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23/03/2012

Une passion cinquantenaire, par Pierre Mari

Crédits photographiques : Emilio Morenatti (Associated Press).

Pas une librairie, en ce mois de mars, qui n’ait consacré un étal ou une portion de devanture à la guerre d’Algérie. Et pas une chaîne de télévision qui ait échappé, la semaine précédant le 19 mars, à la commémoration du cinquantenaire des accords d’Evian. Cette fièvre printanière a de quoi inspirer un certain malaise : inutile d’être historien pour savoir que la guerre d’Algérie ne s’est pas arrêtée le 19 mars 1962, et que la dramaturgie d’un processus aussi long, profond et douloureux ne pouvait se plier à une date incantatoire. Rappelons en effet qu’aussitôt signés, les accords d’Evian étaient piétinés et violés : dès le printemps 1962, le FLN s’opposait au maintien d’une population française sur le sol algérien et à la garantie de ses droits, qu’il avait pourtant avalisés, ouvrant ainsi la voie à l’un des plus brutaux exodes de l’histoire de France. Rappelons également, et surtout, que le «cessez-le-feu» aura préludé à une apocalypse de violence inter-communautaire, l’une des pages les plus sanglantes – et les plus occultées – demeurant celle des enlèvements et massacres d’Européens à Oran, sous les yeux d’une armée française qui avait pour consigne expresse de ne pas troubler, par son intervention, les perspectives toutes neuves et encore fragiles de l’amitié franco-algérienne.
Dire, comme l’ont fait récemment certains historiens, que l’événement n’a toujours pas «trouvé sa place dans le grand récit national», est une de ces formules comiquement émollientes telles que l’époque les affectionne. Le propos a néanmoins son intérêt : comme bien des combinaisons de mots creux, on peut lui accorder une valeur exploratoire. Il faut se demander, en effet, si ce «grand récit national» conserve une existence ailleurs que dans les colloques éthérés, et si la guerre d’Algérie n’aura pas été, précisément, la conjoncture qui en a précipité ou du moins révélé la liquéfaction. N’est-ce pas à ce moment, au fond, que les Français ont sourdement souhaité qu’on les tienne quittes de toute question relative à leur destin historique ? Déléguant au verbe gaullien leur vieux souci d’orchestration narrative et mythologique, ils pouvaient enfin s’ébrouer dans l’ignorance de ce qu’ils étaient, de ce qu’ils devenaient, de ce qui les tenait encore ensemble. La modernité était là, qui les réclamait, les requérait tout entiers. Pas question de la faire attendre. En 1962, quelque chose d’autre s’achève que la guerre d’Algérie et l’empire colonial : un certain rapport de la France avec elle-même, une certaine manière pour elle de se raconter son passé et son présent en les prenant à bras-le-corps. Situation inédite, orpheline, dont on mesure aujourd’hui à quel point le cinéma et la littérature auront été les précieux enregistreurs : du désœuvrement crispé des «héros» des Choses, incapables de forger le temps de leur propre maturation et de s’adosser à une durée collective, à la déréliction d’Anna Karina et Jean-Paul Belmondo dans Pierrot le Fou («J’ai rien à faire, j’sais pas quoi faire…»). Il est significatif, à ce propos, que le film d’Alain Resnais, Muriel ou le temps d’un retour, fasse se télescoper réminiscences de l’Occupation et de la guerre d’Algérie au sein d’une «civilisation du bonheur» (1) qui ne sait plus quel statut leur donner. Car les huit années algériennes auront prolongé et parachevé l’œuvre de sape des années vichyssoises : évidement du récit national, impossibilité de s’entendre sur le sens d’un passé brûlant, foisonnement passionnel des mémoires antagonistes, réduites à se déchirer sur fond d’indifférence massive à une Histoire trop lourde et trop complexe à affronter.
