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03/06/2010

Cours camarade, cours, le tram est après toi !, par Michel Hoëllard

Crédits photographiques : Alberto Pizzoli (AFP, Getty Images).


Rappel : Michel Hoëllard
Golfe Story etc.
Omar nous a tuer.
Une belle au dieu dormant.

Acteur individuel d’un des 4,5 millions de voyage/jour exigé par le fait de gagner ma croûte à Paris, j’ai le temps, ainsi trimbalé, de lire et je vous jure, comme d’autres y dorment, qu’en métro je lis drôlement BIEN ! De lire oui livres ou feuilles volantes, tracts ou journaux gratos, affiches, pancartes, tags et souvent par-dessus l’épaule du voisin. Rabiot genre coup de bol, il m’arrive même assez souvent d’être amusé.
Dans ces instants de trajectoires quotidiennes, c’est en effet bon de rire un coup et de refermer La douce de Dostoïevski formidablement traduite par André Markowicz afin d’ouvrir, naïf et en confiance, le T3 Mag tombé frais du jour dans ma boîte à lettres. Ce catalogue – plus que véritable magazine – est envoyé par les services municipaux à des parisiens pas plus concernés par le tramway dont ça cause (même s’il bouclera bientôt leur ville) qu’ils ne le furent hier, on s’en souvient, par les élections régionales en charge dudit moyen de transport.
Voyons un peu.
Il s’agit là du dernier numéro d’une revue, je répète, gratuite mais appelée, on le lui souhaite, à un bel avenir. T3 Mag = 3e Tramway parisien ou, on line, ici.
Au-delà des détails techniques de l’opération urbanistique qu’est bien entendu la complexe production ex nihilo d’une ligne de transport «moderne» ou encore du bien-fondé d’un chantier sur lequel j’avoue n’avoir point de compétence, la page 10 de ce magazine m’apprend l’air de rien qu’il s’agit tout de même d’une «réelle opération artistique». Réelle, remarquons l’insistance sélective… au cas où d’aucuns hésiteraient et Artistique bien sûr, parce que, hein, faut pas déconner avec la Culture et Moderne, ça mange jamais de pain.

[À propos de moderne, une fois prochaine et si Asensio, libraire-éditeur, m’y autorise encore*, je causerai de la maison Quechua qu’a inventé le laçage sans lacets des chaussures puisque, sachant dit-on de moins en moins lire et écrire lors de leur entrée en sixième, nos djeunes qu’on a et dont cette entreprise fait sa clientèle-cible, ils savent plus non plus bien lacer leurs pompes.]

