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19/11/2012

L’incroyance du récit. Le Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, par Pierre Mari

Crédits photographiques : Yazen Homsy (Reuters).

Qu’est-ce qu’un prix Goncourt en 2012 ? Qu’est-ce qu’un roman qui recueille les suffrages conjugués du public et de la critique ? Qu’est-ce qui fait qu’une idée narrative pas plus irrecevable qu’une autre peut basculer du côté de la plus risible vacuité ? Qu’est-ce qui aurait pu la préserver d’une telle chute (c’est le cas de le dire) ? En quoi cette vacuité nous tend-elle un miroir que nous aurions tort de dédaigner ? Autant de questions que le succès du dernier roman de Jérôme Ferrari a le mérite, bien involontaire, de nous obliger à poser.
À ce stade de médiatisation, il n’est évidemment pas nécessaire de dissiper les illusions de l’hypothétique dernier carré de lecteurs qui, ouvrant Le Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud), s’attendraient à lire un péplum christianisé. De l’invasion de Rome par les Wisigoths, du sermon d’Augustin à Hippone, il est fort peu question : à peine quatre pages sur les deux cents que compte le roman, et quelques mentions disséminées ici et là. Pourtant, le déclencheur de l’histoire n’est pas sans rapport avec la destinée intellectuelle de l’auteur des Confessions : comme lui, les deux héros du roman prennent en dégoût un enseignement philosophique et rhétorique qui ne les mène nulle part («ils n’étaient pas des salauds, mais des pitres et des ratés, qu’on avait formés à produire des dissertations et des commentaires aussi inutiles qu’irréprochables, car le monde avait peut-être encore besoin d’Augustin et de Leibniz, mais il n’avait que faire de leurs misérables exégètes»). Le parallèle s’effiloche très vite. Étudiants à la Sorbonne, en proie à un spleen qui finit par se retourner agressivement contre l’objet même de leurs études, ils décident, au grand dam de la famille de l’un d’eux, de regagner leur Corse natale pour prendre la direction d’un bar de village dont les gérants successifs se sont avérés catastrophiques. Des personnages interlopes leur prodiguent des conseils, dont la pureté philosophique de nos héros commence par s’effaroucher. Ils se résolvent néanmoins à recruter quelques jeunes filles, qui feront office de serveuses tout en pratiquant une forme bonhomme de prostitution. Peu à peu, les deux ex-étudiants vont transformer cet établissement à la dérive en «meilleur des mondes leibnizien», en lupanar réputé pour sa gaieté et sa convivialité, en communauté post-hippie, et surtout en affaire des plus florissantes. Notre tandem peut être à bon droit heureux et fier : il n’est pas si fréquent de réussir le grand chelem du redressement économique, de la sociabilité idyllique et de la plénitude existentielle. Hélas, comme on pouvait le subodorer à certains signes, l’utopie ne tarde pas à se dérégler. La micro-Thélème insulaire et ensoleillée se lézarde. Tension des relations sexuelles, petits larcins inexpliqués, soupçons et jalousies, fanfaronnades insupportables de certains membres de la communauté : celle-ci perd sa cohésion initiale, jusqu’à cet épisode où le jeune musicien de la bande, après s’être vanté une fois de trop de ses performances sexuelles, manque d’être châtré par un autochtone – célibataire frustré et spécialiste virtuose de l’émasculation porcine – que l’un de nos deux philosophes est contraint d’abattre d’une balle dans la tête. L’histoire a des airs de Mateo Falcone revu et corrigé par Détective, mais pourquoi pas ? Après tout, on n’aurait pas de peine à trouver dans la littérature française – pensons au Germinie Lacerteux des Goncourt – des chefs-d’œuvre dont la trame ne recule devant aucune des variantes du sordide.
Qu’est-ce qui fait, alors, que cette histoire ne retient pas un instant l’attention, qu’elle ne suscite aucune de ces spéculations et contre-spéculations que toute «bonne histoire» se doit d’engendrer ? Qu’est-ce qui la rend si pauvre, si peu expansive et stimulante qu’à certains moments, l’auteur a l’air de regarder non sans ennui par-dessus la tête de ses personnages (laquelle, il faut le reconnaître, ne se dresse pas bien haut) ? La réponse est peut-être contenue dans la question : faute de mobiliser l’énergie qui permet de serrer de près des êtres, des motivations, des péripéties, et qui gorge l’écriture de cette proximité passionnée, un romancier ne peut qu’aligner des faits dévitalisés, coupés de leur potentiel moral, existentiel ou spirituel. À cet égard, la pathologie qui affecte le Sermon sur la chute de Rome est la même que celle qui frappe aujourd’hui la majorité des romans français : le récit est incapable d’ajouter foi à lui-même, incapable de concevoir ou d’imaginer que le sol qu’il arpente renferme des sources, des nappes, des courants souterrains, et qu’il lui appartient, par un travail fait d’autant de labeur obstiné que de folles convictions, de contribuer à leur jaillissement.
Je proposerais volontiers d’appeler incroyance du récit la pathologie générale dont le livre de Jérôme Ferrari est un triste symptôme. Cette incroyance, elle éclate à chaque instant, dans chacune des séquences narratives qui constituent un moment clé de l’histoire. Prenons un exemple. Notre tandem, on l’a vu, se dégoûte vite de son cursus sorbonnard. La déception provoquée par des études dont on mesure l’inanité est un des grands «lieux communs» (au sens fort) de la littérature française des deux derniers siècles (on peut même la faire remonter au Discours de la méthode). Il est donc légitime qu’on «attende» un écrivain sur ce terrain-là. Or, que trouvons-nous dans notre Sermon ? Beaucoup de choses assez plates et convenues («Il croyait à l’éternité des choses éternelles, à leur noblesse inaltérable, inscrite au fronton d’un ciel haut et pur. Et il cessa d’y croire», «Il était comme un homme qui vient de faire fortune, après des efforts inouïs, dans une monnaie qui n’a plus cours») Jérôme Ferrari a dû lire et relire l’Aden Arabie de Paul Nizan, dont il propose une version dégraissée et lyophilisée à l’usage des lecteurs du Nouvel Observateur ou des Inrockuptibles.
