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20/06/2010

L'Homme du néant de Max Picard

Crédits photographiques : Todd Heisler (The New York Times).

Je dois la découverte de ce remarquable et singulier ouvrage à Gabriel Matzneff, qui me le recommanda vivement il y a quelques années de cela.
Je n'ai aucun doute sur le fait que les petits universitaires n'ont pas vraiment dû goûter le texte de Max Picard, paru en 1945, si j'en juge par la relative absence de ce livre dans les références bibliographiques des livres évoquant le nazisme, sans doute pour le ridicule motif qu'il n'a, ce livre sortant si visiblement des sentiers battus, qu'une armature philosophique sujette à caution.
Rendez-vous compte : Picard se fiche franchement de définir le concept de néant en remontant jusqu'aux présocratiques ! Laissons les cuistres à leurs bouturages de virgules et revenons à L'Homme du néant. M'intéresse la volonté acharnée de l'auteur de tenter d'y définir une phénoménologie du néant dont le vecteur serait le langage aussi bien que le visage du bourreau.
L'une des illustrations romanesques récentes les plus intéressantes de cette thématique concernant la voix du Mal est le livre de Marcel Beyer intitulé La voix de la nuit, que j'avais évoqué ici. Bien évidemment, j'ai étudié plus longuement d'autres exemples, plus connus, comme Cœur des ténèbres de Joseph Conrad et le roman de George Steiner, Le Transport de A. H. qui s'en est directement inspiré.
Quelle est, selon Max Picard, la condition la plus favorable pour que le néant apparaisse ? Que surgissent les temps modernes, c'est-à-dire la discontinuité. Max Picard écrit : «Seul le monde de la totale discontinuité pouvait voir un néant, un Hitler, faire figure de chef; lorsque tout est discontinu on perd l’habitude de comparer. Simplement, le néant Hitler se trouvait là; puisque tout change d’un instant à l’autre, on était heureux qu’il y eût au moins le néant Hitler. Un monde hiérarchiquement ordonné l’eût de lui-même projeté dans le néant, un tel néant n’eût même pas pu paraître» (1). Cette discontinuité, je la rapprocherai de deux notions, toutes deux en relation avec la sphère du démoniaque : d'abord, signalons l'exemple de Macbeth de Shakespeare, où le meurtre du roi Duncan provoque une déstabilisation profonde, voire une véritable inversion du cosmos. Ensuite, cette discontinuité me semble présenter quelques caractéristiques communes avec l'inconstance qui, selon le juge Pierre de Lancre, signait indéfectiblement la présence du démon.
De la discontinuité, l'auteur donne une image saisissante que je cite in extenso : «Quand Tamerlan, prenant des corps d’hommes vivants et des quartiers de roches, des têtes d’hommes et des pierres, les entassait pêle-mêle pour en bâtir des murailles, il faisait une action parfaitement claire : on construisait un mur avec des corps et des têtes d’hommes et on entend encore, comme s’ils avaient traversé les siècles, les craquements de ces corps et ces têtes qui se brisent; il semble que ces craquements d’os et ces cris d’hommes aient creusé des failles dans l’air devenu solide, et que le vent, quand il passe sur ces failles, fasse retentir à nouveau ces craquements et ces gémissements. Voilà un crime qui subsiste à jamais, clair et sans équivoque. Les atrocités nazies en revanche semblent faites en passant : précisément comme si des appareils les avaient commises, qui pourraient tout aussi bien produire autre chose : en cet instant, l’appareil est mis sur crime, l’instant suivant, il le sera sur bien-être, ou sur un concert de Bach ou sur l’éducation des enfants; ce sont des atrocités faites comme par jeu ou pour une expérience. C’est pourquoi elles sont si variées, non pas variées comme la nature, mais variées à la façon des expériences; on varie les expériences en matière de cruautés. Tout cela n’est si monstrueux que parce que ce n’est pas à la mesure de l’homme, mais à la mesure de l’appareil, lequel est sans mesure et sans limites» (p. 51). Le crime nazi et peut-être, tout simplement, le crime moderne, je veux dire le crime de masse, le meurtre banalement industrialisé, rationalisé, est l'horreur qui n'a pas de mémoire, qui n'est point chantée ou qui, si elle l'est, ne marquera jamais néanmoins la mémoire des hommes qui n'écoutent plus de toute façon. L'envie de commémoration (comme il existe selon Philippe Muray une envie de pénal, voire, tout simplement, de pinaille) signe la fin de la mémoire, son obscurcissement par un geste déclassé, sans gravité ni réelle présence, sans présent ni futur, ni même, sans doute, sans passé autrement que magnifié, faux, érigé au rang d'intouchable icône devenue marronnier journalistique.
