil, op. cit., p. 41.
(4) Philippe Sollers, L’athéisme existe-t-il ? in Éloge de l’Infini (Éditions Gallimard, 2001), pp. 954-982. On peut regretter que dans ce texte très éclairant Philippe Sollers laisse une place excessive à la pensée de Freud et de Lacan. Il n’est pas interdit non plus de se demander dans quelle mesure le fondement de la pensée psychanalytique, née du fumier nihiliste viennois, n’est pas, ne serait-ce que partiellement, entaché de ce fumier.
(5) Préface d’André Ravier in Œuvres de François de Sales (Éditions Gallimard, coll. Bibliothèque de La Pléiade, 2002), p. XXXIX.



«Montréal, le 14 février 2010,

Chère Madame l'experte ex nihilo,

Je connais bien la Suisse, j'ai vécu dans les Alpes durant six ans, je n'ai jamais éprouvé cet orgueil des loosers jacobins envers ce peuple de «banquiers», qui fut aussi celui qui résista à TOUTES les invasions depuis Guillaume Tell, la République des Guillotineurs ne peut certes en dire autant. Votre prose de Simone Veil blogosphérique a fortement égayé mon réveil, je vous en remercie.

François de Sales n'est pas un PÈRE de l'Église et on me permettra de préférer Saint Grégoire de Nysse, Saint Thomas d'Aquin, Saint Jean Damascène et les anti-hérésiarques comme St Hilaire de Poitiers.

Je n'oserais ajouter Saint Dominique et Simon de Montfort.

Je n'éprouve aucune «phobie» du Mal, et de ces diverses formes «humaines», comme le totalitarisme religieux islamique, cela signifierait que j'en ai peur, la bonne blague, je le circonscris, je le NOMME, et je le MÉPRISE.

Quant à votre vision concernant le rôle de la Croix, je préférerais m'abstenir, mais si le Dieu fait Homme n'est pas venu pour nous sauver de la Chute, nous promettre la Résurrection et «nous délivrer du Mal», alors j'ai dû mal lire mes Évangiles, je retourne à mes Pif-Poche.

- de la part d'un chrétien «nihiliste» -
in spiritu sancto et igni (St Luc)

