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06/01/2011

De la littéléramature, par Pierre Mari

Crédits photographiques : Eduardo Verdugo (AP Photo).

Pierre Mari est écrivain. Sur son blog, il expose le manuscrit de son dernier livre qui, à ce jour, n'a trouvé aucun éditeur et, comme l'explique l'auteur, a même été refusé par Actes Sud qui avait pourtant édité deux de ses précédents ouvrages.

Les noms propres, c’est bien connu, finissent souvent par s’étendre au-delà de ce qu’ils sont censés désigner, et par suppléer à la carence ou au défaut des noms communs. Il y a beau temps, me semble-t-il, que le mot Télérama ne renvoie plus strictement à un hebdomadaire, mais à un certain état de la culture, un certain positionnement du goût et un certain régime des jugements éthico-esthétiques dans ce pays. Il y a des livres, des films et des spectacles-Télérama. Il y a un regard-Télérama sur le monde tel qu’il ne va plus du tout, et tel qu’on voudrait le faire aller mieux à grands renforts de projets, d’initiatives et de passions. Il y a une langue-Télérama, avec sa grammaire, son lexique, ses conformismes et ses écarts dialectaux. Télérama, c’est un courant dont on finit par ne plus bien discerner les rives, tant il baigne, imprègne et absorbe tout ce qui, aujourd’hui, accède à l’espace public sous le double sceau de la dignité culturelle et de la conscience sociale. On pourrait s’amuser, en guise de travaux pratiques qui deviendraient vite fastidieux, à recenser les publications «téléramifiées», des Cahiers du Cinéma (irréversiblement contaminés : Serge Daney doit se retourner dans sa tombe) aux Inrockuptibles (annexés, phagocytés, n’envoyant plus à leur lectorat que les signaux pathétiques d’une résistance de principe). Ou bien à faire le compte de ces produits culturels en cascade, dont les conditions de possibilité étaient inscrites dans les colonnes de Télérama avant même que l’idée n’en germe dans le cerveau d’un créateur; et qui n’ont de cesse d’ouvrir un large bec pour montrer que leur téléramage se rapporte bien à leur plumage.
Télérama, c’est au fond le mode de prévisibilité désolant qui affecte aujourd’hui tout ce qui peut se voir, se lire ou s’entendre. Et, corollairement, l’art de noyer cette désolation sous le papier-fête et les bolducs de l’«événement», des «coups de cœur» et des «dix raisons» d’aimer l’été des festivals ou la rentrée littéraire.
Ces réflexions, déjà anciennes, me revenaient alors que j’avais sous les yeux le premier Télérama de l’année 2011. «Sept bonnes nouvelles pour 2011», annonçait la couverture, avec cet art du jeu de mots qui finit par décourager tout sarcasme. Sept «nouvelles», en effet : écrites par des auteurs qu’on s’est manifestement attaché à rassembler pour offrir un échantillon représentatif de la prose française contemporaine (Chantal Thomas, Olivia Rosenthal, Agnès Desarthe, Mathias Enard, Maylis de Keringal, Christine Angot, Marie Nimier). Passons très vite sur la sidérante nullité des textes, ensemble disparate auquel la surenchère de niaiserie finirait presque par donner une tonalité homogène. Renonçons, également, à sonder l’absence de retenue qui peut pousser un écrivain à répondre à la sirupeuse commande d’un magazine (pourquoi pas un conte de Noël, la prochaine fois ? ou une histoire de cloches de Pâques et d’œufs en chocolat ?). Ne faisons acception ni de personnes, ni de motivations, ni de talents. Les textes seraient-ils d’une irréprochable qualité que le dispositif resterait accablant : sept auteurs transformés en agents d’ambiance du passage au nouveau millésime – sept textes soigneusement calibrés pour témoigner de la permanence d’une sensibilité littéraire face à la «vie sociale trop dure» et au «cynisme désespérant». À se demander, parfois, si les gens dont la profession est d’écrire sont encore capables de réflexion. Il n’est venu à l’esprit d’aucun de ces sept compères que l’ensemble ne produirait, au mieux, qu’un sage emboîtement d’insignifiances ? Et que répondre à ce genre d’invitation flatteuse, c’était se voir délivrer implicitement un brevet de tiédeur qu’on est condamné à ne pas démentir ? Chacun – comment s’en étonner ? – parle donc le Télérama à sa façon : doux-amèrement intimiste, ludico-saugrenue, faussement enfantine, philosophico-apocalyptique, etc. Chacun fait résonner dans la case qu’on lui a attribuée une voix sans grain ni portée. Et le magazine entasse ces cases pour faire barrage à la « dureté » des temps. Résumons : le monde est violent, le monde s’effondre, mais il reste, par bonheur, des écrivains qui aiment caresser les cheveux de leur fille le soir («Comme ils ressemblent à ceux de sa mère !») et qu’excite l’achat de la rue de Belleville au Monopoly. Qu’une imagerie incantatoire aussi pétrie de sottise et de mièvrerie puisse s’imposer sans discussion, voilà qui est aussi désespérant, on l’avouera, que la finance folle ou le saccage des espaces naturels. Peut-être plus, d’ailleurs. Mais cela, pour Télérama et ses ouailles laïcisées, c’est de la mystique ou de la métaphysique.
Je revoyais récemment Contes de la folie ordinaire, qui n’est sans doute pas l’un des meilleurs films de Ferreri, mais qui contient quelques scènes alternativement poignantes et réjouissantes. Après une suite d’errances et de beuveries, le personnage joué par Ben Gazzara répondait à l’invitation d’un directeur de publication qui lui proposait de rejoindre son «staff rédactionnel». Dans un bâtiment situé au cœur d’une nature idyllique, il se voyait assigner un petit bureau séparé des autres par des cloisons opaques. Au bout de quelques heures, n’ayant pas écrit trois lignes, il se soûlait copieusement, réclamait de l’alcool en vociférant et partait à l’escalade des parois pour regarder ce qui se passait ailleurs – en quête de whisky autant que de présence féminine. Monté sur les cloisons, en équilibre plus que précaire, il se mettait à hurler des insanités avant d’être neutralisé. (Notons au passage que l’aviné Bukowski, écrivain inepte, n’a rien pressenti du potentiel dévastateur de l’épisode, qu’il se contente de bâcler en quelques lignes. Comme c’est souvent le cas avec les artistes impuissants, encensés à raison même de leur impuissance, il faut qu’un autre révèle ce que leur sensibilité embuée a vaguement perçu – ou concocté – sans être capable d’y insuffler la moindre audace. Pas un instant Bukowski n’imagine la charge que renferment certaines de ses phrases, ni sur quelle violence réelle et symbolique elles pourraient déboucher : «Chaque bureau était séparé des autres par des sortes de cloison en verre dépoli. Pas question de voir au travers. Dans chaque case, il y avait un type.» Ferreri, lui, a tout de suite flairé la démesure qu’on pouvait tirer de cette poignée de phrases.)
Difficile de ne pas revoir cette scène tonique, face aux échines courbées et à l’encagement sinistre des écrivains-Télérama (1). On aimerait les condamner, tous les sept, à la projection en boucle du film de Ferreri. En tout cas à la projection de cette seule scène, que le grand Ben Gazzara anime d’une énergie paradoxale, à la fois naïvement enfantine et revenue de tout. Mais leur reste-il l’envie lointaine, et tout simplement la capacité, de monter à l’assaut des parois de verre dépoli ? N’ont-ils pas intériorisé toutes les consignes de cloisonnement, de division des tâches et de bénignité de la parole ? Si je ne trouvais très dérisoires les vœux de début d’année, je ferais celui-ci : qu’il se trouve encore quelques écrivains, dans ce pays, pour respirer à l’écart des téléramages de tous ceux qu’emplissent d’aise leurs cages confraternelles.