Faute, donc, de trouver sa place dans un «grand récit» devenu fantomatique, la guerre d’Algérie ne peut aujourd’hui accéder à une expression publique digne de ce nom qu’à la condition d’un effort dialectique difficile, que le passage des années permet peut-être d’envisager. Il n’est sans doute pas d’événement, dans notre histoire récente, qui oblige à ce point chacun à penser contre lui-même, et à faire de ce front intérieur, impossible à stabiliser, le principe de son investigation et le garant de son honnêteté. Veut-on un exemple, il en vient aussitôt à pleines brassées. Soit le putsch des généraux du 21 avril 1961. Les cinglantes formules gaulliennes, stigmatisant un «quarteron» d’officiers en retraite, avaient scellé le soir même, à la télévision et devant le tribunal de l’Histoire, la signification de l’épisode. «Ce qu’il y a de plus grave dans cette affaire, aurait en outre déclaré de Gaulle en conseil des ministres, c’est qu’elle n’est pas sérieuse.» Mot terrible, d’une pertinence imparable, à la Retz ou à la Saint-Simon. Et pourtant ! Une interview poignante d’un des putschistes, le général Challe, récemment diffusée sur Arte après un purgatoire de quarante ans (2), offre un tout autre jour sur l’événement : ces officiers, même s’ils se sont lancés dans une opération mal préparée, dont les chances de réussite étaient minces, n’en étaient pas moins animés d’un «sérieux» que le «sérieux» gaullien ne pouvait concevoir; ils avaient donné leur parole aux populations françaises qu’ils n’abandonneraient pas l’Algérie, et ce sens de l’engagement les a poussés à un jusqu’au-boutisme qu’il est facile, aujourd’hui, de considérer comme une guignolade politico-militaire. On pourrait allonger interminablement la liste des faits offerts à interprétations antagonistes, et ouvrant sur l’indécidable. Tâchons cependant de dépasser les exemples. Il me paraît clair qu’aujourd’hui, toute volonté d’embrasser le sujet – que ce soit celle de l’historien ou du simple citoyen désireux d’approfondir une tragédie nationale – se doit d’adopter une double attitude : d’une part, la reconnaissance de l’inéluctabilité du processus historique ayant conduit à l’indépendance algérienne, d’autre part, l’effort de compréhension intime des logiques qui ont prétendu récuser ce processus ou le contrecarrer au nom d’une sorte d’évidence naturelle (3). Surplomb et empathie : gageons qu’entre ces deux pôles, la raison et l’honnêteté auront des chances de s’y retrouver.
Inéluctabilité d’un processus historique ? Il n’est peut-être pas de meilleur livre, pour qui veut saisir les tout derniers maillons conduisant à l’insurrection du 1er novembre 1954, que la remarquable fresque d’Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie (4), qui embrasse la courte et décisive période comprise entre l’attaque contre la flotte française à Mers-el-Kébir, en 1940, et les massacres du Constantinois de mai 1945. Un de ces ouvrages, trop rares, où la sociologie historique vibre d’une réelle puissance romanesque : il y a du Balzac dans cette évocation foisonnante et précise d’une Algérie française qui ne sait pas qu’elle va bientôt finir. Texte d’autant plus frémissant qu’il s’ancre dans la sensibilité d’une femme qui, découvrant l’Algérie en 1940 et choisissant d’y enseigner, ne peut que déplorer, quatre ans plus tard, que «la France de la Résistance et de l’espoir n’ait pu éviter de creuser le fossé entre les communautés». «J’ai alors vécu intensément la ruine de mes illusions, écrit Annie Rey-Goldzeiguer. Je croyais au monde du contact et à son avenir, qui devait être débarrassé du chancre raciste, ouvert à tous les hommes de bonne volonté, capable de dynamisme, d’altérité pacifique, laïque et démocratique». L’historienne reconstitue ainsi le vivier de potentialités destructrices qui explose une première fois à Sétif en mai 1945, avant d’entrer, pendant une courte décennie, dans un sommeil qui ne trompera que les naïfs et les aveuglés. D’abord, elle dresse le tableau cruel d’une Algérie coloniale adhérant bien plus massivement que la métropole à la Révolution nationale, qui fait figure à ses yeux de régime idéal : la mystique pétainiste conforte ses privilèges, sa supériorité, sa domination et, pour l’élite possédante, ses profits. Après la grande peur de 1936, et le programme de réformes assimilationnistes qui avait soulevé d’immenses espoirs dans les masses musulmanes, les colons respirent. «Dans les grands hôtels, écrira Ferhat Abbas quelques années plus tard, dans leurs somptueuses villas, dans leurs domaines, les maîtres de l’Algérie française accueillent au champagne les officiers allemands et italiens des commissions d’armistice. Les affaires continuent à prospérer. Tout est pour le mieux dans la meilleure des défaites, puisque le colon est encore le maître de l’Algérie» (5). Ensuite, elle souligne l’impact considérable du débarquement américain de novembre 1942 sur l’imaginaire des colonisés : en l’espace de deux ans, la preuve leur était administrée, pour la seconde fois, de la faiblesse de la puissance colonisatrice; des horizons insoupçonnés s’ouvraient, l’assimilation et l’égalité des droits, tant recherchées entre les deux guerres, cédaient la place à une affirmation radicale d’identité qui ne craignait plus, désormais, de recourir à la violence. Enfin, et surtout, Annie Rey-Goldzeiguer insiste sur l’échec de ce qu’elle appelle monde du contact, objet sociologique difficile à identifier car tissé de liens divers, relations de voisinage, cohabitation dans certains quartiers (6), habitudes communes, modes vestimentaires et culinaires, rythmes de vie semblables. Cet édifice fragile («on se côtoie, on ne se confond guère») est soumis à la fois, durant la période considérée, à des antagonismes internes et à une succession de séismes politiques qui en ébranlent les fondements : «les événements marquants de ces années auront contribué à la radicalisation des deux camps principaux, celui des Européens et celui des indigènes». Ce monde du contact deviendra d’ailleurs la cible commune des bords opposés après 1945, le camp européen vouant au pilori les personnalités qui continuent à croire en la coexistence, le camp algérien n’étant pas en reste pour éliminer les «collabos», caïds, gardes champêtres et personnels administratifs. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale se trouve d’ores et déjà scellée l’impossibilité de cette «troisième voie» que certains intellectuels et hommes politiques prôneront pathétiquement à partir de 1954.
