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01/12/2012

La langue des cochons et le paradoxe du mutin de Panurge, par Élisabeth Bart

Crédits photographiques : Phil Noble (Reuters).

Léon Bloy avait surnommé Cochons-sur-Marne la petite ville de province où il écrivit son Exégèse des lieux communs. Lagny-sur-Marne n’avait certainement pas, au début du siècle dernier, le monopole de la langue des cochons qui se répand aujourd’hui à la vitesse des nouveaux moyens de communication. Cette langue, selon Bloy, se nourrit de lieux communs, expressions du langage courant – Il faut être de son siècle, par exemple, l’une de mes préférées – qui se donnent comme des évidences alors qu’elles servent, en réalité, l’intérêt de ceux qui les utilisent. On pourrait la confondre avec ce qu’on nomme désormais «la langue de bois», si cette expression n’était pas devenue elle-même un lieu commun qui court comme le furet sur les ondes et les écrans. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon l’emploient pour désigner la langue des partis politiques qu’ils englobent dans «le Système», le parti socialiste l’emploie pour désigner la langue de l’UMP et vice-versa, chacun jure ses grands dieux que lui seul ne la parle pas.
Si nous sommes dans ce «nouveau totalitarisme informe, informatique et infantomaniaque» (1) dénoncé par Philippe Muray, la vitesse et l’amplification de la communication, grâce aux nouvelles technologies, ne cessent de renforcer l’usage du lieu commun parfois réduit à un seul mot. Ainsi, le mot désinformation, dont Armand Robin a démonté les mécanismes dans Expertise de la fausse parole et La Fausse Parole, est entré dans le vocabulaire de cette fausse parole, autrement dit le vocabulaire de la propagande ou langue de bois : on désignera comme désinformation la propagande de l’adversaire qui, effectivement, en est une, à seule fin de déguiser sa propre propagande donnée comme vérité irréfutable. La fausse parole, démultipliée à l’infini, récupère les termes critiques qui à l’origine la circonscrivent, elle est devenue capable de les utiliser comme des armes en dénaturant leur sens. Le mot devient un lieu commun qui fige le sens falsifié, neutralisant toute possibilité de penser.
Ce processus affecte le petit monde des Lettres aussi bien que le monde de la politique, on l’a vu dans plusieurs affaires récentes. Prenons l’exemple du mot «meute» employé par Pierre Cormary et répété cent fois dans les commentaires du blog François Desouche pour désigner l’ensemble des invités de l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddeï, le 13 novembre dernier, à l’exception de Renaud Camus, «seul contre tous», en réalité seul contre tous ces invités. Cette catachrèse est définie par Littré comme «une troupe de gens que l’on compare à une meute de chiens. Une meute d’ennemis, d’accusateurs», et par le dictionnaire Robert comme «une bande, troupe de gens acharnés à la poursuite, à la perte de quelqu’un». L’emploi de ce terme aurait été justifié dans le cas de «l’affaire Camus» et en septembre dernier, dans le cas de «l’affaire Millet». En avril 2000, il y a bien eu une «troupe» constituée par des médias influents, Les Inrockuptibles, France Culture, Le Monde, contre Renaud Camus; de même l’appel d’Annie Ernaux à boycotter un livre de Richard Millet publié dans Le Monde a rassemblé une «troupe». Dans ces deux affaires, on peut considérer qu’«une troupe s’est acharnée à la perte» de l’auteur puisque les déclarations, les anathèmes et les pétitions ont remplacé ce qu’on est en droit d’attendre du milieu littéraire : des critiques rigoureuses et approfondies des livres.
Mais dans l’émission en question que j’ai vue et revue, Renaud Camus a longuement pris la parole, à plusieurs reprises, sans être interrompu une seule fois. Colombe Schneck et Philippe Caubère se sont adressés à lui avec courtoisie. Au cours de son exposé sur «la crise», on a vu les visages très attentifs de François Baroin, Rachid Djaïdani et Philippe Caubère, des éclairs ironiques, voire sarcastiques, dans le regard et le sourire de Colombe Schneck, quelques gestes d’accablement d’Yves Citton, l’attitude impassible d’Isabelle Sorente : est-ce là le comportement d’une meute ?
