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02/06/2010
Un coup de bristol pour Michel Le Bris. Mise au point de l’Institut de démobilisation sur le clash Reza-Lapaque

Cités dans l’article d’Hubert Artus du 27 mai évoquant le clash Reza-Lapaque (1), sur le site Rue 89, nous souhaitons donner notre interprétation des faits, attendu que nous sommes les auteurs de ce «tract sujet à caution», qu’on dit à l’origine de l’agression verbale. Bien entendu, nous pourrions reprendre l’intégralité des propos qu’Artus tient à notre sujet, et le contredire point par point. Nous pourrions noter que le texte De la littérature bourgeoise et de sa mort annoncée n’a pas été écrit par un «universitaire rennais resté anonyme», mais par un groupe de chômeurs et précaires bretons, dont certains précisément travaillaient dans le secteur de la grande distribution, au moment de sa rédaction, en mai 2008; nous pourrions infirmer l’allégation selon laquelle «s’il y a un festival où les luttes sociales […] s’expriment, c’est bien à Saint-Malo», en évoquant l’accueil que Michel Le Bris a fait à notre pétition de soutien aux salariés des centres E. Leclerc, au cours de l’inauguration de la 19e édition de ses Étonnants Voyageurs, pétition sur laquelle plusieurs dizaines d’écrivains ont cru bon pourtant d’apposer leurs signatures (dont Pierre Pelot, Caryl Ferey, Patrick Boman, Jean-Bernard Pouy, Patrick Raynal, Didier Daeninckx, Georges-Olivier Châteaureynaud, Jean-Luc Marty, etc.) (2); nous pourrions établir la liste de nos faits d’armes passés, pour prouver à Hubert Artus que nous n’avons plus rien, hélas ! de ce «jeune garçon encore vert qui vient d’entrer en militance» qu’il évoque. Mais plutôt que de revenir sur ces approximations, ou de disputer sur le vin et l’eau minérale, nous préférons prendre un peu de hauteur, afin peut-être que la vérité y gagne, au bout du compte.
Le festival malouin Étonnants Voyageurs n’est qu’une impitoyable comédie, voilà peut-être tout ce qu’il y a à retenir de la polémique qui oppose le photographe Reza au journaliste du Figaro Sébastien Lapaque, après que celui-ci a fait le zouave dans un wagon de la SNCF, en passant d’une imitation d’André Malraux à une imitation de Jean Gabin (1). Car en deçà de la polémique elle-même, qui tourne autour de la passionnante question de savoir si des propos évoquant la France de Gaston l’Éléphant et de Jojo le Lapin sont des propos racistes — question sur laquelle les médias et les blogs à la mode se sont pourtant jetés comme des vautours, histoire de meubler un peu leur grand vide éditorial —, il y a simplement un texte, un texte argumenté que l’Institut de démobilisation avait diffusé massivement, il y a deux ans de ça, au public du café littéraire (3); un texte directement politique sur lequel les organes de presse qui se complaisent à relayer cette vaine polémique se gardent bien de s’étendre.
Du reste, ce texte «qui a circulé tout le week-end à Saint-Malo» (1), cette année encore, sans même que nous ayons eu besoin de nous y déplacer, dit simplement tout haut ce que tout le monde pense tout bas, derrière les stands du salon du livre ou dans les recoins du Palais du Grand Large; ce qu’on se chuchote à l’oreille, en sortant de la salle Maupertuis ou du théâtre Chateaubriand. Et c’est là le fond du problème, en vérité, le point aveugle de cette petite affaire, dont notre texte a seulement été le révélateur : sous leurs airs obligeants et respectueux, les éternels invités du festival Étonnants Voyageurs, c’est-à-dire les hôtes de prestige de Michel Le Bris, qu’ils soient les signataires de son Manifeste pour une littérature-monde en français, des écrivains de salons, des critiques en goguette, des écumeurs littéraires ou d’augustes journalistes parisiens, n’en demeurent pas moins de fieffés hypocrites, qui profitent de la moindre occasion pour se payer la tête de l’ancien directeur de La Cause du Peuple — quitte à récupérer un texte de l’Institut de démobilisation, qu’on fera circuler au nez et à la barbe de ce vieux pirate, et qu’on lira encore «d’un ton quasi gaullien» (1), sur le chemin du retour, pour provoquer une dernière fois l’hilarité générale.
Et Dieu sait que les raisons ne manquent pas d’avoir le sourire aux lèvres, quand on s’intéresse de près au parcours de Michel Le Bris : car «entre la révolution de Mai 68 et celle, 40 ans plus tard, de ces Étonnants voyageurs, il y a une distance infranchissable qui est celle des barricades; et l’improbable grand écart qu’a été la vie de certains» (3). Qu’on se souvienne seulement des rires réprimés de l’assistance, le jour où le député-maire UMP René Couanau lui a remis la légion d’honneur, après une rétrospective biographique dans laquelle il s’est bien gardé d’évoquer son ancien engagement maoïste. Comme l’a très bien compris Sébastien Lapaque, tout anar de droite qu’il est, Michel Le Bris est une impayable caricature de ces «anciens gauchistes passés au service du Capital» (4), et il n’est pas question de revenir sur les accusations que nous lui avons adressées par le passé.