Pour qui veut comprendre les ressorts de la mentalité pied-noir, et la rage qu’a pu soulever le processus menant à l’indépendance algérienne, je ne connais pas de témoignage plus intense que La valise et le cercueil, d’Anne Loesch (7), dont on pourra prolonger la lecture par l’émouvant Journal d’une mère de famille pied-noir, de Francine Dessaigne (8). Deux textes écrits dans le sillage immédiat des «événements» – comme on disait alors –, et qui se caractérisent par cette intrication de lucidité déchirée et d’aveuglement poignant qu’induit souvent une telle proximité. Faut-il croire que notre époque, par ailleurs ouverte jusqu’à la nausée à toutes les formes de dolorisme communautaire, taxe plus lourdement certains errements idéologiques que d’autres (9) ? Toujours est-il qu’il ne s’est trouvé, cinquante ans après, aucun éditeur suffisamment imperméable à l’air du temps pour avoir l’idée de les republier. Le livre d’Anne Loesch, qui a eu son heure de notoriété au lendemain du conflit, demeure évidemment «scandaleux» : il est l’histoire d’une adhésion au pire. Écrit par une jeune fille de vingt ans – dont l’écriture, en prise permanente sur une déliquescence historique, ridiculise au passage tous les Radiguet et toutes les Radiguette du monde –, il retrace l’engagement de l’auteur dans l’OAS, sa passion pour un activiste plus âgé qu’elle, leurs tentatives conjointes pour retenir l’organisation sur la pente des exactions stériles et de la surenchère meurtrière. Livre bouleversant, il fait entendre une voix singulièrement forte, mûrie au contact des lâchetés et démissions ambiantes, et s’inscrit dans la grande tradition des illusions lyriques mises en pièces par le jeu politique. On a le droit, cinquante ans après, de condamner la naïveté de ces tout jeunes gens décidés à imposer leurs vues à des brutes sadiques. Reste qu’on peut difficilement résister à l’élan de cette logique, intellectuelle et charnelle, qui entend faire servir les forces du pire à la solution du moindre mal. Celui qui ricanera, en l’occurrence, ne fera que sceller l’état de nullité collective qui lui a toujours épargné le plein fouet d’une responsabilité historique. C’est, en définitive, un très beau livre de colère que celui d’Anne Loesch : colère contre les rodomontades des pieds-noirs – à propos des cinq notes «Al-gé-rie fran-çaise» scandées quotidiennement par les klaxons : «C’est le fond rythmique nécessaire à nos exaltations collectives, c’est le tintamarre qui ponctue et résume toutes nos convictions politiques. C’est la formule magique qui nous évite de réfléchir et même d’agir.» –, colère contre la stratégie nihiliste de l’OAS, dont l’auteur finit par se désolidariser, colère contre les barbouzes gaullistes, contre les fellaghas, contre la France métropolitaine.
