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20/06/2011

Communauté de destin. Lettre ouverte à Richard Millet, par Pierre Mari

Crédits photographiques : Chris Hondros (Getty Images).

41i9D75vmAL._SL500_AA300_.jpgÀ propos de Richard Millet, Fatigue du sens, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2011.
LRSP (livre reçu en service de presse).


Cher Richard Millet,

il me paraît inutile d’avoir beaucoup arpenté la production éditoriale du dernier quart de siècle pour trouver au titre de votre livre, Fatigue du sens, un air pénible de déjà-vu et de déjà-consommé. Depuis le livre d’Alain Finkielkraut en 1986, le marketing de l’essayisme philosophique a fait passer le sens et la pensée par tant de «défaites», tant d’«épuisements» et tant de «vacuités» qu’en 2011, un titre comme le vôtre pâtit d’une sorte d’humour involontaire : la «fatigue», c’est d’abord et surtout celle du lecteur qui, presque trente années durant, s’est vu infliger ad nauseam l’inventaire des formes, des ruses et des travestissements du néant contemporain. Mais l’essentiel n’est pas là. Car ce titre, pour peu qu’on feuillette le texte et qu’on y fasse quelques prélèvements, se révèle vite déplaisant. Il promet une hauteur méditative dont il est clair qu’il n’offrira guère d’échantillons. Quelques trouées ici et là, reconnaissons-le. Quelques démangeaisons d’envol et velléités d’horizon. Pour le reste, une obsession martelée jusqu’à la suffocation. D’un bout à l’autre de Fatigue du sens, il ne sera question que d’immigration, encore et toujours d’immigration : plus précisément, de la rage et de la souffrance où vous plonge l’obligation d’avoir à côtoyer des populations avec lesquelles vous ne vous sentez aucune communauté de destin, qui n’ont rien à voir avec la France, et dont vous avez choisi de vous isoler – au moins mentalement – par ce que vous appelez un «geste d’apartheid volontaire» (1). D’un côté, donc, un titre philosophique, légitimé de loin en loin par un aphorisme ou un jugement de belle tenue; de l’autre, un propos compulsivement truffé d’anecdotes dignes du micro-trottoir d’un journal télévisé. Quitte à heurter les belles âmes, mon premier grief contre votre livre ne vise pas son contenu, mais cette hypocrisie qui laisse croire qu’on évoluera dans les sphères de Günther Anders ou Giorgio Agamben, alors qu’on penchera plutôt du côté de Marine Le Pen (2).
Je vais vous faire un aveu – et tant pis si c’est une brèche où vous pourrez à loisir vous engouffrer : je n’ai pas lu ce livre. Je me suis contenté d’en lire des paragraphes, de tourner les pages, d’alterner courtes stations et grandes enjambées. L’éclatement du texte et sa succession de fragments justifient cette non-lecture. Mais, plus encore, l’absence de toute forme et le sentiment d’avoir affaire à un non-livre. J’appelle «non-livre», en l’occurrence, l’objet imprimé qui procède d’une intuition ou d’une idée unique, qui se montre incapable d’en réinventer l’expression, et qui entretient un rapport de totale contingence avec la facture sous laquelle il s’offre au lecteur. Qu’on lui ôte cinquante pages, qu’on en ajoute cent, qu’on redistribue ses éléments et qu’on remplace le début par la fin, le propos ne subira ni changement majeur ni préjudice : il restera stérilement identique à lui-même. C’est le cas de Fatigue du sens : la hantise l’a tellement emporté sur toute autre considération que le lecteur ne peut qu’être tenté de rendre à l’auteur la monnaie de sa désinvolture.
Il n’y aurait là rien que de banal – le scénario ordinaire de l’immense pollution livresque – si ce petit essai était signé par n’importe quel plumitif exalté. Sous votre nom, il en va tout autrement. Car enfin, l’idée ne vous est pas venue de la contradiction qui se refermait sur vous ? Il y a des années que vous dénoncez et déplorez l’effondrement de la culture écrite. A juste titre, soit dit en passant : je serais prêt à contresigner nombre de vos fulminations sur le sujet. Mais à quoi bon les colères prophétiques, à quoi bon les professions de solitude rageuse, si c’est pour prendre part, aujourd’hui, à cette frénésie universelle de l’imprimé où la nécessité du livre fait naufrage ? Soyez cohérent, s’il vous plaît, et écrivez des livres dignes de ce nom : pas des compilations hâtives, qui ne font qu’accélérer le tournoiement à vide des mots et des poses.