Ne retenons, de tous les motifs qui poussent nos deux jeunes gens hors du sillon philosophique, que ce portrait à charge d’un de leurs enseignants : «le professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’aurait pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et de citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. Et toute cette débauche de moralisme était de surcroît au service d’une ambition parfaitement cynique, il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée». Passons sur cette chute, parfaitement indigne de la colère qu’elle est censée couronner : valait-il la peine de s’en prendre aux faussaires de la pensée, si ce vertueux courroux devait s’achever sur une maxime dont «l’absolue trivialité» n’a rien à envier à la leur ?
Tout le problème de ces quelques lignes, c’est le sentiment de déjà-lu qu’elles communiquent. Peu importe qu’en réalité on les ait lues ou non ailleurs, peu importe que ce soit sous cette forme ou sous une autre. Elles sont «déjà lues» au sens où l’esprit du lecteur un peu au fait des stratégies sociales, et nourri d’images médiatiques pas forcément fausses, dispose déjà de tous les ingrédients nécessaires à ce portrait sarcastique – à supposer qu’il n’en ait pas déjà fixé les traits dans une représentation mentale qui n’attend plus que la caution de la littérature. Nous ne sommes plus à l’époque de Balzac, où le romancier pouvait prétendre déniaiser sociologiquement son lecteur. D’abord parce que ce lecteur en sait autant et parfois plus que lui sur la mécanique sociale, ensuite parce que d’autres que le romancier assument désormais l’essentiel de cette tâche.
La seule voie authentique qui s’offre à l’écrivain, en conséquence, est de prendre à revers, par surprise, des représentations constituées ou en voie de constitution, de les dérouter, de les entraîner par la force de l’écriture sur des chemins inédits. Telle n’est pas, on s’en doute, l’idée que Jérôme Ferrari (et tant de ses pairs avec lui) se fait de la littérature : il suffit, à ses yeux, de confirmer ce que le lecteur sait déjà, ou ce qu’il est tout prêt à penser. La recette est simple, et garantie : entourer d’un bolduc narratif et d’un ruban stylistique des représentations qui flottent dans l’air du temps, et retourner le tout au lecteur-envoyeur, ravi de cette circularité frappée du sceau de l’art. «C’est tellement vrai !», ne manqueront pas de s’exclamer certains. Justement : c’est «tellement vrai» que c’est nul et non avenu. Un texte littéraire n’est pas un appareil de confirmation : il a son centre de gravité en lui-même. Il faudrait d’ailleurs avoir le temps et l’énergie de passer la littérature française actuelle au crible de cette interrogation : y a-t-il beaucoup d’œuvres qui soient autre chose que l’actualisation, plus ou moins talentueuse mais uniformément plate, de possibilités qui traînent à peu près partout ? On serait obligé de convenir que bien des livres existaient avant d’avoir été écrits, qu’ils n’avaient pas besoin de l’être, et qu’il y aurait eu une forme de pudeur, bien oubliée aujourd’hui, à se retenir de les écrire. C’est cela, le règne du déjà-lu : la proximité grasse du possible et du réalisé, la minable collusion des flux mentaux dominants (ou contre-dominants, ce qui revient au même) et des petits bonheurs d’expression qui les accueillent.
Mais revenons à notre Sermon sur la chute de Rome .
La logique d’un livre raté et prétentieux est toujours instructive. On peut deviner que Jérôme Ferrari a dû affronter les problèmes suivants : Que faire d’un «récit incroyant» ? Comment, quand on se prévaut d’un certain chic littéraire, mener à bien une histoire qui fait preuve d’un scepticisme si paresseux à son propre endroit ? La solution est d’une admirable simplicité : elle s’appelle «mise en résonance», pour reprendre l’expression qui a circulé d’un critique béat à l’autre (il faudrait plutôt dire «grosse caisse de résonance», mais n’allons pas trop vite.)
Dans le Sermon sur la chute de Rome , cette «mise en résonance» est double : séculaire, et millénaire. La première fait intervenir le grand-père d’un des héros, Marcel Antonetti, né au lendemain de la Première Guerre mondiale, et dont la santé constitutivement débile doit affronter quelques-uns des pires tourments du siècle (1). La seconde, celle qui donne au roman son titre, tisse des liens entre la destinée des deux héros et l’effondrement de Rome en 410 : «fragilité des royaumes terrestres», qu’il s’agisse d’un bar corse florissant ou d’un empire universel. S’ensuit une série de parallèles dont la niaiserie emphatique atteint de tels sommets que le lecteur doit se pincer pour s’assurer qu’il a bien lu ce qui est écrit. Par exemple, p. 174, cette anticipation du drame final : «quelques semaines plus tard, dans la nuit de pillage et de sang qui réduirait le monde en cendres, c’est à Judith qu’il penserait et c’est vers elle qu’il se tournerait de nouveau, sans tenir compte de l’heure» (on admirera la bousculade de la cause et de l’effet : face à la réduction du «monde en cendres», le héros se jette sur son téléphone portable et appelle sa plus vieille copine. À chacun sa gestion de la crise apocalyptique). Ou encore, p. 185, alors que personne n’imagine encore la violente altercation qui va éclater : «La nuit de la fin du monde était calme. Nul cavalier vandale. Nul guerrier wisigoth. Libero faisait la caisse, le pistolet posé sur le comptoir.» Un surmoi artistique digne de ce nom (pour ne pas dire, plus concrètement : un sens élémentaire des proportions, relayé par l’œil amical et vigilant de l’éditeur) aurait pu objecter qu’il ne s’agissait, après tout, que de quelques crétins imbibés de pastis qu’une rodomontade sexuelle va faire sortir de leurs gonds. Mais rien ne semble avoir retenu ni même freiné Jérôme Ferrari, bien décidé à envelopper sous les espèces de la «fin du monde» l’immonde dérision d’une violence de samedi soir. Se rappelle-t-il que ce procédé, qu’il manie avec un effrayant sérieux, a été ridiculisé il y a presque quatre siècles par La Fontaine (qui n’était d’ailleurs pas le seul) ?