Si l’on ne veut pas, en 2012, se contenter de généralités myopes et desséchées sur le mouvement irrépressible de l’Histoire, il y a, me semble-t-il, intérêt à écouter cette colère. Non pas, évidemment, pour l’attiser par je ne sais quelles nostalgies ou frustrations vengeresses – Anne Loesch l’écrivait elle-même avec beaucoup de dignité dans l’avant-propos de son livre : «Quoi qu’il en soit, le temps de la révolte est passé, celui de la rancœur n’apporterait que négation et stérilité.» Non pas pour opposer, dans une comptabilité sans issue, le lot de la souffrance pied-noire à celui de la souffrance musulmane. Mais pour comprendre cette colère de l’intérieur, éprouver les ressorts de sa légitimité, toucher du doigt cet incroyable moment de dénégation collective où notre pays s’est soucié comme d’une guigne du sort d’un million des siens. Et l’on pourra prolonger l’écho de la colère d’Anne Loesch par la lecture d’un livre tout récent d’Alain Vircondelet, La Traversée, qui raconte l’exil de l’auteur, adolescent, et l’«accueil» réservé par la population métropolitaine, en l’occurrence marseillaise, aux Français d’Algérie (9) : «Marseille et ses habitants, une fois pour toutes, ne veulent pas des pieds-noirs. C’est pourtant la deuxième ville de France après Paris qui a accueilli depuis des années des flots d’immigrés maghrébins, au point que des quartiers entiers ressemblent à de «petits Alger». […] Marseille est forte de cette spécificité, elle n’a jamais renié sa réverbération orientale, son climat, ses criques, ses plages, ses façons de vivre, sa lumière, qui en ont fait une ville de «là-bas». Et pourtant, elle refuse à présent d’accueillir ceux qui en sont chassés. La politique, l’esprit partisan, l’idéologie anticolonialiste lui font perdre l’esprit de fraternité et de compassion, sa vertu originelle d’accueil et d’hospitalité qu’elle a néanmoins accordée aux Arabes venus au titre de l’immigration économique». Les sentiments qui ont pu soulever le jeune Alain Vircondelet et la jeune Anne Loesch, il revient à chacun, aujourd’hui, de les mettre en perspective par les moyens de son choix, en se demandant, par exemple, dans quelle mesure les Français d’Algérie n’auront pas été les artisans de leur propre malheur. Reste que leur colère, pour qui sait la recueillir cinquante ans après, jette un jour cru sur le rapport tourmenté, pétri de non-dits et de refoulements, que la France entretient avec elle-même.

Notes
(1) L’expression est de Resnais lui-même, à propos de son film.
(2) Notre histoire, documentaire de Jean-Michel Meurice et Benjamin Stora. Au passage, personne ne semble gêné par l’omniprésence médiatique de ce dernier, qui semble devenu, davantage encore que la référence incontournable, l’historien officiel de la guerre d’Algérie. Je n’ai aucun grief contre Benjamin Stora, que je considère comme un spécialiste estimable de la question. Mais que je sache, il en existe d’autres, comme Guy Pervillé. Il est révélateur que ce dernier, contacté par le ministère de la Culture pour rédiger l’article consacré à la fin de la guerre d’Algérie dans une publication officielle regroupant les commémorations de l’année 2012, ait vu son texte amputé des quatre cinquièmes sans son autorisation. Je ne sais s’il faut parler de censure, comme l’ont fait tous ceux qui ont pris la défense de Guy Pervillé, mais j’ai envie de dire, en pastichant La Fontaine : «Selon que vous serez Stora ou Pervillé, / Les jugements de cour vous feront noir ou blanc.»
(3) Il va de soi que cette compréhension rencontre une limite impitoyable : la mise en sourdine des jugements péremptoires s’arrête là où commencent l’exaction et le crime. Rien ne saura jamais excuser, ni même expliquer, le délire des commandos de l’OAS réduits à assassiner leurs propres compatriotes.
(4) La Découverte, 2001.
(5) La Nuit coloniale, Julliard, 1962.
(6) L’exemple le plus célèbre est le quartier de Belcourt, à Alger, dont Camus était originaire.
(7) Plon, 1963.
(8) L’Esprit nouveau, 1962. Comme le précédent, ce livre est épuisé. On peut néanmoins trouver l’un et l’autre chez certains bouquinistes et sur les sites de vente en ligne.
(9) La taxation est maximale d’un côté, l’exonération totale de d’autre. Conclure pompeusement un débat contradictoire – comme l’avait fait à la télévision le progressiste universel Alain Badiou face à Alain Finkielkraut – en citant «le président Mao-tsé-Toung» ne reste manifestement en travers d’aucun conduit auditif, et s’intègre dans le grand flot chatoyant des opinions démocratiques.
(10) First Document, 2012.