Le monde de la discontinuité, celui où le néant va pouvoir surgir à l'improviste pour s'insinuer dans l'homme et le gonfler de vent (2), est non seulement le monde privé de toute hiérarchie, celui où le noble et l'ignoble sont rigoureusement identiques : «Ce qui remplit l’instant importe peu : meurtre ou Bach, four crématoire ou Hölderlin; la main d’Himmler, qui caresse avec tendresse le bras d’un enfant, un instant après se posera sur le levier qui va déclencher le gaz asphyxiant dans la chambre de mort» (p. 55), mais encore celui de la machine. Le monde de la machine, né à la faveur de la discontinuité que la technique ne peut manquer de faire surgir dans le temps ancestral du cycle en y entant le surgeon de la rentabilité, est celui de l'absence de limite quant aux possibilités du faire humain, comme Günther Anders n'aura de cesse de le répéter. Seul un monde où l'imagination de l'homme n'a plus de limites, seul un monde pourtant désespérément borné par le savoir humain et la facticité technicienne qui réduit les distances et les impossibilités qui autrefois rendaient continu le déroulement du temps, seul un monde semblable, qui est le nôtre, peut indifféremment passer de la main de Bach à celle de Himmler.
Pour Max Picard, c'est donc un monde sans continuité (3) devenu plat, sans plus aucune profondeur métaphysique, rigoureusement horizontal dans son extension rendue souveraine par les miracles techniques, c'est donc un monde débarrassé de toute idée de hiérarchie politico-religieuse qui a non seulement pu devenir le théâtre où les pantins nazis se sont agités mais qui, littéralement, a permis leur déhiscence. En fait, tout se passe comme si le néant était animé d'une volonté maligne qui lui a permis de guetter le moment le plus propice afin de faire clairement intrusion, par quelque brèche (le visage de Hitler, sa bouche), dans le monde que nous connaissons. Une fois la brèche ouverte, plus moyen de la refermer, certainement pas en la calfatant avec le goudron sucré de François Meyronnis, une prose dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle est elle-même inconstante ou plutôt inconsistante, discontinue, sans mémoire : «Le néant existait avant Hitler, mais il n’avait pas encore trouvé son expression; l’hitlérisme la lui donna : c’est le cri, le cri et non le langage, car le néant n’a pas de langage» (p. 20).
Avant d'évoquer les rapports que le néant entretient avec le langage selon Max Picard, attardons-nous quelque peu sur les passages, à mon sens remarquables, où l'auteur évoque le visage d'Adolf Hitler. La banalité de l'horreur, une fois encore, est de mise : «C’est une chose frappante que nombre d’assassins nazis n’ont pas l’air d’assassins : Himmler, par exemple, a l’apparence d’un fonctionnaire postal assez pédant, mais non pas du plus monstrueux tortionnaire que la terre ait porté. Le mal était là si monstrueusement démesuré qu’il n’entrait plus dans la forme humaine, et comme la forme humaine ne le circonscrivait plus, il n’en devenait que plus démesuré et grandissait au-delà de toute forme et mesure humaines (p. 50). Si l’on considère le visage d’Hitler, poursuit Max Picard, et qu’on se demande à quel genre d’homme il fait penser, on a l’impression d’avoir rencontré des visages semblables parmi les colporteurs qui vendent des cartes postales […]» (p. 59). Picard clôt ces pages par une drôle d'image, pas vraiment réussie : «Le visage d’Hitler est la face externe du néant» (p. 63).
