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24/10/2011

Se tu fossi qui. Lettere a Marίa Zambrano de Cristina Campo, par Élisabeth Bart

Crédits photographiques : Thomas Krumenacker (Reuters).

Cristina Campo dans la Zone.

«Sempre silenziosa e sempre vicina a te, mia dolcissima Marίa, con un tesoro di parole non scritte chiuso nel cuore per te…».
Cristina Campo à Marίa Zambrano, Noël 1967.


Il en est des amitiés comme des amours : les plus intenses et pourtant durables, les plus profondes, souvent secrètes et presque toujours en marge des réseaux sociaux, sont, selon Elémire Zolla, compagnon de Cristina Campo et lui-même ami de Marίa Zambrano, un don du ciel. Une telle amitié resplendit dans la correspondance de Cristina à Marίa, publiée aux éditions Archinto sous le titre Se tu fossi qui (1), richement préfacée, annotée et illustrée par Maria Pertile, amitié née à la fin des années 50 probablement grâce à Elena Croce, au sein d’un cercle d’amis et de connaissances communes. Les vingt-deux lettres, billets et cartes postales figurant dans ce recueil, datés de 1961 à 1975, témoignent de cette relation par-delà l’absence, lorsque Marίa Zambrano dut quitter Rome, expulsée de son appartement suite à la dénonciation d’un voisin malveillant qui se plaignait qu’elle abritât trop de chats. De 1964 à 1980, elle habitera La Pièce, une ferme du Jura français non loin de Genève où la plupart de ces lettres lui sont adressées (2). De cette correspondance entre la poétesse italienne et la philosophe andalouse, il ne reste rien des lettres de Marίa, mais seulement les écrits de Cristina dont une partie a été perdue, écrits conservés à la Fondation Marίa Zambrano à Vélez-Málaga, «épaves d’un naufrage autant métaphysique que réel», selon Maria Pertile (p. 9) puisque à la mort de Cristina, nous l’avons vu, ses héritiers, ignorant, comme leurs contemporains, cette œuvre si secrète, ont dispersé les malles contenant ses inédits, brouillons, et vraisemblablement sa correspondance.
Et pourtant, celle qui concevait son destin comme un motif dans l’immense tapis du dessein de Dieu au sein duquel elle tissait son propre tapis, mise en abyme symbolique majeure dans son essai La flûte et le tapis (3), n’avait-elle pas consenti d’avance à ce naufrage, de son sourire énigmatique qui conjure le caractère définitif de tout naufrage ? L’éclat incomparable de ces «épaves» où l’épistolière aspire à la même perfection stylistique que la poétesse ou l’essayiste, témoigne pour les écrits disparus; avec les essais et poèmes de Cristina Campo, elles sont «la préfiguration, l’éternelle prophétie, l’exacte définition d’une expérience réelle» écrit Maria Pertile (p. 6). Il s’agit d’abord de l’expérience d’une amitié rare, amitié stellaire, «communion par affinités métaphysiques» comme disait Elémire Zolla (p. 6), mais aussi terrestre, charnelle, de cœur à cœur, de solitude à solitude. Aussi la préfacière ouvre-t-elle le recueil sur un extrait de l’essai Le Parc aux cerfs, dont on entend les échos et variations à travers toute cette correspondance, superbe déclinaison – très weilienne – des modalités de cette amitié : «Dans un rapport non imaginaire – un rapport d’où le jeu des forces est exclu – il n’est pas de pensée ou de sentiment qui puisse demeurer longtemps isolé, car chacun se mue bientôt en son contraire. Ainsi la privation devient-elle vite nourriture, la volonté consentement, la douleur sentiment accompli de la présence, et l’humilité une couronne de grâce sans cesse reçue et restituée. À ces pensées seulement, à ces sentiments auxquels le temps n’est pas laissé de se corrompre dans le résultat, il est concédé de se maintenir et de croître en leur pureté. Le heurt ininterrompu des contraires conduit l’âme à une sorte d’ardente immobilité, il la comble jusqu’au bord extrême d’une vie qui ne déborde pas, car son propre mouvement la freine. Du centre au cercle et du cercle au centre / se meut l’eau dans un vase rond / selon qu’une poussée l’agite / vers le pourtour ou le milieu.
Ce n’est que de cette façon et à l’intérieur de ce cercle que l’amour peut resplendir immaculé. Mais une amitié pure est rare.*
Comme un poème pur, qui vit des mêmes lois» (4).
