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23/05/2010

L’hôpital et la charité : païens contre chrétiens sur le ring pour un combat littéraire de six siècles, 3, par Paméla Ramos

Crédits photographiques : Petros Giannakouris (AP Photo).


Rappel
Païens contre chrétiens, 1.
Païens contre chrétiens, 2.

Minucius Félix héros de Fight Club avant l’heure, le beau joueur

Minucius Félix, écrivain d’Afrique du Nord du IIe ou IIIe siècle converti à la fin de sa vie écrit à son tour Octavius, un ouvrage étonnant puisqu’il s’agit d’un dialogue fictif entre Octavius, chrétien et Caecilius, païen, au sein duquel il se pose en arbitre.
Il est intéressant pour un point rare : l’ouverture d’esprit de son auteur qui prête à Caecilius une éloquence tout à fait admirable alors même qu’il en déteste fermement le paganisme. Sa première déclaration est elle-aussi constitutive de ce que nous nommerons plus tard «agnosticisme», ou plus péjorativement scepticisme : l’univers est pour nous une énigme qu’il vaut mieux laisser en paix. Or, puisque tout ou presque échappe à l’homme, il faut s’attacher énergiquement aux points fixes. Ce constat mélancolique oriente le débat sous le signe de l’aménité et permet de gracieux échanges, si l’on excepte les attaques infâmantes de cannibalisme chrétien (1), ou de culte rendu à un âne, comme ce fut déjà le cas pour les Juifs.

Plotin, entraîneur de Porphyre, poids lourd tourmenté

Mais revenons à Porphyre dont l’influence majeure en fit le premier réel adversaire que les plus grands chrétiens admettront à leur mesure.
Il rencontre à 30 ans Plotin, qui en a 59, alors chef de la secte du néoplatonisme, et neurasthénique, suicidaire, il commence à écrire vers 35 ans pour ne plus cesser.
Doctrine ambivalente, le néoplatonisme jouit longtemps d’une forte sympathie chrétienne. Si l’on s’en tient aux textes, dont les Ennéades de Plotin, ces six séries de neuf livres rassemblés par Porphyre, rien n’indique une controverse directe avec le christianisme. L’ambiguïté du Contre les gnostiques, dernier livre de la deuxième ennéade pose toutefois la question. En des termes peu amènes, les chrétiens sont-ils indirectement visés par les accusations que profère le néoplatonicien à l’encontre de ces mystiques ?
«Un moment devait venir où les malentendus complaisants prendraient fin et où les accords de surface seraient rompus» (2).
Si Plotin se charge de ces quelques incises, il laisse toutefois le soin à Porphyre de réfuter le dogme chrétien en détail. Et celui-ci prend son rôle à cœur au point de devenir le plus farouche ennemi du christianisme, et fera soupirer saint Augustin regrettant qu’un homme si éclairé n’ait pas bénéficié de l’humilité du Christ et se soit fourvoyé en de bien troubles eaux.
Porphyre entame alors un vaste traité nommé Contre les chrétiens, dont un savant travail récent de rassemblement des fragments disséminés ça et là dans les réfutations ultérieures en donne à lire de larges extraits et a permis de contrer la perte d’un texte dont les moines copistes refusèrent en leur temps la retranscription totale.
