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05/05/2011

De l’impuissance et des nains de jardin. À propos de One Man Show de Nicolas Fargues, par Pierre Mari

Crédits photographiques : Brendan McDermid (Reuters).

Ce texte, comme me l'a signalé Pierre Mari, s'inscrit dans ce que j'ai appelé la nullitologie de la littérature française, que j'avais évoquée ici et .

Sans doute y aurait-il intérêt à appliquer, à la littérature française contemporaine, le traitement qu’inflige Nietzsche au théologien David Strauss dans la première de ses Considérations inactuelles. «Je me suis émerveillé, écrit-il à Wagner, de la grossièreté et de la vulgarité tant de l’écrivain que du penseur. Une belle collection des plus exécrables échantillons stylistiques fera une bonne fois la preuve publique de ce qu’il en est de ce prétendu classique». Assaut dévastateur, dont la cible ne se remettra pas, et dont les principes seront définis quelques années plus tard dans Ecce Homo, comme si l’imminence de l’effondrement jetait sur la totalité de l’œuvre une clarté rétrospective : «Je ne m’en prends jamais aux personnes – la personne ne me sert que de verre grossissant qui permet de rendre visible un état de crise général, mais insidieux, malaisé à saisir. C’est ainsi que j’ai attaqué David Strauss, ou plutôt le succès d’un livre sénile auprès de l’élite «cultivée» allemande – et que j’ai pris cette élite sur le fait».
Écoutons un instant l’inspiration nietzschéenne, et tâchons de prendre en flagrant délit de grossièreté et de vulgarité la machine à bâtir les réputations.
Soit un livre publié en 2002 chez P.O.L. et excellemment accueilli : One Man Show, de Nicolas Fargues. L’auteur, après une dizaine de livres, jouit aujourd’hui de ce qu’on appelle une notoriété plus qu’enviable. Il a reçu il y a deux mois le prix France Culture-Télérama. P.O.L, Télérama, France Culture : fort d’un tel dispositif de légitimation, il peut envisager les années à venir sans craindre éreintement critique ou insuccès public (ou alors, il faudrait croire que critique et public sont devenus imperméables aux signes doucement intimidants du chic culturel, ce qui, avouons-le, créerait une situation proprement révolutionnaire).
Soit une scène de ce roman, située vers le début. Le narrateur est un écrivain qui a choisi d’habiter en province. Médiocre, frileux, inféodé à l’air du temps et plutôt mesquin, il est gentiment tourmenté par un prurit de mauvaise conscience et d’imposture qu’il semble réactiver à volonté. Comme tant de gens aujourd’hui, il joue à cache-cache avec son mal-être et en retire quelques frissons intermittents : de petits trompe-la-grisaille, qui ne dupent personne et surtout pas lui, mais dont il pourrait difficilement se passer. Un matin, il prend le train pour Paris. Il doit y tourner le pilote de l’émission de télévision Ça vous regarde, dont il est le concepteur. Sur le quai, il assiste, comme d’autres voyageurs terrifiés, à une altercation qui devient rapidement violente entre un jeune Noir et un jeune Arabe. Le premier finit par immobiliser la tête du second entre ses mains et l’envoie heurter un pilier métallique. Celui-ci, apparemment indemne, abandonne la partie avec une tranquillité ahurissante. Quelques instants plus tard, notre écrivain, qui s’est installé dans un compartiment vide, voit arriver le jeune Noir, qui s’assoit non loin de lui. Stupéfaction : ce dernier sort de son blouson un livre de poche défraîchi – La Gloire de mon père. Conversation. L’écrivain fait assaut de jeunisme, multiplie les efforts lexicaux pour s’affranchir du personnage guindé dont il craint d’offrir l’image. Le jeune homme apprend avec une sincère admiration que son interlocuteur est écrivain : «Trop classe !». Ce dernier lui offre son dernier roman, pas encore sorti, dont l’éditeur vient de lui envoyer les premiers exemplaires. Dédicace. L’écrivain, au moment où passe le contrôleur, paie le billet du jeune homme, car celui-ci exhibe un titre de transport périmé. Ils se quittent à Paris : l’écrivain, ayant appris que son compagnon de voyage sort de prison, lui donne son numéro de portable et l’incite à l’appeler en cas de besoin. Puis il tire cette conclusion en forme d’autocritique : «Je retournais dans mon monde blanc et bourgeois après avoir fait croire pendant deux heures à Roddy que j’avais partagé ses difficultés. J’étais encore pire qu’un Blanc bourgeois qui aurait attendu que le trajet en TGV se passe en serrant les fesses et en relisant trois fois de suite son journal pour ne surtout pas avoir à engager la conversation avec lui».