Vous pourrez m’objecter, bien sûr, qu’un sentiment d’urgence douloureuse a commandé ce livre. Admettons. Ce qui m’a plutôt frappé, pour ma part, c’est l’extraordinaire pauvreté du regard qui fonde et accompagne ce sentiment. Beaucoup d’anecdotes dans ce livre, disais-je. Beaucoup de «choses vues» et de saynètes tirées du quotidien. Et pourtant, c’est inlassablement de la même anecdote qu’il s’agit, c’est la même saynète qui revient, mécaniquement régie par les mêmes ressorts. Votre regard, avec une sorte d’instinct dévoyé de bête blessée, va chercher ce qui le blesse encore plus. Et il n’est pas nécessaire d’être psychanalyste pour déceler une jouissance dans cette circularité qui vous condamne à retrouver, devant le moindre surgissement du réel, les prémisses féroces dont vous vous êtes gorgé jusqu’à la suffocation. Vous sortez du métro, vous tombez sur un vieil homme en train de dérouler son tapis de prière. Vous arpentez le centre-ville de Rennes, vous êtes consterné par le spectacle de la vulgarité ambiante et l’omniprésence des tresses africaines. Vous vous promenez dans une petite ville de province, impossible de passer devant la coutellerie sans revoir et réentendre les hurlements de la patronne, dévalisée quelques années plus tôt par deux jeunes Maghrébins. Vous vous promenez à Manosque, vous songez qu’il n’est plus possible d’y lire sereinement Giono quand une boucherie sur deux est hallal. Je n’ose pas vous conseiller une cure d’élargissement, de rafraîchissement ou d’accommodation de la vision : vous me répondriez sans doute, à la manière des idéologues qui ont hanté le vingtième siècle, que les choses vous dictent obstinément leur loi et que vous vous contentez d’obéir à cette dictée. Je ne veux pas non plus contester l’objectivité de ce que vous voyez chaque jour. Même si, avouez-le, il y aurait beaucoup à dire sur le régime d’«objectivité» dont nous sommes capables lorsque des enjeux brûlants nous bousculent. Je souhaite simplement attirer votre attention sur un point : c’est que, dans cette accumulation d’exemples, dans cette litanie de la hargne en droit interminable, vous sacrifiez votre regard d’écrivain. L’obsession de l’ennemi simplifie si dramatiquement les ressorts de votre perception que vos cibles finissent par vous engluer : en s’empressant de ressembler à l’image que vous vous faites d’elles, elles vous piègent, elles vous dépossèdent de toute substance et de toute acuité. J’ai cherché en vain, dans vos anecdotes et autres «choses vues», une phrase un peu fine, complexe, délicate, qui témoigne de la volonté de poser un problème et de lui chercher une issue dans l’élaboration patiente de l’écriture. Vous qui avez passé des livres entiers à disséquer les mécanismes de la création romanesque, vous semblez ignorer que toute figuration littéraire du réel se venge, d’une manière ou d’une autre, d’avoir été privée de vigilance et de générosité. Aucun écrivain n’est jamais sorti indemne d’une telle tétanie du regard.
Cela dit, entendons-nous bien. Quand je parle de générosité, je n’ai à l’esprit aucune des fadaises qu’on y met trop souvent aujourd’hui. Je ne prône pas l’absolution a priori, je ne souhaite pas plus décréter l’optimisme qu’aligner artificiellement les raisons de ne pas désespérer du cours des choses. Par «générosité», j’entends ouverture à la complexité du réel, humilité exigeante devant cette complexité dont il est trop facile de devenir le jouet affolé. Je ne fais pas le malin, et ne me berce pas de mots : j’ai peur comme vous, je suis angoissé autant que vous pouvez l’être. Jamais je ne songerais à nier ou à minimiser un seul des problèmes que vous évoquez : ni la logique souvent délirante des communautarismes, ni l’expansion de l’Islam et sa difficile compatibilité avec les valeurs républicaines, ni l’état de déréliction effarant de certaines banlieues (3). Mais c’est précisément parce que ces problèmes sont redoutables qu’ils me paraissent mériter un regard généreux et fort, aux antipodes du vôtre. Un regard dont l’ouverture même légitime l’absence de concession, et dont l’intransigeance garantisse la volonté d’accueil. Vous vous réclamez d’une tradition littéraire qui est aussi, indissociablement, une tradition morale et philosophique. A quelques noms près qui n’engagent pas l’essentiel, je m’y retrouve. Mais il me semble vain d’invoquer les grands noms si l’on n’en éprouve pas à chaque instant la vertu agissante. Ces noms décident, à mes yeux, du regard que nous portons sur l’époque. Se réclamer de la lignée qui va de Rabelais et Montaigne à Proust et Bernanos, c’est refuser que la confrontation du monde et de la langue française, quelle que soit l’énormité des problèmes présents, se réduise à une poignée de phrases frileuses et desséchées.