Il faut croire que oui, dans la langue de Pierre Cormary qui récupère des bribes de Philippe Muray et de René Girard comme un animal se nourrit des épluchures tombées de la table de ses maîtres, les dénature et les fige en lieux communs. Ainsi sont associés au mot «meute» le lexique de la chasse à courre et les notions girardiennes de «sacrifice» et de «crucifixion» qui transforment Renaud Camus en grand cerf succombant à l’hallali toujours recommencé et en bouc émissaire christique : «Il fallait le [Juan Asensio] voir s’en prendre à Renaud Camus sur un plateau de télévision qui n’attendait que ça pour crucifier une fois de plus, l’auteur de Rannoch Moor» ou : «Sus au charme anachronique de Renaud Camus et de ses Regrets qu’il faut absolument faire passer comme des «thèses loufoques et dangereuses» ! […]Lynchage obligatoire ! Pas de quartier ! Haro ! Haro !» ou : «Car si être en désaccord avec un auteur est une chose […]le sacrifier une enième fois au vu et au su de tout le monde en est une autre» et enfin : «[…] d’un côté les sacrificateurs perpétuels qui pensent tellement bien avec Juan Asensio en très efficace chef de meute; de l’autre, le sacrifié permanent qui pense tellement mal, Renaud Camus, véritable écrivain s’il en est, et de fait véritablement seul contre tous» (je souligne).
On aura beau jeu de remarquer que Renaud Camus, cerf abandonné aux chiens, bouc émissaire sacrifié par «l’Empire du Bien», s’en sort plutôt bien puisqu’il ressuscite sans cesse, de sorte que la meute doit elle aussi sans cesse refaire le travail. Peu importe.
Ce qui compte ici, ce n’est pas, bien évidemment, l’enflure de l’hyperbole, figure obligée de la rhétorique polémique, mais le processus qui a figé cette figure en lieu commun. En avril 2000, une «meute» médiatique a réellement poursuivi Renaud Camus dont Colombe Schneck a subrepticement rappelé le point de départ : l’écrivain, dans son journal, avait «compté les juifs à la radio». Le fait inadmissible qu’à cette époque, la chasse ait remplacé une critique fondée sur une véritable lecture du livre de Camus, est aujourd’hui avalé par les cochons, fixé dans la formule magique de la «meute» qui devient une arme imparable contre toute critique des thèses de cet auteur. Dès lors, que Juan Asensio ose deux mots pour qualifier ces thèses, «loufoques», «dangereuses», et c’est lui qui est accusé d’avoir déclenché un prétendu hallali, d’avoir «porté le coup de grâce» à Renaud Camus dont on sait qu’il s’en remettra fort bien. Dans ce processus, les figures de la «meute» et du «sacrifice» deviennent des lieux communs, perdent toute leur signification murrayenne ou girardienne puisqu’ils ne nomment aucunement ce qui s’est réellement passé dans cette émission. Effet pervers de «l’affaire Camus», effet pervers de la querelle des Infréquentables qui a conduit Juan Asensio au tribunal face à un Cormary au nombre de ses accusateurs. Dans la langue cochonne de Cormary qui s’improvise pour la circonstance défenseur de Renaud Camus, les lieux communs de la «meute» et du «sacrifice» lui servent à régler ses propres comptes tout en accusant implicitement Juan Asensio de régler ses comptes avec Renaud Camus.
Pouvons-nous, avons-nous encore le droit de juger «loufoques» et «dangereuses» les thèses de Renaud Camus ?