L’indigence contemporaine de l’art éponyme étant ce qu’on sait, avec ou sans artistes, je me surprends soudain à craindre le pis avant de poursuivre ma découverte de la «réelle opération artistique» ainsi promue par T3 Mag.
Ceci dit, puisqu’il est moins aisé de commenter dans un métro brinquebalant que de citer in extenso, citons = «Son tracé végétalisé (celui du futur tramway) et engazonné incluant dimension urbaine et dimension artistique, ouvre ainsi une nouvelle façon de vivre ensemble (sic) et donne une place privilégiée à l’art contemporain.» Des «artistes» seront donc dûment «mandatés» pour accompagner, «acter» et même «scénographier» ce chantier en vue de mettre «le tramway en perspective» à l’aide de diverses mais nécessaires voire «dérangeantes interventions». Celles-ci seront de «véritables interfaces prenant en compte la dimension territoriale du projet par des collaborations délibérément transversales» avec les indigènes locaux (1), les institutions limitrophes (2), les écoles sans lacets (3), les commerçants ou de simples péquins de passage.
Ces derniers, là, au fait, pourquoi ?
La réputation internationale revendiquée sans plus de précision par et pour ces 30 installateurs «de renom» nous assure qu’ils seront incontestablement de qualité AFNOR, NF et wifi. De surcroît, puisqu’il est toujours délicat de se fier à des saltimbanques peu ou prou intermittents du spectacle («ta Culture, c’est nous !»), ces derniers se verront surveillés ou mieux, encadrés par un éminent économiste, un tout aussi éminent sociologue et, tant sont tristes nos tropiques post-Haïti, par un anthropologue pur jus (ces sires sont réputés, il va de soi mais las, nul patronyme n’est imprimé céans). Haïti tiens oui où, pour baptiser leur récent tremblement de terre, certains habitants parlent désormais de «l’artiste» tant son intervention durable a su remanier les paysages...
Ce qui nous ramène aux nôtres, d’artistes dont la mission de petit collectif métropolitain s’avère et avoue, in fine et sans fin, vouloir faire de la capitale de ce beau pays une «authentique vitrine (et non une bête courroie) de transmission d’art». Kézaco ? Vitrine (lieu d’exposition pour la vente) + transmission (action de faire passer quelque chose à quelqu’un) + art (en place de la baderne Dieu) = Frais du jour, mon poisson, bien frais et exempté de tout péché à venir !
Le STIF et la RATP «réfléchissent désormais en partenariat à (re-sic) des artistes» capables de «fournir des repères» à la masse d’usagers emportée par la rame qui les traîne, les entraîne écrasés l'un contre l'autre et le flot sans effort les pousse, enchaînés et les laisse épanouis, enivrés et heureux dans ledit tramway ronronnant sur sa nappe de gazon en brosse; des artistes en un mot capables de baliser pour les ignares que nous sommes, cheminements ludiques, gommage des vieilles mœurs et allègres correspondances. Cherry on the cake, «une œuvre sonore réalisée par un compositeur contemporain accompagnera le voyageur dans TOUS ses trajets (insistance de la rédaction sur ce TOUS). Les vitres et les stations seront confiées à des artistes et (last but not least, ndr) les noms de certaines stations seront de même pensés par des écrivains».
Mon Dieu, mais c’est terrible une chose … des choses pareilles ! Une machination de ce tonneau !
Nous voilà donc promis à supporter les tapages anxiogènes d’un fond sonore accompagnant nos moindres déplacements comme dans n’importe quel Ikea ou chiottes de bar branché.
Nous voilà intimés d’agréer plus que faut l’atonalisme déconstruit et ce, en payant plein pot le trajet et encore ce, sans rien ou plus beaucoup en voir du paysage qui file autour !