Mais regardez-les un peu, les autres, ces habiles qui étouffent leurs éclats de rire chaque fois que le même Le Bris passe à leur hauteur, et qui lui font des ronds de jambe devant les caméras de la télévision, avant de s’esclaffer de plus belle. Et c’est là le fin mot de l’histoire, dont tout porte à croire qu’il circulera beaucoup moins facilement sur les réseaux de la Toile que les propos diffamatoires de Sébastien Lapaque.
C’est très simple à comprendre. Les mêmes qui se payent la tête de Michel Le Bris, et de sa trajectoire intellectuelle inconséquente, préféreraient qu’il n’en sache rien, tant qu’à faire, qu’il n’y voit que du feu, afin qu’il les réinvite à bord de son grand palais voyageur, l’année suivante.
Les mêmes qui brocardent — et à raison du reste — l’ancien membre de la Gauche Prolétarienne, ne manqueraient pas un seul de ces mirifiques week-ends passés à courir avec lui les cocktails, les dîners mondains et les suites des grands hôtels de la cité des corsaires, tout ça aux frais de la princesse — sans compter la publicité et les ventes de leurs bouquins.
Une fois que cela est dit, tout devient plus clair : pourquoi Olivier Maulin suggère vivement au journaliste du Figaro de la fermer, aussitôt qu’il comprend que Reza a dégainé sa caméra; pourquoi le même Maulin chante «Adieu Saint-Malo ! Adieu Saint-Malo !», conscient qu’il n’en faudra pas plus pour que son acolyte soit banni à jamais de cette petite société littéraire (c’est Maulin qui le dit, tendez l’oreille, il dit : «Lapaque t’es tricard ! c’est fini pour ta gueule !»); pourquoi Lapaque s’énerve, quand il réalise qu’il devra renoncer à son précieux Pass VIP l’année prochaine (et malgré les fallacieux sous-titres qui lui font dire, à la fin de la bande vidéo «Tu me donnes pas le bristol [sic] espèce d’enculé !», tout le monde a compris qu’il lance à Reza «Tu me donnes pas à Le Bris, toi, espèce d’enculé !» : point de départ de l’agression verbale); pourquoi Maulin se presse d’envoyer ses excuses serviles au président du festival, auquel il doit le peu de notoriété qu’on lui connaît; pourquoi ils se justifient en rampant, les uns après les autres, tous ceux qu’on voit rire bassement sur la petite vidéo d’une minute et une seconde. Pourquoi encore, dans son article pour le site Rue 89 — dont chacun sait qu’il figure parmi les partenaires-sponsors d’Étonnants Voyageurs —, Hubert Artus en fait des tonnes pour prendre ses distances avec notre texte, qu’il n’hésite pas à juger «d’une insondable bêtise» (1), afin de témoigner sa fidélité sans faille au capitaine Le Bris.
Et Olivier Maulin peut bien exprimer ses regrets, en reconnaissant par la suite que «c’est idiot de baver sur un festival qui vient de nous permettre de parler de nos livres durant trois jours […]» (5). Certes. Hormis que, manifestement, personne n’a l’air de se gêner pour le faire.
En vérité, ce qu’il y a à retenir de ce non-événement médiatique, c’est peut-être la solitude d’un vieux loup de mer, la solitude d’un littérateur au crépuscule de sa carrière, d’un humaniste de quatre sous qui s’obstine à nous faire croire qu’il est encore fidèle à ses idéaux d’antan, quand il met sa littérature-monde au service de l’idéologie capitaliste — avec les logos des centres E. Leclerc, de Total, de Veolia environnement et d’EDF qui clignotent à la ronde. La solitude d’un homme peut-être, mais surtout la médiocrité de sa cour, la médiocrité de ses suivants et de ses invités d’honneur, qui se moquent avidement de lui par derrière, qui le persiflent à bouche que veux-tu, dès qu’une poignée de kilomètres les séparent de son fortin breton, qui en font la risée de leur petite intelligentsia nauséabonde, mais qui ne manqueront jamais de lui lécher obséquieusement les bottes, pour ne pas dire le cul, en public, parce que les temps sont durs pour l’industrie du livre, et qu’on ne renonce pas comme ça à boire des coupes de champagne en veux-tu en voilà, sous le beau soleil du mois de mai, en se gavant pour pas un rond de plateaux de fruits de mer.
Céline Le Magadou, Sébastien Roussel, Jean-François Souvier pour L'Institut de démobilisation, le 31 mai 2010. Contact.
Notes
(1) Cf. Rue 89, Hubert Artus, Le photographe Reza : «Ahmadinejad à notre porte !», 27/05/10.
(2) Voir Saint Malo - Festival des Étonnants voyageurs.