Mais allons plus loin, si vous permettez, et tirons jusqu’au bout le fil de cette générosité si désespérément absente de Fatigue du sens. J’aurais presque envie de vous dire : «Générosité bien ordonnée commence par soi-même». Parce qu’au fond, je vous trouve parcimonieux et même mesquin avec les sentiments que vous éprouvez : vous les cantonnez dans les limites étouffantes de leur surgissement premier, vous ne leur offrez pas la moindre chance de rebondissement ou de transformation. Vous les serrez contre votre poitrine comme Harpagon sa cassette, et vous criez après toutes les ombres qui passent. Prenons un exemple, trop récurrent sous votre plume et dans vos propos pour n’être qu’un exemple : l’immense malaise que vous éprouvez, dans le RER, à être entouré d’Africains, de Maghrébins, d’Indiens et de Vietnamiens. Je vais être très franc : l’expression de ce sentiment ne me gêne pas. D’abord parce que je défie quiconque, même l’internationaliste le plus béatement sulpicien, de ne l’avoir jamais éprouvé. Ensuite parce que la répression systématique et horrifiée de ce genre de malaise, trente années durant, me paraît être largement à l’origine du climat délétère où nous nous débattons aujourd’hui. Ce qui me gêne, c’est qu’un tel sentiment n’aille nulle part, et qu’il se condamne à buter impitoyablement contre lui-même. Il me semble, sur la foi des grands auteurs cités plus haut, que la littérature – et même toute verbalisation qui se juge digne de l’imprimé – a toujours consisté à faire quelque chose d’un sentiment. À lui permettre de résonner plus fort et plus juste. À l’approfondir au point de déjouer subtilement son emprise. A l’exorciser. À lui demander des comptes à la faveur d’un autre sentiment. À s’en séparer pour le retrouver par des voies inattendues. Évidences ? Je veux bien. Mais alors, vous ne m’en voudrez pas si je me suis surpris à réécrire Fatigue du sens à mesure que ma lecture cursive me précipitait vers la fin. J’aurais été à votre place, je crois que j’aurais hésité entre deux sortes de livres : un livre raisonnable, et un livre aventureux. Les deux, sous réserve d’approfondissement, n’étant peut-être pas complètement exclusifs. La première option aurait consisté à mettre en perspective ce sentiment de malaise qui se prolonge chez vous en souffrance intime, et à lui offrir un minimum de champ : en lui posant, par exemple, la question de sa transposition politique, en déployant toutes ses conséquences existentielles et sociales, en ne raisonnant pas uniquement en termes de subjectivité blessée, en le frottant à d’autres sentiments, à d’autres perceptions, en le soumettant à l’aiguillon dialectique – que sais-je encore ? Il me paraît évident qu’un problème aussi complexe que l’immigration appelle une polyphonie de sentiments, une pluralité contradictoire de jugements et d’analyses, et que tout sujet réfléchi se doit d’orchestrer, aussi lucidement et aussi honnêtement que possible, les dissonances, les désaccords inévitables de sa pensée avec elle-même. Relisez Montaigne, et soyez attentifs aux cristallisations momentanées, immédiatement battues en brèche, par lesquelles passe sa réflexion sur les sujets difficiles. L’option aventureuse ? Ç’aurait été d’élargir avec véhémence le cercle de ceux avec lesquels vous ne vous sentez «aucune communauté de destin». A cet égard, comme vous l’a fait remarquer trop timidement Jean-Christophe Bailly dans l’émission d’Alain Finkielkraut (4), on ne voit pas pourquoi les immigrés extra-européens devraient seuls faire les frais de votre colère. Allez plus loin, ouvrez les vannes en grand ! Je vous offre ma solidarité la plus active. Vous sentez-vous la moindre «communauté de destin» avec l’abrutissement dopé aux UV qui s’étale à la terrasse des cafés, et qui tripote portables et Blackberries avec une compulsion masturbatoire ? Et avec les jeunes loups des entreprises du CAC 40, barbouillés de novlangue managériale, incapables de voir plus loin que leurs misérables stratégies, pressés de dérouler le tapis rouge devant les futurs maîtres du monde chinois ? Et avec les élites politiques, dont l’effondrement intellectuel et le néant de volonté excède toute mesure ? Et avec les écrivains ineptes qui viennent vendre dans les talk-shows télévisés leur sottise névrotique mâtinée de médiocrité syntaxique ? Je pourrais continuer longtemps, vous vous en doutez : pour peu qu’on invoque l’absence de «communauté de destin», les points d’application fourmillent et n’offrent que l’embarras du choix. Dans ces conditions, pourquoi s’arrêter au début du chemin ? Pourquoi un embryon de colère quand le champ est si vaste ? Pourquoi ne pas déployer, jusqu’à sa limite exaspérée, le sentiment d’avoir affaire quotidiennement à des gens avec lesquels nous n’avons pas envie de vivre, et qui ne partagent aucune des raisons charnelles qui nous lient à ce pays, à sa tradition et à sa culture ? Auriez-vous été capable de cette véhémence tous azimuts, il me semble que quelque chose aurait pu jaillir. Une démesure féconde, peut-être. Une forme d’issue ou de transcendance. Je ne peux pas en dire davantage, évidemment, parce que c’est l’écriture, et l’écriture seule, qui décide du mouvement d’un livre et de l’envergure qu’il acquiert.
Mais au moins, ce livre-là, je me serais fait une obligation et un plaisir de le lire entièrement.