Le plus drôle, c’est qu’après l’émission, ce sont ses propres partisans qui, dans leur incommensurable bêtise, justifient l’emploi de ces deux adjectifs. Les 410 commentaires sur le blog François Desouche, dégoulinants de haine contre les intervenants, de vulgarité, de fanatisme, prouvent à eux seuls la dangerosité des thèses de Renaud Camus. Ils prouvent aussi que celui-ci, acclamé à Orange par une assemblée d’extrême droite identitaire, idolâtré par l’autoproclamée «réacosphère» dont fait partie François Desouche, désormais camarade de combat de Richard Millet, est loin d’être «seul contre tous» dans l’Hexagone.
Tout d’abord, cette «troupe» d’anonymes qui ne s’expriment jamais en leur propre nom puisque celui-ci est masqué mais usent sans cesse du pronom «nous», des expressions «notre bord», «notre camp», pourrait être qualifiée de «meute», non parce qu’elle cherche la mort d’un seul contre tous mais parce qu’elle produit l’effet d’une troupe en mouvement aussi compacte et solidaire que le sont les chiens d’une meute. Sur le plateau de Taddéï, au contraire, chaque intervenant a parlé en son propre nom, il n’y a jamais eu cet effet de groupe, tout spectateur doté d’un minimum d’entendement a pu se rendre compte des divergences d’analyse entre les différents locuteurs même si aucun d’entre eux n’a cautionné les thèses de Renaud Camus. Ces 410 commentaires donnent le meilleur exemple de cette déculturation que Renaud Camus déplore, à ceci près qu’elle n’est pas le fait, dans ce cas précis, de Français d’origine immigrée, mais de Français qui se revendiquent souchiens, répètent ad nauseam l’expression «Grand Remplacement» quoique la plupart d’entre eux n’aient vraisemblablement jamais lu une ligne de Renaud Camus, si on en juge par leur niveau de langue fort éloigné de la bathmologie. Là aussi, une expression devient une formule magique, une clochette agitée par des trolls, un lieu commun bien plus révélateur des fantasmes et grandes peurs actuelles que de la réalité. Oui, cette thèse du «Grand Remplacement» est dangereuse parce qu’elle entretient un délire qui prend la place d’une véritable pensée.
Ensuite, la thèse du «Grand Remplacement» que Renaud Camus définit comme le remplacement d’un peuple par d’autres peuples peut effectivement être qualifiée de «loufoque», terme issu de l’argot du XIXe siècle et qui signifie «fou, bizarre». Nul ne peut nier la croissance de la population d’origine immigrée au cours des deux dernières décennies, nul ne peut nier que certaines banlieues sont devenues des ghettos ethniques, nul ne peut nier que cela pose des problèmes. Nonobstant il est bizarre, pour ne pas dire fou, de traiter d’aveugles, comme le fait Renaud Camus, ceux qui voient autour d’eux, de leurs yeux de chair, une écrasante majorité de population «souchienne». Il est bizarre de se focaliser sur une population d’origine maghrébine ou africaine alors que dans certains arrondissements de Paris et certaines villes de province, c’est une immigration d’origine asiatique qui prévaut. Il est fort probable que dans les années à venir, des études sérieuses, voire contradictoires sur ce phénomène social, seront publiées (2). Quoi qu’il en soit, il faut s’intéresser au délire de Renaud Camus comme manifestation des angoisses d’aujourd’hui, le publier, le lire et surtout le critiquer, si on veut en contrer la dangerosité. C’est dans ce but que s’est exprimé Juan Asensio.