Passons sur cette contrition finale, dont tous les seconds degrés du monde ne sauraient effacer la veulerie démagogique. Et partons du principe qu’en littérature, il n’est pas de situation en soi inintéressante ou exaltante. La donne de départ, ici, quand bien même elle inspirerait quelques craintes, n’est pas à bannir plus qu’une autre. Le problème, c’est qu’il faut être capable d’empoigner cette donne à bras-le-corps et de la faire surgir à l’air libre, hors du marais de stéréotypes dont la stagnation implacablement reconduite tient désormais lieu d’intelligence, de sensibilité et de liens avec le monde. En un mot, il faut prendre le parti d’écrire. Or, que se passe-t-il dans cette dizaine de pages ? Rien, justement : un rien gorgé de poncifs jusqu’à la gueule, de répliques avachies dans leur prévisibilité, de réflexions in petto qui viennent cogner comme des mouches contre la vitre du TGV, et qui ne parviennent pas une seconde à élargir, approfondir ou inventer l’espace de la confrontation. De cette complicité en trompe-l’œil entre deux mondes, de cette connivence mi-sincère mi-truquée, aucun semblant d’étincelle ne jaillit. Au final, rien d’autre que la mauvaise haleine d’une psychologie et d’une sociologie passées au broyeur de la téléréalité.
On m’objectera que le héros-narrateur de One Man Show est un médiocre, et qu’à ce titre, sa perception du réel ne peut guère s’élever au-dessus des lieux communs journalistiques. Sans doute. Mais l’argument a trop servi, et commence à sérieusement s’émousser. N’y a-t-il pas, en effet, une paresse crasse à mettre en scène des protagonistes dont la médiocrité autorise les auteurs à écouler leur marchandise la plus avariée – opinions veules, petits arrangements dérisoires du quotidien, émotions niaises et jugements étriqués ? Faire de la médiocrité d’un personnage un canal d’évacuation, c’est montrer sans équivoque qu’on n’a rien compris à l’écriture romanesque – ou qu’on en a une conception piteusement fonctionnelle, que n’importe quel hypokhâgneux débutant est censé apprendre à balayer. Car la médiocrité, en littérature, a toujours constitué un problème. Un problème vaste, sérieux, qui mérite l’attention la plus aiguë, et qui a d’ailleurs mobilisé l’exigence des plus grands. Qu’on pense à Oblomov ou à Madame Bovary. Si l’on ne veut pas faire l’effort d’articuler les termes romanesques de ce problème, et d’en offrir au lecteur une tentative de résolution qui passe par les affres de l’écriture, qu’on se taise. Ce qu’à mon sens, tous les Nicolas Fargues du monde seraient bien inspirés de faire.
Le mérite des livres ineptes, cela dit, c’est qu’ils laissent l’esprit assez libre pour battre le rappel des grands textes sur un mode délicieusement personnel. J’ai songé plus particulièrement, en lisant celui-là, à deux médiocrités mémorables, dont il va sans dire que la seule mention renvoie One Man Show au néant pour l’éternité : celle du héros-narrateur des Notes d’un souterrain de Dostoïevski, et celle du couple de Pérec dans Les Choses. Chez ce dernier, l’étroitesse petite-bourgeoise des personnages, leurs velléités, leurs crispations avides, l’écart entre leurs rêveries trop vastes et la nullité de leurs actions, relèvent d’emblée d’un regard souverain, qui s’affirme dès la première phrase du livre et maintiendra sa tension jusqu’à la dernière : regard de moraliste-sociologue, qui conjugue inspiration marxiste et aphorismes du Grand Siècle, et transforme en destin l’acharnement consumériste du couple. Chez Dostoïevski, c’est le débat morbide de la petitesse et de la mesquinerie avec elles-mêmes, leurs convulsions, leurs volte-face et leurs hérissements, qui cristallisent un point de vue sur les choses à la fois totalement dévoyé et incroyablement acéré. Mise à distance critique ou immersion suffocante guettée par la pathologie : deux «romans» en lutte avec le roman, deux axes d’invention que Nicolas Fargues et ses congénères devraient méditer dans le silence d’une retraite avant de se juger dignes de reprendre la plume. Il est vrai que lorsqu’on prête son image à une campagne publicitaire de Chanel, comme Nicolas Fargues, la notion de retraite studieuse doit se perdre dans les limbes de l’improbable.