Il entame d’abord une critique détaillée des Évangiles, «histoires enfantines, scènes sophistiquées». Il méprise par ailleurs la Passion du Christ, bien éloignée de l’idéal héroïque et prestigieux de Grecs éloquents jusque dans les situations les plus catastrophiques (3).
«Il aurait dû accepter le châtiment, mais ne pas endurer sa passion sans quelque discours hardi, quelque parole vigoureuse et sage, à l’adresse de Pilate, son juge, au lieu de se laisser insulter comme le premier venu de la canaille des carrefours» (4).
Il abonde vers Celse sur la question de la lumière cachée aux sages mais offerte aux simples : autant rechercher alors l’ignorance et la déraison !
Labriolle résume ses autres griefs : «Le système de l’Incarnation lui paraît inacceptable. Pourquoi le Christ serait venu si tardivement, après avoir laissé l’humanité privée pendant tant de siècles du bienfait de la révélation ? Pourquoi aurait-il permis que se perde sans secours d’innombrables âmes ? – Et comment croire que le Fils de Dieu ait vraiment souffert sur une croix ? Comment a-t-il souffert, étant, par nature divine, «impassible» ? Porphyre juge immorale la pratique baptismale (quand ce sont des adultes qui en bénéficient, cas très ordinaire à l’époque) : tant de souillures, d’adultères, de turpitudes lavés par une seule ablution, par une simple invocation du nom du Christ, au point que le catéchumène rejette tout son fardeau de péché comme un serpent se dépouille de sa peau ! Une pareille discipline est conseillère de vice et d’impiété. Geffcken [historien allemand] se demande, à ce propos, si Porphyre aurait manifesté une rigueur si sévère à l’endroit des tauroboles et crioboles, rites fétides et sanglants auxquels les païens de son temps attribuaient une vertu pareillement expiatrice» (5).
Pour lui la communion est un acte de cannibalisme comme on n’en voit nulle part ailleurs, pas même chez les Herpétosites (Mangeurs-de-reptiles) ou les Mystroctes (Mangeurs-de-rats), comme le rappelle Juvénal dans la quinzième de ses Satires.
Enfin il conteste la cohérence de la résurrection. «Comment la terre contiendrait-elle tous les morts, depuis la naissance du monde, s’ils venaient à ressusciter ?» (6).
Et puis, l’esprit général de la morale chrétienne l’offense : pourquoi les injustes avant les justes ? Les pauvres, fussent-ils vicieux aux riches, fussent-ils vertueux ?
S’il est hostile à la légende des Évangiles, il ne l’est pas forcément envers Jésus, l’homme et ses actions. Il connaissait de plus la vitalité surprenante et la force d’expansion du christianisme au IIIe siècle. Il constate que c’est chose faite : «L’Évangile a été prêchée dans les coins les plus reculés de la terre habitée.»
Alors que jusqu’à présent le nombre d’églises était encore restreint, voilà que leur construction va bon train et en quelques années seulement Porphyre constate que les chrétiens qui moquaient la prolifération des temples et des statues païennes s’en donnent à cœur joie.
De plus, la science ecclésiastique a elle aussi pris des forces. Alors qu’il aura fallu 70 ans pour que Celse trouve en Origène un premier contradicteur de taille, Porphyre, dès la parution de son traité souffre trois réfutations successives, et de plus en plus développées.