MgD

Cher Maurice G Dantec,

Madame ex nihilo est ravie de vous avoir égayé de grand matin comme elle a été égayée par vos lumineux derniers hommes libres. Elle n’a pas la prétention d’être sortie du nihil quoiqu’elle vienne d’un nombre conséquent de livres, dont les vôtres. Un écrivain a les lecteurs et les lectrices qu’il mérite.
«Simone Veil blogosphérique», écrivez-vous. Vous ne confondriez pas les deux Simone, par hasard ? Veil ou Weil ? L’ancienne gérante de Zeropa-Land, soutien du spectaculaire Sarkozy ou la philosophe convertie au catholicisme, engagée aux côtés des Républicains espagnols puis dans la France libre, morte d’épuisement à Londres, en 1943, en sacrifice ? Faut-il lire sous ce lapsus orthographique le déni de l’exergue signé Weil : «Pour tout acte, le considérer non sous l’aspect de l’objet, mais de l’impulsion. Non pas : à quelle fin ? Mais : d’où cela vient-il ?» Je me permets – audace sacrilège, pour une de vos lectrices anonymes qui n’est «rien», j’en conviens – de poser la question : cette votation suisse contre les minarets, d’où vient-elle ? Je me permets encore de suggérer qu’elle ne vient pas nécessairement de la foi chrétienne mais peut-être du désir de sommeil dans la paix des jardins ou de l’engourdissement sous l’effet narcotique des prothèses neuronales. Je me permets enfin de suggérer, adoptant le rythme anaphorique ternaire de vos phrases (malgré l’actuel parasitage de ma lecture de Métacortex, le curseur bloqué p. 215), que les Suisses n’échappent pas plus que le reste des occidentaux au destin du «dernier homme» de Zarathoustra là où vous voyez le «dernier homme libre», descendant de Guillaume Tell. Je souris de votre recours à la geste helvète dont Victor Hugo fait un tout autre usage dans son roman Quatrevingt-Treize. Pour lui aussi «La montagne est une citadelle», «Le Mont Blanc était le colossal auxiliaire de Guillaume Tell» qu’il oppose à «la forêt embuscade», sauf que le Suisse renvoie aux Bleus révolutionnaires régicides et la forêt vendéenne aux Blancs obscurantistes : «Il y a cette différence entre l’insurgé de montagne comme le Suisse et l’insurgé de forêt comme le Vendéen, que, presque toujours, fatale influence du milieu, l’un se bat pour un idéal, et l’autre pour des préjugés » (1). Je me demande dans quelles Alpes vous avez vécu, quels cantons vous connaissez de ce petit pays si divers dans ses langues et ses cultures régionales ou, du moins, ce qu’il en reste…
J’entends votre diagnostic du nihilisme tel que vous l’énoncez dans American Black Box (pp. 152-168, le paganisme résiduel de l’Islam, la division chrétienne, l’aîtrée de la Technique). Je vous entends sur la décomposition du politique en Europe, à la différence près qu’à mes yeux de franchouillarde c’est le politique qui est mort, les politiques mondiales se réduisant à la gestion de l’économique en synchronie avec le développement des techno-sciences, le tout recouvert des voiles idéologiques que vous dénoncez, autrement dit, pour aller vite, du mensonge généralisé.
Je ne suis pas loin, non plus, de votre conception de la littérature comme «machine de 3e espèce» qui doit « inventer une forme de guérilla textuelle», une «cyberwar littéraire pirate capable d’éclairer et de détruire les programmes neuro-sociaux de la Matrice » (2) et très près de ce que vous écrivez dans L’étincelle et les extincteurs, que «toute poésie et par extension toute littérature se doit d’être impersonnelle.»
Impersonnel, vous l’êtes dans vos romans.
Mais quand vous écrivez dans American Black Box : «La différence entre l’Islam et le Christianisme, c’est qu’à l’époque des croisades nous inventons l’amour courtois et qu’au même moment les musulmans parachèvent leur élaboration des codes juridiques et moraux qui, en parfaites exégèses de loi coranique, parquent les femmes dans un statut à peine inférieur à l’animal» (p. 325), vous n’êtes pas impersonnel, monsieur, vous êtes islamophobe. L’un des médiévistes les plus érudits, René Nelli, vous apprendra que l’amour courtois a été inventé par les Arabes musulmans et transmis aux Occitans à la faveur de deux circonstances historiques : la troisième croisade des comtes de Toulouse, au début du XIIe siècle, qui permit à Guillaume IX, le premier troubadour, de s’initier aux mœurs des Arabes, à la cour de Tancrède, à Antioche, et surtout, l’influence de l’Espagne musulmane, dès le Xe siècle, qui mit en contact émirs sarrasins et barons chrétiens. L’idée que l’acte sexuel doit être le gage, et non la condition préalable nécessaire d’une communion spirituelle totale, apparaît pour la première fois à Bagdad, chez le poète Ibn-el-Roumi (3).