Bien à vous.

Notes
(1) Si vous pouvez m’expliquer en quoi consisterait un apartheid involontaire, je mourrai moins ignare.
(2) «Je ne voudrais pas passer pour un suppôt du Front national», dites-vous dans l’émission Répliques. Dont acte. Mais alors, soyez honnête et dites ce qui vous en distingue. Et puis, taquinons un peu votre dénégation. Pourquoi serait-on automatiquement un «suppôt» du Front national dès lors qu’on se rapproche de ses thèses ? Que je sache, le Front national, comme les autres partis, a très prosaïquement des électeurs et des sympathisants. Vous vous plaisez à agiter régulièrement des images diaboliques de vous-même, que vous récusez ensuite du bout des lèvres. Dans les cours de récréation de mon enfance, on aurait appelé cela «faire l’intéressant». Je laisse chacun libre, bien sûr, d’évaluer votre degré de complicité avec ce que vous prétendez ne pas être.
(3) Il va de soi, également, que je pourrais ajouter une brassée personnelle de détestations aux vôtres : le rappeur qui chante qu’il «emmerde Napoléon et de Gaulle» n’a droit qu’à mon mépris le plus cinglant et le plus définitif.
(4) Samedi 11 juin, France-Culture, sur le thème «Au cœur de la France». L’émission, il faut l’avouer, était d’un très mince intérêt. Pour une raison à mon avis fort simple : c’est que la souffrance butée dans laquelle vous vous enfermez – et qui, à certains moments, vous met au bord du mutisme – ne donne pas franchement envie de débattre. Il y a des tue-l’échange comme il y a des tue-l’amour. Vous paraissez tellement tendu, tellement égaré, tellement en proie à une angoisse dont vous ne maîtrisez plus aucun tenant, que l’interlocuteur le plus pressé d’en découdre avec vous se laisserait presque gagner par l’envie de vous consoler.