Note
(1) Difficile, aussi, de ne pas penser à un récent embrigadement du même acabit : celui de seize écrivains français dans le Transsibérien, cet été, «sur les traces de Blaise Cendrars». On aimerait qu’un Philippe Muray soit encore de ce monde pour régler leur compte à des initiatives d’un crétinisme aussi triomphant. Et l’on reconnaîtra qu’il faut avoir abdiqué toute décence et tout sérieux pour se prêter à ce genre de farce collégiale. Serais-je un pervers ? Un sadique ? Il me semble, en tout cas, que le seul intitulé d’une telle entreprise ne peut que susciter, chez n’importe quel individu gardant un zeste de liberté critique, le souhait de la voir sombrer, de préférence dans des conditions atroces et bouffonnes : déraillement meurtrier du Transsibérien – on imagine les titres des journaux : «La France en deuil de son gratin littéraire» –, crises d’épilepsie ferroviaire, accès de mélancolie tolstoïenne qui pousserait ces tristes drilles à descendre du train en marche et à battre la toundra, que sais-je encore… Les romanciers d’aujourd’hui n’ont pas du tout l’air d’imaginer le roman sarcastique et vengeur que leur inféodation à la visibilité culturelle donne envie d’écrire. La littérature est toujours allée de pair, que je sache, avec d’impitoyables surplombs sur la comédie de l’existence, celle des autres et la sienne propre. Ce qui suffirait à prouver, s’il en était besoin, que les embarqués du Transsibérien sont tout ce qu’on voudra – des produits d’appel de la culture française, peut-être ? – mais pas des écrivains.