Rions un peu voulez-vous : sur fond d’un slam dodécaphonique remixé en techno-punk live par Lady Gaga (elle existe !) et plus gavé que vraiment ému par l’opacité 3D d’un néo-Grand verre-cathédrale duchampien en guise de vitres de tramway (ou interfaces optiques), je descendrai donc tout gai à la station «Éducation sentimentale», folâtrerai un peu en direction «De si jolis chevaux» avant, faute d’une réelle attention de ma part, de me prendre la tronche dans de traîtres «Fleurs du mal» évidemment moins prévisibles que leurs 3 voisines «Femmes puissantes». Appellations d’ailleurs plus staïle […] que l’actuelle et tristounette Porte d’Italie qui ne désigne, la pauvre, qu’une toute petite direction sans autre aventure qu’une glu de bagnoles embouteillées. C’est pourtant bien là, Porte d’Italie, que l’entreprise de falsification gentiment moquée ici a débuté sous le règne du Président Pompe (ou Bougnaparte), baptisant à l’époque «Rivoli», «Vivaldi» ou «Villa d’Este» de hideuses tours de transit pleines d’asiatiques qui (déjà) s’en contrefoutaient. Ledit Pompidou entamait ainsi et pour long le fait de payer en mots un réel de moins en moins comptant mais qu’importe, l’intention seule compte.
Nous sommes ici sur les pages d’un blog où se dénoncent tartuffes de l’Histoire et visionneurs littéraires et ces vraies fausses monnaies-là, je le crois, ont en commun le même soubassement d’une Culture à perpète, la même imposture d’une Culture autoproclamée du simple fait d’être en action dans le plus insignifiant geste du plus négligeable quidam.
La Culture chérie tu ouas, c’est plus non pas le BWV 1007 avec du violoncelle dedans mais bien tout ce que toi tu fais, ce que toi, t’es et même quand tu me téléphones de dans la rue en fait. Tu ouas c’que j’veux dire ?
En écho au lancinant «tout est politique» pré-gauchiste, voici revenu le burlesque «tout est art = tous artistes» qui, entre nous soit dit, métamorphose le brossage de mes trente-deux quenottes (matin, midi et soir) en démarche éthique ou mieux, en durable pratique culturelle.
Dirait-on pas qu’il y a dans ces façons de mettre bas à la fois notre langue française, ses valeurs (l’homme, le sujet ou la loi naturelle) et jusqu’à sa ville (le hasard objectif, l'incognito, les insomnies) une chochoterie très à même de porter le projet qu’un autre, il y a long, avait nommé outre-Atlantique le «cauchemar climatisé». Je sais pas vous mais moi, il me semble avoir de moins en moins envie de flâner, vadrouiller, dériver dans ces «rues des villes à Paris» pour citer Debord qui n’en demande pas tant ou, en plus pétainiste, dans cette «région-village qui rassemble les Franciliens» dont cause si bien Cécile Duflot.
Un peu les foies, même, dans ce dernier cas.
Bien entendu, tout ceci relève jusqu’à présent du seul parisiano-parisianisme mais, vu comme sont généralement haïes toutes les espèces de frontières, âges obscurs, viles séparations, désaccords parfaits et préhistoriques limites, qui de vous est prêt à parier sa thune que ça va pas tourner franco-français fissa en attendant d’envahir l’Europe béate puis le Tout-monde ?
C’est déjà fait ?
Ah bon ?
Ben ça alors, j’avions raté un épisode ou bâillé trop fort aux corneilles.
«Faites de la musique» et «Machin-plage» avaient déjà pourtant servi de pouponnières d’avant-gardes mondialisées (et aux infos, ce dernier serait sur le point de s’agrandir en 2011 et de passer d’un petit juillet-août où je suis pas si souvent là, à l’année complète tous les ans ! Enfin, je vais pouvoir sans sacrifier de RTT suivre la fameuse formation-seniors «D’un château de sable l’autre» pour peu que le ciel soit clément…)
Reprenons.
Ce sabir-là est comiquement niaiseux mais pourtant personne rigole, personne grince non plus de trouille. Ni compassion ni ridicule tant sont costauds le respect, la tolérance ou l’indifférence que le bon peuple -dont je suis- porte aux multiples pantalonnades institutionnelles. Il y est toujours question d’art d’arts, d’authenticité et de réalité, d’abolition des intervalles, de la syncope du secret, de dissidences ou d’interventions contemporaines décalées et vrai, c’est pas cette création d’un indispensable tramway de rocade qui me «pose problème» mais bien la manière dont nos édiles vendent au futur utilisateur que je suis sa scénarisation ou son petit + artistico-festif comme si l’art (et celui-ci en particulier) était à même de rendre mes trajets métro-boulot-dodo plus excitants qu’ils ne le sont par ces temps de chômage chronique.
L’aventure est au coin du périple où tout pesé, avoir un «vrai» boulot, juste c’est pas croyable !
Au train où ces choses vont, serai-je réellement surpris lorsque STIF et RATP remplaceront le «ticket-chic» d’hier par de nouvelles communications incitatives genre : «Mon beau tramway, roi des trajets» ou, moins panthéiste et mieux disant : «Stabat moteur en baladeur !»