(3) Voir De la littérature bourgeoise et de sa mort annoncée.
(4) (4) Cf. la réponse de Sébastien Lapaque.
(5) (5) Cf. Rue 89, Clash Reza-Lapaque : Olivier Maulin accuse l’eau minérale, 28/05/10.
Commentaires
Ce n'est pas très sympathique.
Écrit par : Festival des Pigeons Voyageurs | 02/06/2010
Sur les grands écarts intellectuels des écrivains, il faut nuancer ses jugements, tout homme change (même si les paroles d'un intellectuel, regrettables ou vivifiantes, ne s'effacent jamais), un des écrivains préférés du patron de ce blog, est bien passé lui, je veux parler de Bernanos, de thuriféraire exalté de l'antisémite Dumont et sa "France Juive" à un humanisme éclairé et compassionnel.
Écrit par : L'observateur | 02/06/2010
Observateur : sur Bernanos en tant que, selon vos dires, "thuriféraire exalté" de Drumont, renseignez-vous, tout un tas d'études de qualité existent, qui vous permettront, je n'en doute pas, de nuancer votre opinion.
Il y a aussi quelque chose qui me chagrine dans le terme "compassionel", qui sent le compassé plus que la compassion.
Compassion et Bernanos ? Non, le Grand d'Espagne a toujours eu une écriture et une vision du monde qui sont à mes yeux bien au-delà de la seule compassion.
Écrit par : Stalker | 02/06/2010
Peut-être, mais avant l'étude par critiques interposés, il y a la lecture (c'est tout de même l'essentiel) et de "la grande peur des bien pensants" aux "grands cimetières sous la lune", tout lecteur se rend compte du fossé idéologique qui sépare les deux oeuvres, un aveuglement d'un côté (militantisme A.F.?) et au moins un début de compassion de l'autre.
L'adjectif "exalté" n'est peut-être pas le bon, mais je n'ai pas trouvé mieux pour qualifier la sonorité et le rythme prophétiques (admirable) que l'on trouve pour le coup dans les deux oeuvres.
Écrit par : Observateur | 02/06/2010
Oui, bien sûr, vous avez raison : mais une ou plusieurs lectures ne sont rien, ou pas grand-chose, sans d'autres lectures, y compris critiques.
Vous le savez du reste aussi bien que moi : trop de procès sont faits à des livres et à des auteurs dont les conditions sociales de vie et d'écriture, politiques, religieuses, bref, historiques, ne sont absolument plus les nôtres.
Exalté : non, un petit nazillon, un petit crétin jouant derrière son écran à faire le gros dur, peut être dit exalté. Pour Bernanos, je parlerai d'inspiration, comme d'ailleurs vous le relevez dans la dernière phrase de votre intervention.
Cette inspiration, dans ses meilleures pages, rejoint l'immense et magnifique tradition du prophétisme juif. Entée à un tel tronc, l'oeuvre de Bernanos doit être jugée sur la longue distance si je puis dire parce que, la singularité de ce grand écrivain est justement, par son verbe, de dépasser les contingences historiques, que l'on pourra, au gré des interprétations, retourner contre ses textes ou bien au contraire les faire servir.
Le cas de Bernanos est un autre débat tout de même, et sa position sur le peuple juif une très grande question, aussi splendide que subtile. Je ne crois pas que nous puissions quoi qu'il en soit l'évoquer en commentaire de note...
Revenons à l'intérêt de cette note sur Stalker, que je juge belle et tout particulièrement lucide sur la vaste comédie des lettres/festivals/livres à la mode, copinages, marchandages et tripatouillages en tous genres.
Rue 89 et Causeur, ce dernier toujours à la traîne lorsqu'il s'agit de commenter l'actualité, avez-vous remarqué, n'ont guère évoqué la réponse de L'Institut de démobilisation, préférant se focaliser sur un fait divers lamentable néanmoins draineurs de visites...
De la journaille, comme toujours.
Écrit par : Stalker | 03/06/2010
En même temps, je vois mal ces sites annoncer :
M. X ne pourra plus aller au Festival Y
Écrit par : gustave ruben | 03/06/2010
"En ramenant seulement de leurs tribulations des beaux souvenirs qui alimentent spectaculairement les rêves d’émancipation des dominés, les étonnants voyageurs tombent plus bas encore que les masses de touristes vulgaires qu’ils toisent de leur insignifiant piédestal." : voilà une phrase de la meilleure veine polémique, et d'une justesse à couper au couteau. On a peut-être un peu vite jugé ces "situ"-là - et Lapaque, toute amitié que je lui conserve, en est bel et bien un peu responsable, d'avoir voulu se dédouaner non seulement des accusations fallacieuses de Réza, mais aussi, sans doute bien, de la rancune possible de Le Bris. Rétrospectivement, je me souviens d'avoir tout de même été bien étonné qu'un train soit affrété par le Festival pour le transport des augustes "étonnants voyageurs" en première...
Écrit par : Serge Rivron | 03/06/2010
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