Je suppose que je devrais me réjouir que la bombinette iranienne, selon vos prévisions (je ne dis pas «prophéties», hélas !) sera dépassée par «l’arme d’après». Je devrais me réjouir du surgissement des trois grands axes géostratégiques (prévision ou prophétie…), Zentropa, Westropa, Ostropa. Je note que nous avons le bonheur d’être passés par la seule grâce visionnaire d’un coup de votre plume acérée, en moins de temps qu’il ne faut pour le lire, de Zéropa-Land à Zentropa. Malheureusement, mon cerveau fonctionne avec un programme neuronal installé depuis longtemps, inusable parce qu’il relève du surnaturel (le surnaturel entendu comme ce que peut accomplir l’homme qui ne soit pas naturel, biologique, instinctif), le programme bernanosien imprimé depuis si longtemps qu’il devient impossible de le désactiver. Je l’amorce, pour vous donner un aperçu : «Les routiers de la guerre de Cent Ans, ou, pis encore, les compagnons de Pizarro, étaient assurément des bêtes féroces. […] Vous auriez demandé à un compagnon de Pizarro, ou à Pizarro lui-même, s’il se sentait capable d’égorger dix petits enfants, il aurait peut-être répondu par l’affirmative. Mais vingt ? Mais cent ? À défaut d’attendrir leurs cœurs, cette boucherie aurait probablement révolté leurs estomacs; ils auraient fini par vomir sur leurs mains rouges. Ce vomissement plus ou moins tardif aurait marqué, pour eux, la limite de cruauté qu’on ne saurait dépasser sous peine de devenir un monstre irresponsable, un fou. Le premier venu, aujourd’hui, du haut des airs, peut liquider en vingt minutes des milliers de petits enfants avec le maximum de confort, et il n’éprouve de nausées qu’en cas de mauvais temps, s’il est, par malheur, sujet au mal d’avion.
Ce qui me fait précisément désespérer de l’avenir, c’est que l’écartèlement, l’écorchement, la dilacération de plusieurs milliers d’innocents soient une besogne dont un gentleman peut venir à bout sans salir ses manchettes, ni même son imagination. N’eût-il éventré dans sa vie qu’une seule femme grosse et cette femme fût-elle une Indienne, le compagnon de Pizarro la voyait sans doute parfois reparaître désagréablement dans ses rêves. Le gentleman, lui, n’a rien vu, rien entendu, il n’a touché à rien, c’est la Machine qui a tout fait; la conscience du gentleman est correcte, sa mémoire s’est seulement enrichie de quelques souvenirs sportifs, dont il régalera, au dodo, «la femme de sa vie». […] Comprenez-vous que ce n’est pas le massacre de milliers d’innocents qui nous invite à désespérer de l’avenir, mais c’est que de telles horreurs invitent à désespérer de vous, mais c’est que de telles abominations ne posent déjà même plus de cas de conscience individuel. Si la collectivité, le Chef, l’État ou le Parti, sont reconnus capables d’assumer la responsabilité des actes les plus atroces, au point que le catholique moyen qui les a commis a parfaitement le droit, sa besogne accomplie, d’aller servir la messe et d’y recevoir la Sainte Communion […] comment voudriez-vous que ce chrétien ne se fasse pas, à la longue, de l’État omnipotent, la même idée qu’un disciple de Hitler ? Si l’on peut tout autoriser ou tout absoudre au nom de la Nation, pourquoi pas au nom d’un Parti, ou de l’homme qui le représente et qui assume ainsi, par une caricature sacrilège de la Rédemption, les péchés de son peuple ?» (4). Stop. Cela devrait suffire, comme aperçu.
Dans ce texte, je parle d’un axe surnaturel qui n’a rien à voir avec la pensée géostratégique : l’axe Vatican-Haïti. Certes, comme vous l’écrivez dans American Black Box, l’Église catholique romaine s’est «protestantisée», certes, elle a ouvert la porte à l’ennemi nihiliste. J’espère, je crois, j’aimerai que Rome, la Rome spirituelle multiplie ces axes invisibles, surnaturels, par la Parole – par exemple, par la prière.
Quant à ma vision de la Croix, je rappelle que la Résurrection passe par la Passion.
Veni Sancte Spiritus
Flecte quod est rigidum
Fove quod est frigidum
Rege quod est devium.


Notes
(1) Victor Hugo, Quatrevingt-Treize, (Flammarion, coll. GF, 1985), p. 193.
(2) Pour un nouvel art de la guerre, Entretien avec Maurice G. Dantec in Ligne de Risque n°19, janvier 2001, p. 51.
(3) René Nelli, Courtoisie arabe et amour provençal in L’érotique des troubadours (Éditions Christian Bourgois, coll. 10-18, 1974), pp. 66-97.
(4) Georges Bernanos, La France contre les robots (Éditions Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1995), p. 1034.