«Deux coqs vivaient en paix; une poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie; et c’est de toi que vint
Cette querelle envenimée.»
(Les deux coqs).

Remarquons tout de même que le modèle ferrarien pourrait s’avérer extrêmement productif. Il n’est pas difficile d’imaginer à l’envi des histoires anodines qu’on doterait d’un répondant grandiose dans l’histoire de l’humanité. Ainsi, on pourrait intituler La Chute du Troisième Reich les déboires d’une mère de famille qui fait brûler son repas dominical, ou L’Effondrement des Mayas les affres d’un touriste dans l’incapacité d’utiliser sa carte bancaire à l’étranger. Le champ des «mises en résonance» qui s’ouvre au romancier du troisième millénaire est sans limites.
Mais trêve de cruauté.
Qu’on me permette de finir sur une note réflexive.
Ce genre d’éreintement, s’il satisfait les pulsions sarcastiques de celui qui s’y livre (et, éventuellement, de ceux qui le lisent), ne doit pas dissimuler la profonde tristesse qui l’inspire. D’abord parce qu’il est sans illusion : il ne pèse d’aucun poids devant la machine à débiter des produits néantifères. Ensuite, et surtout, parce qu’il est l’envers d’un rêve, et qu’il aspire à une critique fraternelle dont l’occasion lui est obstinément refusée par l’actualité : celle qui accueillerait «l’effronterie sublime des novateurs» (pour reprendre l’expression hugolienne), au lieu de s’acharner sur des suivistes qui n’ont même pas pour eux le scrupule artisanal des petits maîtres d’autrefois. Continuons de rêver à cette fraternité accueillante, afin que le sarcasme et la négativité n’emportent pas tout sur leur passage. Et considérons également que les mauvais livres, pour peu qu’on en traque impitoyablement les ressorts, nous apprennent quelque chose sur l’atelier littéraire. C’est plus qu’un lot de consolation : après tout, les renouveaux se forgent aussi à grand renfort de repoussoirs.

Note
(1) Ce sont, avouons-le, les moins mauvaises pages du livre, même si elles sont souvent gâchées par une «écriture artiste» dont l’application est un peu trop flagrante.