De toute évidence, l’idée d’un «rapport non imaginaire» – celui qui substitue au rapport de forces «le heurt ininterrompu des contraires [qui] conduit l’âme à une sorte d’ardente immobilité» – renvoie à la pensée de Simone Weil et ces deux femmes l’ont incarné, elles ont vécu un tel rapport dans la réalité. C’est pourquoi Maria Pertile peut écrire que «l’exigence suprême de faire coïncider l’amour et la pure poésie, l’ardente immobilité qui se crée par la force du dialogue […], la circularité vivante de l’amour, la conscience de sa rareté, constituent un acte implicite d’espérance» (pp. 5-6) et que dans cette correspondance «[…] palpite et se dilate le cercle de l’amour : l’attention, le soin, l’offrande d’une aide, l’admiration, l’or des réflexions les plus personnelles et intenses, l’encouragement» (p. 7).
Ainsi, cette correspondance configure la triade incandescente, le «rapport non imaginaire» entre deux femmes qui ont vécu dans une intime proximité, à Rome puis séparées, et une troisième, Simone Weil, la jeune morte toujours vivante, toujours présente entre elles et en chacune d’elles. Toutes deux la lisent, la traduisent, de sorte que la pensée lumineuse de la philosophe française circule dans leur propre langue, liant parole et vie, amour et temps. Cristina Campo fut l’une des premières à lire et traduire Simone Weil en Italie, dès 1953. Dans une lettre datée du 15 août 1965, elle se réjouit du projet de traduction de Marίa Zambrano, lui donne l’adresse de Selma Weil, la mère de Simone avec laquelle elle-même correspond, et quelques indications : «Merci de m’avoir annoncé la sortie de ton livre – de tes livres – et ton projet de traduire Simone. Ce sont les rares nouvelles capables de me réjouir en ce temps ténébreux. […] De Simone, je voudrais t’indiquer un petit livre sorti il y a deux ans : Pensées concernant l’amour de Dieu, une sorte d’Imitation du Christ moderne, peut-être son plus beau livre. Ou bien, les écrits sur la Grèce. Tu pourrais faire un choix entre deux livres : La source grecque et Intuitions préchrétiennes (sans absolument négliger L’Iliade, poème de la force et Dieu dans Platon). Rien de tout ceci, je crois, n’est traduit en espagnol» (p. 42). Et fidèle à la conviction que certains livres nous sont destinés, que c’est sur ceux-là qu’il faut écrire, elle ajoute : «Enfin, toi seule sauras ce qui, dans Simone, est à toi» (Ibid.). Cristina devient l’intermédiaire indispensable entre Marίa et Cesar Rodrίguez Chicharro, directeur des éditions de l’Université de Veracruz, intéressé par ce travail de traduction, pour qu’il entre en relation avec Selma Weil.
Jamais fermée sur elle-même, la triade s’ouvre à l’infini sur d’autres amours, d’autres pensées, d’autres paroles poétiques. Comme le souligne Maria Pertile, la période romaine de Marίa Zambrano est un temps de grand travail, de profondes illuminations et découvertes, le temps où s’élaborent les principes fondamentaux de sa pensée autour de la «raison poétique» et de «l’Aurore». Cristina rencontre Marίa au début de cette période, au moment où Elémire Zolla devient son compagnon qui devient lui-même un ami de Marίa tandis que se nouent d’autres liens d’amitié avec eux, certains bien au-delà des frontières de l’Italie. Zolla entretiendra, de son côté, une correspondance intense avec la philosophe andalouse. Les textes des uns et des autres circulent entre l’Italie et l’Espagne en passant par la France et l’Amérique latine. L’Esprit n’a pas attendu la mondialisation économique ni Internet pour souffler où Il veut… Les lettres de Cristina déploient cet espace où s’enlacent, s’interpénètrent, sous différentes formes, de grands esprits contemporains ou disparus, «en affinités de sensibilités métaphysiques». Il arrive qu’elle envoie à Marίa, comme un cadeau précieux, un poème accompagné d’une seule dédicace, un poème d’Hofmannsthal, par exemple, «à Marίa, pour le nouvel an 1961, Cristina-Vittoria» (pp. 22-23), ou de Dschellaleddin Rumi, «à Marίa, de Vittoria» (pp. 36-39). Certains envois laissent entrevoir l’ampleur d’un tel espace, ainsi ce message non daté, du début des années 60, qui transmet deux textes en hommage à Susana Soca (poétesse uruguayenne, essayiste et fondatrice de la revue La Licorne à Paris, en 1947) : un poème en espagnol de Jorge Luis Borges et un extrait d’une lettre, en français, de Boris Pasternak à Maurice Nadeau. On retrouve la profondeur, la subtilité, le style inimitable de l’auteur des Impardonnables dans le commentaire de ces deux textes : «Il ne faut pas s’étonner que Borges n’ait su voir en elle [Susana Soca] que le tissage prudent et délicat des gris; qu’à Pasternak seulement, homme de feu et lié à elle par un mystère plus grand […], il fût donné de connaître sa fougue et ses prodiges. Dieu ne concède rien qui ne soit déjà en l’homme. […] Certainement, devant Borges, si proche de la cécité, si loin du feu, seule «la dame du miroir» aura voulu se montrer» (p. 33). Profondeur et subtilité de celle qui aimait et admirait autant l’Argentin que le Russe mais qui perçoit ce qui les oppose et qui sait que sa correspondante le comprendra. Cioran, qui n’était pas un «homme de feu», n’a-t-il pas composé sa propre triade lumineuse dans ses Exercices d’admiration où il salue Simone Weil, Susana Soca et Marίa Zambrano ?