Hitler n'est que le parangon de l'extrême banalité si je puis dire. D'autres visages de bourreaux méritent que l'on s'attarde sur le spectacle qu'ils nous offrent : «Chez d’autres assassins nazis, en revanche, la peau et la chair du visage sont tout imprégnés de meurtre, on dirait que les coups assénés par le meurtrier à sa victime sont revenus frapper le visage de l’assassin qui semble broyé par ces chocs en retour, aplati, écrasé. Tel de ces visages se présente comme une mixture broyée de meurtre et de chair, où les yeux sont comme de méchantes cicatrices» (pp. 50-1). Il n'est d'ailleurs pas certain que ces visages composés de meurtre et de chair ne soient finalement point ceux du médiocre, l'homme des foules qui, selon Poe et Baudelaire (mais aussi Arthur Machen), est un assassin en puissance.
Qu'est-ce que le langage du néant ? C'est la voix de ce qui est discontinu. Voyons ce somptueux extrait : «Les paroles de l’homme, dans le monde de la continuité, semblaient n’avoir pas de commencement, mais venir de quelqu’un qui les transmettait, comme font les ouvriers dans un chantier lorsqu’ils se passent des tuiles du sol jusqu’au faîte, et les mains des hommes forment comme une route unique où circulent les tuiles.
Les paroles des hommes semblaient n’être que les moments perceptibles d’une conversation qui venait de très loin et qui se poursuivait. Les hommes d’autrefois se trouvaient présents dans ces paroles, et quand on s’arrêtait sur l’une d’elles, on croyait y percevoir la rumeur de ceux qui avaient été et de ceux qui n’étaient pas encore» (p. 101). J'ai, à ma façon, tenté d'évoquer la crise du langage (je préfère les termes de tristesse de la parole) qui peut être lue comme la rupture d'une longue chaîne d'or dans un de mes essais, recueillis dans La Littérature à contre-nuit, intitulé L’arche brisée de la parole, référence évidente aux beaux textes de Jean-Louis Chrétien sur cette thématique.
Dans ce monde cassé, selon la belle expression de Gabriel Marcel, la pitié qui est le chant rédempteur, ne peut point abriter l'horreur, ni même, peut-être, la fixer. La pitié moderne ne console point; elle range l'horreur dans de petites cases sociologiques, elle rompt la vieille histoire du meurtre par le séquençage ignoble de la dépêche de presse : «Et quand cette monstruosité advenait, écrit Max Picard, elle était recouverte par la noire mélancolie des autres hommes, des hommes qui voyaient le forfait : la mélancolie de Tacite est comme une nuée qui descend sur les forfaits de Néron; les phrases lourdes de sens de Tacite sont comme l’orbite d’un astre sombre, dont l’éclat absorbe les forfaits de l’empereur» (p. 56). De pareilles phrases, celles auxquelles J.-K. Huysmans songeait peut-être au moment où il décrit les derniers instants du maléfique Gilles de Rais, n'existent tout simplement plus à moins que, encore vivantes çà et là, elles ne soient immédiatement recouvertes par les flots du journalisme.