Lactance, amer offusqué secondé par Eusèbe de Césarée puis Arnobe contre les coups bas de Hiéroclès et ses compères

Le chrétien, d’ailleurs, inquiète de plus en plus. Dioclétien (285-305) qui pendant 18 ans de son règne eut peu à redire sur cette secte vive, finit par craindre le nombre grandissant de ses adeptes au sein même de ses rangs. Il prépare alors les épurations. 303 est une nouvelle année bien sanglante, et par le biais d’un édit particulièrement vicieux, le chrétien se voit tenu de faire acte public d’adhésion aux cultes de l’Empire sous peine de châtiments incluant bien entendu la mort violente. L’intolérance, terme anachronique mais pratique, connue à l’époque sous le néologisme misallodoxia, littéralement haine de l’opinion d’autrui, commence à fermement se ressentir, et les textes eux-mêmes se durcissent (7). Pour la première fois, une collaboration s’établit entre les législateurs et les polémistes.
Lactance, dans ses Institutions divines, chapitre V, s’indigne longuement qu’au moment même où les persécutions battent leur plein, deux ouvrages contre le christianisme paraissent, l’un par Hiéroclès, l’autre anonyme.
«Quel était ce douloureux sophiste, ce Tartuffe onctueux et insinuant ? Nous n’avons aucun moyen de l’identifier. Lactance ne semble pas croire, d’ailleurs, que son élucubration ait beaucoup nui aux siens», rapporte Labriolle (8).
Pour l’auteur latin, ils frappent la Vérité à terre, eux-mêmes peu vertueux, arrogants et imprécis. Pour Hiéroclès, dont Eusèbe de Césarée produira un Contre Hiéroclès en réaction directe à ses dires, il s’agit de ridiculiser l’orgueil du Christ de se donner comme un dieu là où Apollonius semble modeste et n’aspirer jamais à aucune immortalité. Il est proche de Porphyre pour sa critique amère de saints Paul et Pierre, et la mise en évidence des contradictions des Écritures.
Lactance est méfiant à son égard. Cet homme si bien renseigné sur la secte n’en aurait-il pas lui-même fait partie, jadis ? «Ou bien il n’en a rien appris, ou bien il n’y a rien compris» assène-t-il dans une bien truculente diatribe que nous redonne Labriolle dans son intégralité et dont je reporte ici ce frêle passage, assez représentatif : «Il n’est pas surprenant qu’éloigné comme tu es de la sagesse divine, tu n’aies rien compris à ce que tu as lu, puisque les Juifs qui, dès l’origine, lisaient les prophètes et à qui Dieu avait accordé sa mystérieuse alliance, n’ont rien compris à ce qu’ils lisaient. Apprends donc, si tu as une lueur d’intelligence, que si nous croyons Jésus, Dieu, ce n’est pas parce qu’il a fait des miracles, mais parce que nous avons vu se réaliser en lui ce que nous annonçaient les vaticinations des prophètes» (Inst. Div., V, II, 12).
C’est au tour d’Arnobe d’entrer alors dans la partie, avec son traité Contre les Gentils. Il donne de suite le ton : D’accord pour honorer vos dieux, mais pouvez-vous seulement nous en indiquer la véritable nature ? Les sarcasmes sont effectivement très répandus alors sur la mythologie, dont la douloureuse pertinence en fait regretter à bon nombre de païens l’existence de textes tels que ceux de Cicéron sur le sujet (De la nature des dieux, par exemple).
Nous sommes parvenus aux portes du IVe siècle. Politiquement, le virage s’amorce.
Constantin a vu dans le ciel le signe par lequel il vaincra, ce gigantesque chrisme superstar, en rêve ou vision peu importe.
Après Galère qui sur son lit de mort a signé un édit de tolérance assurant aux chrétiens la liberté de culte, perspective avortée dans l’œuf par Maximin qui, lui, incite au renouveau des anciens cultes et à chasser du sein de la cité quiconque persévérerait dans sa «maladie», blâmant à nouveau les chrétiens de tous les maux (9), les adorateurs du Christ entraperçoivent une nouvelle accalmie. À présent protégés par le premier empereur de l’Histoire à se convertir (sur son lit de mort, soit), les chrétiens à qui l’on restitue les richesses confisquées sous Dioclétien respirent. Restent les points litigieux de théologie à régler, entre l’hérésie d’Arius et la foi de Nicée, mais là encore l’empereur va trancher. Le credo sera cicéen. Fin de la discussion (pour l’heure). Certaines grandes familles passent au christianisme, probablement par opportunisme, bien que les défenseurs du paganisme tiennent encore la plus grande partie de la grande noblesse et le milieu de l’enseignement.

Notes
(1) Voir à ce sujet le très récent ouvrage érudit d’Agnès A. Nagy paru chez Brepols, Qui a peur du cannibale ? Récits antiques d’anthropophages aux frontières de l’humanité.
(2) Pierre de Labriolle, op. cit., p 231.
(3) Lire à ce sujet le très bref et éclairant La Mort héroïque chez les Grecs, de Jean-Pierre Vernant, Pleins Feux, 2001.
(4) Fragment n° 63.
(5) Op. cit., pp 274-5.
(6) De Ressur. Carnis, I.
(7) Voir à ce sujet le petit livre très agréable à lire tout juste paru de Polymnia Athanassiadi, Vers la pensée unique, la montée de l’intolérance dans l’Antiquité tardive, Belles Lettres, beau canevas concis permettant de situer clairement le contexte du glissement progressif de l’anthropocentrisme vers le théocentrisme.
(8) Pierre de Labriolle, op. cit., p 306.
(9) En substance : «Le Tibre déborde, les Chrétiens au lion !» parodie amèrement Tertullien dans son Apologétique.