Ouverte aux lointains horizons, cette correspondance tisse aussi une relation intime qui n’exclut pas les détails quotidiens, les états de santé douloureux, avec réserve ou humour (5). Mais aussitôt, les mots de la fée Cristina enchantent le quotidien de Vittoria. La villa Giulia à Manziana où elle séjourne devient le château des contes – «Ici, j’ai trouvé la fabuleuse salle de la tour avec ses quatre fenêtres, suspendue dans l’été comme une cage d’oiseaux» – peuplé d’animaux merveilleux, «un âne qui broute l’herbe et les fleurs, attaché à un cèdre du Liban», «trois petits chats roux, en tout semblables à des jaguars en miniature», les cigales qui «remplissent l’air ou le vident, tout à coup, selon leur très étrange liturgie» et, «au moment où le soleil disparaît derrière le lac (on le voit très bien depuis la tour) entonnent un thrène qui se prolonge jusqu’au crépuscule» (pp. 25-26). De même, l’image de la jacinthe – la jacinthe de Perséphone, symbole de la beauté poétique dans Les Impardonnables – surgit dès que Cristina évoque son souvenir de Chartres, où Marίa se trouve : «J’espère vivement qu’en ce moment le plein été est arrivé aussi à Chartres. Je me souviens de la plaine de l’Eure et Loire si estivale, si glorieuse, – cette mer de trèfles, avec la jacinthe de la Cathédrale au milieu – la belle jacinthe avec sa feuille. J’espère par-dessus tout que tu resteras longtemps là, jusqu’à posséder les lieux et à en être possédée – c’est-à-dire pouvoir écrire» (p. 26).
Pour Cristina Campo, Marίa Zambrano et Simone Weil, «pouvoir écrire» est une grâce, le fruit d’une ascèse. L’enjeu de l’écriture est d’ordre ontologique : on écrit pour défendre sa solitude et accéder à l’être, dans une quête incessante de la Vérité. On regrette, particulièrement sur ce point, la disparition des lettres de Marίa à Cristina; on devine un échange ininterrompu sur leurs propres travaux – l’admiration mutuelle, les réflexions, l’aide, les encouragements – qui eût éclairé les influences réciproques. Quoi qu’il en soit, les lettres de Cristina redisent leur commune conception de l’écriture, le consentement à déplaire au plus grand nombre, le désir d’écrire pour les aimés qui sont la source de ce désir : «Avant-hier, j’ai reçu les dernières épreuves de Fable et mystère qui sera un petit livre, tout petit, mais suffisant pour m’attirer l’exécration des deux ou trois personnes qui le liront. C’est ce que je veux pour ce livre qui fut écrit pour Elémire, pour toi et à la mémoire d’Anna (6)» (p. 26). Toutes deux savent qu’une telle exigence passe par des déserts arides, des labyrinthes et des nuits, l’ascèse qui purifie, précisément. Comprenant que son amie traverse un tel passage pendant son séjour en France, Cristina lui rappelle cette exigence, en quelques phrases magnifiques empreintes d’une tendre sollicitude : «Ne te laisse aller d’aucune façon, Marίa, à revenir à Rome avant que tu aies fini ton livre. Tu as froid, tu es triste, tu rêves peu, tu n’as pas la force. Cela n’a pas d’importance. Tout cela fait partie de ton livre, tandis que la vie à Rome n’en fait pas partie, et tu te séparerais de lui encore une fois – et cette fois peut-être pour toujours. Que tu écrives ou n’écrives pas, que tu soies triste ou joyeuse, ne reviens pas. Attends ton livre là où il t’a donné rendez-vous. Ne le trahis pas (7). Un livre est comme l’Époux – il ne dit pas l’heure de son arrivée. Mais toi, ne laisse pas la porte et la lampe. Rappelle-toi que tu me l’as promis – et la promesse, déposée dans mes mains, ce n’est pas à moi qu’elle a été faite» (p. 27). Et quand un livre de Marίa lui arrive, Cristina exprime sa joie et son admiration. Chez ces êtres qui ne connaissent entre eux ni les rapports de force ni la rivalité, le livre de l’ami(e) devient source d’inspiration, vivifie leur propre écriture, féconde, sans l’altérer, leur propre solitude (8).