Dans notre monde qui est le monde cassé, le monde plat de la discontinuité, le monde du verbe appauvri qui est slogan et pornographie verbale de la Presse, dans notre monde qui s'est définitivement débarrassé du Christ et de la verticalité sanglante qu'il a instituée sur la Croix, l'antisémitisme, affirme Picard, ne pouvait qu'ironiquement revenir à la surface, pour éclater, une nouvelle fois, comme une immonde éruption de haine : «il était inévitable que dans un monde toujours plus détaché du Christ reparussent au premier plan ceux qui s’étaient les premiers détachés du Christ : les Juifs. La déchristianisation générale, accomplie presque insensiblement et sans luttes, remit en évidence les Juifs qui s’étaient les premiers et par une décision violente séparés du Christ. Dans un monde où rien n’est plus distinct, l’histoire sainte s’est chargée de marquer d’un signe qui les distingue ceux qui jouèrent un si grand rôle dans l’histoire sainte» (p. 117). Ces lignes, qui assurément peuvent être reprochées (et l'ont peut-être été) à son auteur par les docteurs en pureté qui taxeront Picard de nourrir une conception théologique pour le moins extrême (ou bien : rigoureusement orthodoxe) qui fait de l'élection du peuple juif une élection à rebours.
La voix du néant est donc la voix de l'homme médiocre, sans provenance ni descendance, meurtrier ou bourreau perdu dans les foules, dont la vie quotidienne paraît privée du plus petit sens parce que ne la surplombe aucun ciel, ne la guette pour l'engloutir aucun enfer. La voix du néant est la voix de l'homme du milieu, dont l'une des plus comiques manifestations nous est donnée par cet hypothétique centre politique français. Non que la droite et la gauche, les extrêmes, ne soient point médiocres. Le centre, lui, est encore infiniment plus médiocre de ne même pas choisir ses erreurs, ses ridicules slogans, ses compromissions. Le centre est le néant, aussi bien philosophiquement que politiquement. La malfaisance est aux extrêmes ? Non, pas seulement : la malfaisance consommée, la malfaisance médiocre, si typiquement moderne, irrécusable mélange de stupidité, de lâcheté et d'opportunisme, est au centre, est le centre, le neutre.
Le monde de la discontinuité est celui de la parole brisée, du langage du néant qui ne peut être que cri, mot d'ordre ou bien incantation, verbe creux du magicien des mots, comme Hermann Broch tentera de le montrer dans un prodigieux roman hélas peu connu, Le Tentateur : «Le mot était avec l’acte dans un rapport étroit et réel, lui conférant esprit et mesure. Le mot d’ordre, lui, n’est plus en rapport réel avec l’acte, il n’est que le bref slogan qui le commande. C’est pourquoi il exerce une séduction trompeuse : il apparaît comme le mot magique, qui appelle toutes choses à la vie, et Hitler semble le grand magicien dont les incantations suscitent action sur action; à moins qu’on ne préfère dire que ses conjurations font surgir ces actions pressées et successives d’un monde caché, connu de lui seul. On croyait voir une puissance surhumaine et irrésistible; or il n’y avait pas là de structures cohérentes d’aucune sorte; il n’y avait que le mot d’ordre qui servait à Hitler d’incantation toute-puissante» (p. 71).
Le langage recule doublement devant l'horreur : devenu cri ou slogan, minutieusement analysé par Klemperer, il serait faux de penser qu'il peut être rédimé. Avec les actes de barbarie, le langage se perd, se gâte, comme les visages des bourreaux. Cependant, la contagion ne peut être comprise que comme la seule peste, que l'on parviendra finalement à contenir quels que soient les ravages qu'elle provoquera, qui contaminera le corps du langage. Celui-ci semble bien plus profondément atteint par le Mal. Il n'est pas seulement corrompu mais comme annihilé, retourné en son contraire, le mutisme : «Le langage ne peut conduire l’homme que jusqu’au bord de l’abîme où sévissent ces monstruosités criminelles. C’est au bord de cet abîme, là où le mot est arrivé à sa propre lisière, et touche à sa fin, quand cette fin ne peut même pas prendre la forme du ah ! d’un dernier gémissement, c’est en ce lieu que prolifèrent les monstruosités» (pp. 74-5). Max Picard poursuit, fort logiquement, passant des conséquences du Mal sur le langage à celles sur l'homme, pour finalement affirmer qu'on ne peut séparer les deux. Toucher à l'un, le langage, c'est toucher à l'autre, amoindrir ses facultés, corrompre ses desseins les plus purs, flétrir son âme : «L’homme, arrivé à ce point, frémit; il ne frémit pas seulement devant ce qu’il y a de monstrueux dans l’Allemagne récente; il frémit plus encore parce qu’il se trouve à l’extrême bord du langage, là où le mot prend fin, car là où le mot prend fin, l’homme lui-même prend fin […]» (p. 75).
