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24/04/2010

L’hôpital et la charité : païens contre chrétiens sur le ring pour un combat littéraire de six siècles, 1, par Paméla Ramos

Crédits photographiques : Alexandre Meneghini (AP Photo).


41G5MFEBAXL._SS500_.jpgÀ propos de La Réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au VIe siècle, de Pierre de Labriolle [1934], Le Cerf, coll. Patrimoines, 2005.





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Principaux ouvrages mentionnés :

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Athanassiadi, Polymnia, Vers la pensée unique. La montée de l'intolérance dans l'Antiquité tardive, Les Belles Lettres, coll. Histoire, 2010.
Piganiol, André, L'Empire chrétien. 325-395, PUF, coll. Hier, 2001.
Veyne, Paul, Quand notre monde est devenu chrétien. 312-394, [Albin Michel, 2007], coll. LGF, 2010.



«Soyez toujours prêts à donner satisfaction à quiconque vous demandera la raison de l’espérance et de la foi qui sont en vous.» (1 P 3, 15)
Phrase d’introduction au cours «Théologie – foi et révélation» du Cycle C de la Faculté de Théologie et de Sciences religieuses de l’Institut Catholique de Paris, 2009-2010.

«Religio vient de relegere, qui s’oppose à neglegere, comme le soin vigilant (nous disons : un soin religieux) au laisser-aller et à la négligence.»
Salomon Reinach, Orpheus. Histoire générale des religions (L’Harmattan, 2002), p. 2.

«Les pagani/païens, ce sont donc tout simplement les «gens de l’endroit», en ville ou à la campagne, qui gardent leurs coutumes locales, alors que les alieni, les «gens d’ailleurs», sont de plus en plus chrétiens. […] À travers toute l’Antiquité, le «paganisme» a été une mosaïque de religions liées à l’ordre établi. Être pieux, c’est «croire aux dieux de la cité». […] Et plus encore de croire en eux, les respecter.»
Pierre Chuvin, Chronique des derniers païens (Les Belles Lettres / Fayard, 2009), p. 17.



Puisqu’il nous faut encore et toujours des symboles, cette année nous fêterons, si je puis m’exprimer ainsi, le 1600e anniversaire du sac de Rome.


Ouverture des portes

Lorsque j’ai achevé, mi-janvier, la lecture de l’incroyable Réaction païenne de Pierre de Labriolle j’avais pris, en trois semaines, 46 pages de notes pour un ouvrage qui en compte 519. J’ai bien compris, inquiète et dispersée, que j’étais en présence d’un de ces fameux référents, dont mes allers-retours incessants dans les chapitres ne parviendraient jamais à en épuiser la substance. J’en avais pourtant trouvé la référence pratiquement au hasard, dans les notes de bas de page de l’introduction des Dieux et du monde, de Saloustios (Les Belles Lettres). Le bougre était donc bien caché.
Ce livre, écrin de centaines d’autres, est un tour de force comme il en existe peu. Il ne balaye pas, le terme serait encore trop dilettante, il dissèque pour nos yeux affamés les six premiers siècles de notre ère, rassemblant presque exhaustivement les débats acharnés entre les intellectuels païens et chrétiens qui se tinrent par traités interposés jusqu’au coup de grâce de la Cité de Dieu d’un Augustin d’Hippone très en forme.
La bataille fit donc rage, et ses minutes inscrites avec un soin plus ou moins certain purent traverser quelques âges jusqu’à résonner à nos portes, la fougue et le brio intacts.
L’influence politique et sociale que ces hommes de plume distillèrent autour d’eux fut assez conséquente pour influer sur le cours réel du monde, et de leurs invectives venimeuses, attaques et réfutations, sont nées les bases solides de la dispute littéraire, cet art tombé en désuétude qu’est le pamphlet, aux diatribes sévères. Pour ne pas dire polémique, ce terme recouvrant aujourd’hui la désolation de quelques piques frileuses échangées sous contrôle, bien loin de son sens belliqueux, et donc dangereux, originel.

Les cordes du ring

Rome, 410 (// New York, 09/11).
L’impensable se produit. Les élites, les nantis, le siège même de la civilisation tombe sous lui-même.
La plus grande métropole occidentale, puissance d’un empire seul au monde, se voit mise à sac par une violente insurrection.
Un barbare, il se nomme Alaric ce qui ne sonne pas très romain bien qu’il exerce aux portes de l’Empire d’assez hautes fonctions, prend la Ville en otage et décide de la piller trois jours, en réprimande d’un refus de promotion interne.
Un barbare, qui plus est chrétien. Et son armée chrétienne. Chrétien, certes, mais arien, donc ennemi des nicéens, de son propre camp en plus de celui des autres.
Chaque camp se rejette alors violemment la faute.
La sinistre catin Babylone, encore terreau fertile de toutes les décadences païennes ne craignant pas le Christ, cette Louve sans pudeur voit tomber sur son sein aux multiples vergetures l’épée du courroux divin.
De leur côté ces païens, excédés de siècles d’insolences agitées par les partisans de la Croix, hurlent aux convertis «Depuis le temps qu’on vous le dit, que vous ne priez pas le bon Dieu !»
Le paroxysme de cette querelle qui s’étend déjà depuis trop longtemps, semble sceller pour toujours l’impossibilité même d’une réconciliation.