Ces novlangues qui nous occupent (dans toute l’essence du terme) mériteraient qu’un philologue ancienne manière les dissèque de près car, à force de résister héroïquement aux vilaines divisions de notre monde révolu et de ses encore plus méchantes discriminations, ce jargon chimérique mais drôlement pétulant se veut omnipotent voire présent à vie et à gogo. Les Algeco ou habitacles de chantier se nomment aujourd’hui «bases-vie», les individus voyageurs y deviennent «nomades» et les voyages, «mobilités urbaines» quand ce qui s’y montre n’est souvent qu’un invalide pépiement d’art et d’arts, glouglou d’authentique, charabia de réel, volapük d’interventions immatures capables, c’est à craindre, de rénover à coups de peintures sur verre et de bruitages scellés l’enveloppant, l’ardent, le vif et expressionniste pourtour parisien en un effarant concept de métro portable sur soi, en bulle d’art autonome où les vitres, refaçonnées vitraux opaques, verront pas plus valser les réclames Dubo, Du bon, Dubonnet d’une Zazie éberluée que les lignes de façades et, à dessein, je cause pas du tout des gambettes trottinant en jupette volante sur les trottoirs…
Au moins et dépassant ce machisme manifestement rétrograde, on va pouvoir, dans ces tramways, se téléphoner en public sans être rien détournés par de vieux travellings paysagers !
C’est vu, chez T3 Mag, on ne fait pas le tri : tout est recyclé direct poilade et je me découvre sans rien demander «réel acteur de ma démarche». Bien qu’il me reste à savoir où réside le piège à con, je crois quand même qu’il était temps !
Depuis quelques années que la Culture bramée haut fort rénove et proscrit pleinement les cloisons isolantes des arts qu’étaient hier encore la Mousique, la Littératoure, la Pin’toure etc. je me surprends moi, modeste voyageur, à désirer l’âge d’une retraite à ma Bretagne (Carte Vermeille vs Carte Orange) afin de pouvoir, mieux qu’ici, m’y claquemurer une fois pour toutes avec mes cyprins, mon fournisseur d’accès, mes matous, bouquins, clopes, phlébite, marées noires et clébard ou même avec une diablotine m’offrant d’ultimes et intéressants débouchés loin de tout.
J’aurai-t-y pas en ces matières et quelque sorte sottement, une obtuse envie de me serrer la ceinture sur les prochaines et innovantes petites ceintures qui se prennent pour l’avenir radié ? J’aurai-t-y pas en ces 14 juillet perpétuels et tout aussi sottement, une simple envie de rester dans mon lit douillet ?
On voit qu’au-delà de l’art, des sonorisations et de la mise en scènes du futur transport public (voire du futur tout court), il est encore envisageable de rire et pourtant, un «discours» dont l’ambition avouée est non seulement de dénaturer le réel mais encore de le remplacer au pied levé, c’est pas tant qu’il faille le dénoncer à tout vat mais bien refuser, même en muet, d’y prêter la moindre foi ou a minima, s’étonner qu’on nous raconte n’importe quoi sur n’importe quel sujet.
Ce tramway est un des sujets.
Il en est d’autres.
Rire donc, rire encore mais ce rire est-il pas lui aussi déjà préprogrammé, est-il pas intégré, configuré d’avance dans ces trajets pour bisounours, est-il pas conçu comme l’efficace Hymne à la Joie de mon insu ? Dans cette perspective, l’e-book citoyen est-il pareil prévu d’office dans chaque tramway nommé délire ? Le livre lu collectivement ? L’alexandrin interactif ? L’acteur de foi qu’est dans nos rues (ou l’inverse) ?
Ou est-ce un rire à lui tout seul qui serait une véritable géhenne, un spasme, une atteinte rance au droit inaliénable de chacun à être artiste, une contradiction too much ringarde ?
Non mais !
Bouclons sur une lacanerie en disant que si la parano ou le conservatisme sont jamais loin, il arrive que le conservateur paranoïaque ait pas tous les torts mais c’est une autre histoire.
Une toute autre histoire.
Ou ses restes.

* Du même éditeur et du même signataire, d’autres «papiers» sont lisibles en ligne dans la Zone. Celui-ci lu, nous ne saurions que conseiller fortement leur relecture afin de se bricoler autant que faire se peut une comprenette aux aguets.