La nature dit sa plainte, écrit Max Picard, quelques pages plus loin (p. 126), rejoignant à mon sens les très belles intuitions de Walter Benjamin sur la création rendue muette par le péché de l'homme, faute qui a ses yeux ne peut que concerner le langage. Ce n'est pas en parlant que l'homme a péché; ce n'est pas en nommant, c'est en bavardant, en mentant, en surdénommant : «La nature même semble troublée quand l’homme est détruit ; de tous temps une nature troublée a accompagné l’homme détruit, tant elle prend part aux vicissitudes de l’homme : maladies, tremblements de terre, rigueurs du climat, ainsi s’exprime le trouble de la nature. La nature dit sa plainte. Mais comment la nature enchaînée (et, dès que l’homme est détruit, durablement enchaînée), comment la nature muette aurait-elle d’autre moyen de dire sa plainte si ce n’est en devenant toujours plus belle ? C’est par sa beauté qu’elle élève sa plainte vers le créateur, c’est par sa beauté qu’elle parvient jusqu’au créateur !»
Que reste-t-il dans le monde souillé par la pollution visible et invisible du nazisme ? Un homme perdu, sans voix, bredouillant les mots, toujours les mêmes, qui infatigablement tournent dans sa pauvre cervelle. Un pantin désarticulé, n'ayant plus aucune perception de la tradition, refusant l'héritage du passé, se moquant du présent, ignorant l'avenir, un lémure qui n'a même plus la capacité de se tenir droit pour, au moins, comme Musset le fit dans sa magnifique Confession d'un enfant du siècle, hurler son désespoir (4). Non point un sauvage mais un barbare qu'une ultime colère de son créateur aura peut-être la bonté de balayer de la surface d'une terre ravagée : «L’homme du commencement des temps ressemble aussi à l’homme de la fin des temps : aucun ne connaît le langage, mais le premier vit, parce qu’il s’en approche, l’autre meurt parce qu’il s’en éloigne. Chez le nazi, le mot a perdu toute valeur et seules comptent les choses et les actions, mais non pas celles du commencement des temps, dont Hamann dit qu’elles sont «le signe, le symbole, le gage d’une unité nouvelle, secrète, inexprimable et d’autant plus intérieure, en laquelle se communiquent et s’échangent les idées divines» (p. 164).

Notes
(1) Max Picard, L’homme du néant [1945] (traduit de l’allemand par Jean Rousset, Neuchâtel, éditions de la Baconnière, 1946), p. 15.
(2) «La structure est ici la même que dans le chaos : ni ordre, ni hiérarchie, mais discontinuité partout. L’homme est comme un récipient où l’on prend et où l’on jette tantôt ceci, tantôt cela, tantôt la musique, tantôt le meurtre; l’homme n’est que l’entonnoir du chaos» (p. 55).
(3) Ainsi très poétiquement définie : «De nuit les trains, sombres étuis fermés, passent en trombe dans les gares; parfois l’un d’eux s’arrête, les rideaux s’ouvrent aux fenêtres qui s’éclairent, et des visages apparaissent; ainsi en est-il des hommes dans le monde de la continuité; ils vous apparaissent comme la partie éclairée, seule visible, d’un convoi obscur et sans fin» (p. 103).
(4) «Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir; et entre ces deux mondes… quelque chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages […]; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou un débris», Alfred de Musset, La confession d’un enfant du siècle [1836] (Gallimard, coll. Folio classique, 1996), pp. 24-5.