Paris, 1934.
Pierre de Labriolle a achevé en 1926 la traduction des Confessions de saint Augustin pour la naissante maison des Belles Lettres, et sa collection des Universités de France, lasse de devoir s’en remettre aux textes de l’ennemie, l’allemande Bibliotheca Teubneriana pour retrouver ses Humanités. Avant de nous délivrer sous une plume élégante la contagieuse ferveur de l’Africain, il avait donné la parole à l’infréquentable Juvénal, et ses Satires non moins cinglantes en en donnant une traduction en 1921. Ce choix paradoxal, étonnant, donne une bonne appréciation de l’esprit pointu mais libre qui anime l’homme. Chrétien, peut-être, mais pas vendu, encore moins caricatural. Chrétien, certes, mais stoïcien aussi, comme le remarque son entourage dans la gestion particulièrement digne qu’il eut de quelques délicats épisodes de sa vie.
Spécialiste du montanisme, il a déjà publié une thèse remarquable, La Crise montaniste (1), et plusieurs traductions de Tertullien (2). Universitaire nomade, latiniste bien sûr mais surtout historien de la littérature chrétienne latine, il enseigne ou enseignera à Montréal, Fribourg, au Collège de France ou à Poitiers.
Il vient d’achever enfin un édifiant ouvrage : La Réaction païenne, humblement sous-titré Étude sur la polémique antichrétienne du Ier au Ve siècle. Il ne s’agit pourtant, preuves (textes, mais aussi traçabilité des textes sources) à l’appui, rien de moins que de faire monter sur le ring deux titanesques adversaires : le chrétien et le païen.
«Se tromperait fort, nous dit l’auteur en introduction, qui croirait que le monde antique n’ait combattu la foi nouvelle que par le fer et le feu; qu’il n’ait compté, pour en assurer l’extirpation, que sur ses juges et ses bourreaux» (3).
Oui, il y eût pire affrontement : par les Lettres, qui demeurent toujours vivaces lorsque la terre a déjà bu le sang. Mais si Rome ne s’est pas faite en un jour, le Vatican non plus.

Constantinople, 529.
Justinien ordonne la fermeture de la dernière Université d’Athènes. Le paganisme est vaincu, et Christ, triomphant résigné contemple les cieux obscurs qui s’avancent : non pas le Royaume, mais comme l’excommunié Loisy l’a si bien dit (4), l’Église.

Paris, 2005.
Les Éditions du Cerf donnent une nouvelle des multiples éditions de La Réaction païenne, préfacée rapidement par Jean-Claude Fredouille qui vient rappeler à bon titre que l’ouvrage n’est à ce jour pas dépassé, peut-être tout simplement impossible à dépasser, malgré quelques maigres avancées philologiques qu’il en profite pour réactualiser utilement. La science éclairée de Pierre-Henri-Marie Champagne de Labriolle, se diffuse sous un style magnifique aux abondantes formules mémorables. Son intelligence précise, mâtinée d’une pugnacité féroce à ne rien élaguer d’une vérité parfois cruelle, dévoilée par des textes qu’il tisse au sien avec maîtrise et équilibre, n’en finit donc pas de réchauffer nos froides lacunes. Et en la matière, elles sont toujours plus immenses.
J’insiste, avant de m’immerger à nouveau dans ce combat fertile pour vous en relater les meilleurs coups, sur l’extrême qualité du style (5), classique et pénétrant, émouvant et espiègle, d’une force de frappe sévère mais juste contre la bêtise décelée dans chaque camp, quand il y a lieu, ou au contraire laudative, mais toujours incroyablement juste, lorsque les envolées, souvent spectaculaires, donnent raison à l’un ou l’autre. Cette balance délicate et fragile, il la manie avec un amour de la langue qui s’infiltre jusqu’à ne nous plus quitter.
Cette qualité se remarque peut-être d’autant plus actuellement que si nos savants encyclopédiques sont pléthores, rares sont ceux dont la plume égalant un Gourmont nous ravissent en même temps qu’ils ne nous instruisent.

Notes
(1) Publiée en 1913 à Fribourg, aujourd’hui introuvable.
(2) Disponibles dans la collection Sources Chrétiennes du Cerf, indispensable pendant de la C.U.F. pour retrouver toutes les sources, ou presque, citées dans cet article.
(3) Pierre de Labriolle, op. cit., p 7.
(4) Alfred Loisy, L’Évangile et l’Église, Alphonse Picard et fils, 1902, p. 74.
(5) «Cette clarté bien française, cette lucidité de l’esprit et du style, ce grand bon sens dans la discussion, ce don de résoudre par la solution la plus simple les problèmes les plus complexes sont peut-être ce qui a frappé le plus fortement tous ceux qui ont eu à porter un jugement sur l’œuvre de Labriolle», Marcel Aubert, éloge funèbre de Pierre de Labriolle, le 10 janvier 1941 à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.