Cette période de correspondance est aussi celle de deuils douloureux, celui des parents de Cristina, d’Araceli, la sœur bien-aimée de Marίa, celui d’un ami commun, l’écrivain argentin Héctor Murena, et aussi un autre deuil impossible pour Cristina, celui de la liturgie catholique traditionnelle imposé par le concile Vatican II. La question religieuse devient centrale pour elle, la seule question, en fait, durant les dernières années de sa vie. Dans une lettre datée du 8 décembre 1965, jour de la clôture du concile, elle se livre à une profonde méditation théologique qu’elle poursuivra dans plusieurs essais. L’abandon des plus beaux rites manifeste, à ses yeux, une perte de la substance théologique du catholicisme.
Néanmoins, c’est dans l’épreuve du deuil que Cristina écrit ses réflexions les plus personnelles et intenses, afin que l’absence devienne sentiment accompli de la présence. Ainsi passe-t-elle de «l’horreur indicible, chaque jour plus concrète et terrible» de l’absence à un Requiem pour les aimés sur leur lit de mort où se dévoilent, dans une vision lumineuse, «leurs traits souverains, les seuls, les vrais – ceux que bien peu d’entre nous savent révérer et aimer. […] S’il est vrai que l’homme ressemble plus à sa mort qu’à sa propre vie, pour ces adieux, comment pourrais-je les remercier ?» (p. 48). À cette lettre du 15 août 1965, elle ajoute pour Marίa une image d’Ignace de Loyola, de même qu’elle lui enverra, le dimanche d’après la Pentecôte 1972, au moment de la mort d’Araceli, «la plus belle chose que j’aie» écrit-elle, une icône russe de la Paternité (p. 58). Trois lettres de deuil renvoient à une fête chrétienne : le 15 août pour les parents, la Pentecôte pour Araceli, la Saint-Jean pour Héctor Murano. L’ensemble – textes, images, dates – ourdit une trame symbolique qui donne sens à l’épreuve et fait de cette correspondance une œuvre littéraire absolument unique.
Il en est ainsi parce que ces deux femmes viennent de l’autre monde, ce monde perdu dont l’image les habite, qu’elles tentent de rejoindre, et par là même elles se consument, vivantes flammes en ce monde. Car il appartient à ce monde, cet élan de Cristina vers Marίa, cet appel à dépasser le malheur – réalité essentiellement terrestre, selon Simone Weil –, dans une lettre non datée que Maria Pertile situe soit en 1964, au moment où Marίa est expulsée de son appartement, soit en 1972, à la mort d’Araceli : «Laisse-moi t’aider dans la fatigue : porter les battants de la porte de Gaza au sommet de la montagne (9). Je connais chaque pierre et je peux t’être utile, avec humilité et précision. Tu m’as dit : «la peur est le démon lui-même» et ceci m’a sauvée dans un moment d’horreur. Laisse-moi te dire en ce moment d’angoisse – n’aie pas peur, chère – et laisse-moi t’aider en silence, pour tous les détails» (p. 60).

Après la mort de Cristina, en 1977, Elémire Zolla renvoie à Marίa la dernière lettre qu’elle lui avait écrite avec ces mots : «Chère Marίa, je vous renvoie votre précieuse, légère, affectueuse lettre que je ne peux plus donner à lire à Vittoria. Elle est morte pendant qu’elle était en train de composer un essai sur l’eau. Et vos images, Marίa, sont toutes d’eau limpide dans votre lettre, comme presque toujours dans vos livres» (p. 11). Dans le même temps, un ami commun, Enrique de Rivas, écrit à Marίa : «D’elle, je retiens cette voix de cristal unique qui était comme une eau joyeuse…» (p. 12).

