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13/11/2012

Mort annoncée du livre : confusion et comédie, par Pierre Mari

Crédits photographiques : Atta Kenare (AFP/GettyImages).

Fondé sur le constat «d’une dégradation accélérée des manières de lire, produire, partager et vendre des livres», l’Appel des 451 (1), publié dans Le Monde du 12 septembre 2012, s’est donné pour but «de constituer un groupe d’action et de réflexion autour des métiers du livre». Reconnaissons que le texte sert une noble cause, et qu’il a au moins le mérite de lier la question du livre à celle du monde que nous appelons de nos vœux ou récusons : «Nous ne pouvons nous résoudre, écrivent les signataires, à réduire le livre et son contenu à un flux d’informations numériques et cliquables ad nauseam; ce que nous produisons, partageons et vendons est avant tout un objet social, politique et poétique. Même dans son aspect le plus humble, de divertissement ou de plaisir, nous tenons à ce qu’il reste entouré d’humains. Nous rejetons clairement le modèle de société que l’on nous propose, quelque part entre l’écran et la grande surface, avec ses bip-bip, ses néons, ses écouteurs grésillants, et qui tend à conquérir toutes les professions.» D’où vient, alors, le malaise difficilement répressible qu’inspire la mobilisation de tous ceux, éditeurs, libraires, auteurs, traducteurs, correcteurs, qui se sont reconnus dans l’Appel des 451 ? De plusieurs raisons, qu’il faudrait affiner et approfondir, et qu’on se contentera d’indiquer ici à grands traits, à seule fin d’amorcer une discussion.
Il n’est pas sûr, d’abord, que ce genre de manifeste, frétillant d’intentions généreuses et humanistes, contribue beaucoup à la clarté du débat. Hors de tout mauvais esprit ou velléité sarcastique, on est même en droit d’estimer qu’il emmêle tous les problèmes, et que des notions commodément vagues comme la «machine du progrès aveugle» et le «désastre en cours» lui servent d’épouvantails où accrocher en vrac les angoisses, les colères et les nostalgies qu’inspire aujourd’hui la situation du livre. C’est une chose d’être effaré par la spirale de dégradation intellectuelle et morale qui emporte aujourd’hui la culture de l’écrit; c’en est une autre de considérer que toutes les formes d’intervention de la vertu autoproclamée font œuvre salutaire. L’Appel des 451, disons-le tout net, nourrit la confusion ambiante dans la mesure où il pratique la rhétorique, très prisée par les temps qui courent – et assurée d’un relais médiatique instantané –, de l’indignation tous azimuts : ne craignant pas la multiplication des fronts, les signataires s’en prennent à la pseudo-démocratisation culturelle, à la marchandisation du livre, au déferlement publicitaire, à la logique exclusive du succès, à l’absence de perspectives d’émancipation sociale, au tout-informatique, aux fins de mois difficiles, aux menaces des banques, aux numérisations sauvages et aux délocalisations (également sauvages). Avec cette conclusion dont on savourera l’étrange logique : «La liste est si longue que nous devons nous regrouper». Veut-on dire par là que le regroupement se chargera du tri et des clarifications qu’on n’a pas pris la peine d’opérer ? Ou que l’entassement hâtif des problèmes suffit à tenir lieu d’étendard collectif ? Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas très engageant. Le débat aurait gagné à plus de tenue, plus de sérieux, et moins de fébrilité démagogique. En opposant à la «machine aveugle du progrès» une machine à indignations qui lance sur la place publique des packages de colères, on ne fait que renvoyer en miroir à l’adversaire l’image de sa puissance, et perpétuer une confusion qu’il a intérêt à maintenir. Le premier service qu’on peut et qu’on doit rendre à l’analyse du présent, c’est de différencier les logiques qui s’y entremêlent : leur simultanéité et leur convergence ont beau former une conjoncture unique, avec laquelle il faut se débattre et éventuellement se battre, elles ne sauraient être empilées au nom d’une grandiloquente logique de «résistance». Il n’est pas possible, par exemple, de mettre sur le même plan des tendances historiquement lourdes, dont le constat pouvait être dressé sous la monarchie de Juillet ou le Second Empire dans les mêmes termes qu’aujourd’hui – «le livre est surtout une marchandise avec laquelle il est possible d’engranger des profits conséquents» – et des révolutions technologiques récentes sur lesquelles nous ne disposons encore d’aucun recul. N’est-il venu à l’esprit d’aucun des signataires qu’un sens minimal de la discrimination et de la remise en perspective s’imposait ? De même, le paragraphe qui charrie «les délocalisations, l’avalanche de nouveautés creuses, les menaces des banques et la hausse des loyers» vaut son pesant de tohu-bohu socio-économico-culturel. Un esprit persifleur (et faussement naïf) pourrait d’ailleurs s’étonner : «l’avalanche des nouveautés creuses» n’est-elle pas une stratégie de fuite en avant pour contrer les «menaces des banques» et la «hausse des loyers» ? Et n’y a-t-il pas, en conséquence, une certaine tartufferie à s’indigner, dans le même mouvement rhétorique, des maux qu’on subit et des remèdes cyniques qu’on leur applique ?
On ne s’étonnera guère, dans ces conditions, qu’un débat si mal cadré soit soumis à de grotesques dérives. À la faveur d’un tel fourre-tout, n’importe quel compagnon de route peut y aller de ses humeurs, de ses slogans et de ses poses de matamore. Le sommet de la bouffonnerie est atteint quand on voit des Frédéric Beigbeder et des Yann Moix se faire les zélateurs du livre, pourfendre le numérique, et prédire dans un même élan apocalyptique l’extinction du roman et la mort de la littérature. «L’e-book est le tombeau de l’écrivain», «Les e-lecteurs ne sont pas des lecteurs, ce sont des liseurs», «L’e-booker veut la mort du livre, et il l’aura. Le livre l’a trop humilié», «Le livre numérique est la revanche de l’analphabétisme et de la barbarie sur ce qui restait de civilisation et de culture». Et les e-lecteurs d’être qualifiés, sans qu’on perçoive bien la cohérence des anathèmes, de «morts glacés», de «cuistres», de «radins» et de «bourgeois». Inutile d’être très malin pour sentir que nos auteurs s’ébrouent dans l’imprécation avec bonheur. Car enfin, quelle magnifique aubaine que le livre numérique, qui permet aux faussaires et aux agents de la décomposition de se faire les champions de la pureté, de la tradition et de l’exigence ! Rien d’étonnant, de ce fait, qu’une telle croisade n’ait eu aucune peine à recruter parmi les «confrères» en mal de postures belliqueuses (2). Enfin une cause ! Enfin une bannière ! Enfin des troupes à mener au combat ! Il faut une vertigineuse impudence, et surtout une impudeur merveilleusement affranchie de tout scrupule résiduel, pour stigmatiser le troupeau des «liseurs» quand on a soi-même contribué, à force de toc, de clinquant, de paillettes et de compromissions médiatiques, à la transformation accélérée de l’acte de lecture en lisure indigente. En d’autres temps, l’énormité d’une telle ficelle n’aurait abusé personne. Aujourd’hui, on peut malheureusement lui prédire un beau succès.
S’il est possible d’opposer un peu de sérieux à cette campagne où seul le spectacle trouve son compte, formulons un vœu : qu’un authentique débat s’instaure autour du livre numérique, et que se fassent entendre des voix qui ne participent ni de la technophilie béate ni de l’apocalyptisme trépidant. Avouons que pour l’instant, les argumentaires de qualité sont rares, et que cette rareté favorise les prises de position les plus hystériques et les plus hypocrites. La rationalisation du débat aurait au moins deux effets bénéfiques. D’abord, elle rappellerait que la crise traversée aujourd’hui par le livre dépasse largement le problème des technologies numériques, même s’il est indéniable que ces dernières jouent un rôle d’exacerbation. Ensuite, elle montrerait sans peine que la production littéraire des dernières décennies n’a eu nul besoin du numérique pour entreprendre et parachever la dévastation que feignent de dénoncer nos auteurs : l’entassement interminable du papier sur lui-même y a fort bien réussi par ses propres moyens. Le roman ne va pas mourir sous les coups de l’e-book, il crève sous nos yeux de l’incurie de ses artisans et de la nigauderie d’une large frange de ses consommateurs, critiques «avertis» et grand public confondus.
Il y a des raisons d’estimer que le livre numérique est un gadget dérisoire et barbare (j’avoue que je les partage très largement); mais devant le spectacle de la gent plumitive et caqueteuse, déchaînée contre l’e-book émissaire pour mieux faire oublier sa propre impuissance, il y a d’aussi bonnes raisons, pour peu qu’on garde le sens de la farce sociale, de se laisser aller à la plus explosive hilarité.