Refermant One Man Show, je me suis dit que le seul mot qui s’imposait, comme devant tant d’autres livres du même acabit, était celui d’impuissance : impuissance du vocabulaire, impuissance stylistique, impuissance narrative, impuissance des dialogues autant que du monologue intérieur. Et pourtant, cette sanction définitive m’a laissé insatisfait. Comme si l’impuissance recouvrait un mal plus profond, dont l’incapacité flagrante d’écrire un livre ne serait que l’écume. J’ai relu l’épisode ferroviaire du jeune délinquant des cités et de l’écrivain médiatique. Ce qui m’a frappé, plus nettement encore que la première fois ? Un immense mépris du réel et de soi-même. Un nihilisme autoréalisateur, qui prend grassement son parti de la nullité ambiante. L’idée que ce qui nous arrive n’est justiciable d’aucune forme exigeante. La confirmation en boucle de l’absence de profondeur et de plasticité des choses. La molle conviction que rien n’appelle rien. Tout se passe en effet, dans ce pitoyable épisode romanesque, comme si l’auteur ne jugeait plus nécessaire, ni sans doute possible, de se mettre à l’écoute de la situation dont il a lui-même tracé les contours et fixé les éléments. Défaitisme de dandy amorphe, dont les prémisses et la conclusion pourraient s’énoncer ainsi : le réel ne mérite pas un effort, ni un élan, ni un combat – quoi qu’on fasse, la moindre de ses irruptions est dévorée, digérée et recrachée par l’énorme machine à clichés à laquelle plus rien ni plus personne n’échappe. Pas question, dans ces conditions, d’entamer une lutte perdue d’avance. Autant baisser la tête sous le maillage universel de la banalité, et lui adresser des clins d’œil mi-complices mi-sarcastiques. Autant se faire les valets de la représentation la plus dégradée des choses, de leur commun dénominateur le plus recru de stéréotypes : il se trouvera toujours des nigauds pour y voir une mise en scène sans concession des signes de la modernité, et pour confondre les courbements d’échine avec l’invention d’une «posture d’écrivain».
Il y a quelque chose d’immensément grave, me semble-t-il, à ne plus défendre le réel ni à se battre pour lui. Dans toute situation, dans toute circonstance, qu’elle relève de l’intimité la plus secrète ou qu’elle se déploie dans l’arène collective, il y a une palpitation, un appel de sens, un scintillement qui a besoin de nous pour se transformer en éclat. Et pour concerner d’autres hommes par notre truchement. Refuser de se faire l’accoucheur et le passeur de cette singularité, c’est se ranger du côté de la mort. Une mort même pas tragique : une mort plate, en deçà de toute intensité. Et ce n’est plus, ici, du très oubliable Nicolas Fargues qu’il s’agit. Ce n’est pas seulement, non plus, des nains de jardin qui encombrent les plates-bandes de P.O.L., Minuit et Léo Scheer, et dont il serait salutaire qu’une vigoureuse tempête nous débarrasse. C’est, d’une manière générale, de tous ceux dont le domaine d’action engage une certaine image du monde dans lequel nous vivons. Toute solennité mise à part, l’alternative aujourd’hui me paraît simple et tranchée : il y a des images qui procèdent du défaitisme (quelles que soient, par ailleurs, les fanfreluches volontaristes dont elles se parent), et il y a des images qu’anime une volonté de confrontation aventureuse que j’appellerais volontiers «bellicisme du réel» (quelle que soit, au demeurant, l’absence radicale d’illusions qui l’accompagne). Vouloir ruser avec cette alternative, ou prétendre se soustraire à ses termes, ce n’est même pas faire le choix masqué du défaitisme : c’est en être la marionnette.
La question, on l’aura compris, est indissociablement littéraire et politique. Une société n’obéit pas au cloisonnement des rubriques d’un quotidien. Un romancier nul et un élu qui pratique la langue de polystyrène renvoient rigoureusement au même état de crise.
Jean-René Huguenin écrivait dans son Journal – c’était il y a plus d’un demi-siècle, alors que la guerre d’Algérie tournait au délire : «Ce qu’on attend de la politique, on l’attend aussi du roman». Cette attente commune, le passage des décennies n’aura fait que l’approfondir douloureusement.