Notes
(1) Se tu fossi qui [Si tu étais là], (Éditions Archinto, 2009). Le titre est extrait d’une lettre de Cristina Campo : « Toutes les cloches de l’Aventin sonnent midi. Si tu étais là, nous dirions l’Angélus», pp. 43-44. Toutes les citations renvoient à cette édition. L’ouvrage n’ayant pas été traduit en français, je ne peux proposer au lecteur que ma propre traduction.
(2) Les premiers billets et lettres antérieurs à 1964 proviennent des lieux de villégiature de Cristina Campo (Florence, Mangiana) et sont adressés à Marίa Zambrano à Rome. Maria Pertile rattache certains billets ou cartes postales non datés au milieu des années 60.
(3) Cf. Cristina Campo, La flûte et le tapis in Les Impardonnables (Éditions Gallimard, coll. L’Arpenteur, 2002), pp. 146-179.
(4) * En français dans le texte, l’auteur souligne. Cristina Campo, Le Parc aux cerfs in Les Impardonnables, op. cit., p. 194. Cet essai fut publié une première fois dans L’approdo letterario (janvier-mars 1960) sous le titre Diario d’agosto que Maria Pertile cite dans sa préface. Le version définitive, reprise dans Les Impardonnables, fut publiée dans l’essai Fiaba e mistero (Éd. Vallecchi, Florence, 1962) que Cristina Campo évoque dans une lettre à Marίa Zambrano.
(5) Cristina ne s’appesantit jamais sur ses maux (elle était souvent très malade), comme si elle craignait que trop de mots écrits les trahissent, et parce qu’une intimité véritable, non imaginaire, n’a pas besoin d’en dire trop pour que l’autre comprenne : « De toutes ces choses, je devrais te parler longuement, sola cum sola. Même une feuille de papier est trop publique» (p. 25). «Très chère, tu écris que je te semble partie très loin. C’est vrai – mais pas loin de toi. J’ai fait un voyage dans la nuit dont je préfère ne pas parler…» (p. 51). Dans ce beau passage, aussi, elle raconte non sans humour les moments difficiles pour terminer par une profession de foi en la présence de l’amie, malgré l’absence et la solitude : « Marίa très chère, il est 3 heures du matin, depuis presque un mois, différentes petites – ou moins petites souffrances me retiennent prisonnière dans ma chambre; les jours son longs, sans pouvoir t’écrire (ma pression sanguine descend en dessous de 75°, c’est la preuve de l’existence de l’âme parce qu’à ce stade, je devrais être dans le coma, tandis que je me lève, je vais chercher une seringue, je me fais une injection etc.); par-dessus tout, les nuits sont longues, solitaires, de celles où l’on redoute le sommeil comme un océan qui engloutit. Dans ces moments, j’évoque la présence de ceux – comme toi – qui m’ont dit une fois : «Si tu te sens seule, appelle-moi» et que la vie a éloignés dans l’espace, ce qui est illusoire, nous n’y croyons pas. Et en fait tu es près de moi» (p. 56).
(6) «Anna» est Anna Cavaletti, l’amie de jeunesse morte dans le bombardement de Florence, le 23 septembre 1943. Dans la bibliothèque de Marίa Zambrano, conservée à la Fondation Marίa Zambrano, figure un exemplaire de Fable et mystère avec une dédicace manuscrite de Cristina en espagnol : «A Marίa con timidez y amor su Vittoria/Roma, 1962».
(7) L’auteur souligne.
(8) Cf. 9 novembre 1971 : «C’est merveilleux d’avoir entre les mains, comme une autre petite icône précieuse […] le volume de L’Homme et le Divin. Comme le temps l’a enrichi dans tous les sens, Marίa ! Comme il l’a merveilleusement mûri ! (Qu’y a-t-il de plus beau au monde que la maturité ?) Elémire me prie de te dire que ce livre est arrivé dans nos mains justement pendant qu’il cherchait à exprimer une pensée haute et incorruptible*, comme tu dirais : ton livre lui a fourni les mots parfaits, que tu retrouveras dans son essai, dans peu de temps. Donc, merci Marίa, de ce don de solitude à solitude», pp. 56-57.
* Incorruptible : Cristina emploie le mot «insubornabile», sans doute forgé par Marίa Zambrano, qui n’a pas d’équivalent en français, littéralement, «qui ne peut être suborné, dont le sens ne peut être détourné».
(9) Allusion à l’épisode biblique de Samson et les portes de Gaza, Juges, XVI, 1-3.