Notes
(1) En référence au roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451.
(2) Ajoutons quelques commentaires, sans craindre leur caractère politiquement et culturellement incorrect. D’abord, cette fameuse «précarité» des travailleurs qui gravitent autour des métiers du livre, évoquée dès les premières lignes du texte. Il y aurait beaucoup à dire, me semble-t-il, sur une certaine mythologie misérabiliste de l’«intello précaire» complaisamment véhiculée depuis quelques années. Pas question, évidemment, de nier que l’édition comporte son lot de traducteurs sous-payés, de relecteurs sans statut, de scripteurs corvéables et jetables. Reste que les bénéficiaires de ces «petits boulots» sont souvent des transfuges de l’Éducation nationale, des post-étudiants que l’enseignement n’attire pas, des diplômés peu enclins à se soumettre aux horaires et aux contraintes d’une administration ou d’une entreprise, et que bon nombre d’entre eux trouvent parfaitement leurs marques dans le dosage d’insécurité et de liberté propre à ce type d’activité. Cessons d’emboucher à tout propos les trompettes de la précarisation et de voir partout des victimes du Capital. – Autre type d’acteur culturel devenu intouchable, et dont l’évocation sulpicienne finit par devenir de plus en plus agaçante : le libraire indépendant. Équivalent du cycliste (qui sauve la planète, comme chacun sait), le libraire sauve le roman, la poésie et les sciences humaines. Il est donc malvenu de formuler de quelconques critiques, que ce soit sur les tournées d’écrivains ineptes dont les librairies se font depuis quelques années les relais, ou sur les fiches «coup de cœur» plantées dans les étals, au grand dam du lecteur qui se passerait volontiers de cette mièvrerie intrusive.
(3) Rien de tel, quand l’écriture est incapable de créer la moindre tension intrinsèque, de se lancer ses propres défis et d’empoigner ses propres démons, que de susciter un simulacre de front et des lignes de fracture purement spectrales : Juan Asensio évoquait ici même, il n’y a pas si longtemps, Christophe Claro s’en prenant férocement sur son blog au dernier roman de Florian Zeller, fleuron d’une littérature de grande surface embourbée dans les poncifs. Dans cet éreintage mal écrit, mal construit et sans prise sur son objet, Claro ne démontrait qu’une chose : qu’il appartient à la même veine de produits que Zeller, et que tous ses efforts de dénégation procèdent d’une conscience obscure et malheureuse de leur consanguinité.