C’est là que la langue de Cormary nous ressort des termes critiques empruntés à Renaud Camus et surtout à Philippe Muray. Juan Asensio, chantre de «L’Empire du Bien» se serait découvert «une conscience d’antiraciste vigilant», il se révèlerait «la nouvelle belle âme du moment», il se ferait «stigmatiser comme un nouveau progressiste de choc» de manière à faire «des émules chez les sourds et les mutins de Panurge». En réalité, qu’avons-nous entendu ? Puisque la question posée était celle du catastrophisme actuel, après avoir qualifié comme nous l’avons vu les thèses de Camus, Asensio a déclaré en substance que la catastrophe avait déjà eu lieu, que la Shoah a été cette catastrophe, qu’avec elle, avec la mort de millions de personnes, l’Europe s’est effondrée dans ses représentations culturelles. La cause essentielle de cet effondrement, a-t-il poursuivi en prenant à partie François Baroin, est «l’exacerbation du progrès qui a conduit à une rationalisation extrême et à une mécanisation de la mort». Cet argument ne se rattache que très indirectement au racisme nazi, il renvoie au diagnostic du nihilisme européen tel que l’ont pensé Martin Heidegger et Giorgio Agamben, pour ne citer qu’eux. Pour résumer forcément trop vite, on dira que l’idéologie nazie correspond à l’accomplissement du nihilisme européen, à savoir la volonté de puissance sur tout ce qui existe, au moyen de la Technique. Le délire nazi est éminemment moderne dans sa volonté de détruire le sacré, d’éradiquer le nom même de Dieu en supprimant les juifs. Qui a lu l’ensemble considérable des textes sur Israël publiés sur Stalker depuis 2004, qui a lu les livres d’Asensio sait que la Shoah est l’un des éléments fondateurs de sa conception de la littérature et qu’il n’improvisait pas un tel argument pour «nuire» à Renaud Camus. Toute littérature digne de ce nom, selon Asensio, doit se demander s’il est encore possible de parier sur le nom de Dieu et quêter sans cesse la lumière à partir de la catastrophe. Évidemment, Renaud Camus n’a pas entendu cet argument. Obsédé par l’idéologie antiraciste, il répond à côté en assénant l’argument massue de sa thèse, à savoir que «la Shoah empêche de dire ce qui se passe puisque l’idéologie antiraciste est fondée sur elle» : superbe sophisme qui sous-entend qu’il faudrait désacraliser la Shoah (peut-être le seul sacré qui nous reste) afin de neutraliser l’idéologie antiraciste, ce qui nous ouvrirait les yeux, enfin ! sur le Grand Remplacement.
Revenons, pour finir, à la langue du cochon : alors qu’Asensio dénonce «l’exacerbation du progrès», le voilà qualifié de «progressiste de choc», donc forcément leader des «mutins de Panurge» ! Philippe Muray a dû en frémir dans sa tombe ! Faut-il rappeler que cette trouvaille de Muray vient après deux autres de ses inventions, le «muté de Panurge» ou l’homo festivus qui ne cherche qu’à jouir dans une interminable régression infantile, et le «maton de Panurge» qui désigne les gardes-chiourmes et autres chiennes de garde de la classe moyenne progressiste, ces «surveillants qui nuisent en troupeau» (3), autrement dit en «meute», je n’y reviens pas. «Mutin de Panurge», c’est bien une trouvaille géniale, qui condense trois figures de style : le calembour sur les mots mutin et mouton, la métaphore qui compare implicitement à des moutons les faux «rebelles soumis, dissidents étatiques et imprécateurs salariés» (4), et l’oxymore qui assimile les mutins aux moutons, leur contraire. Dans la langue cochonne de Cormary, qui est visé par cette expression sinon ceux qui oseront disqualifier les thèses de Renaud Camus ? Philippe Muray pouvait-il imaginer que sa trouvaille qui visait les faux rebelles progressistes serait dénaturée, utilisée contre ceux qui n’appartiennent à aucun camp idéologique mais tentent de penser à partir de la tradition chrétienne qui est, précisément, le fondement de toute son œuvre ? Pouvait-il imaginer que sa trouvaille serait dévaluée au point de ne plus rien signifier d’autre que le ressentiment de celui qui la réduit à une formule magique ?
Nous voici face au paradoxe du «mutin de Panurge». La reproduction indéfinie de la trouvaille «mutin de Panurge» nous ramène à son origine rabelaisienne, le mouton de Panurge. In fine, le comble du suivisme consiste à répéter une expression à la mode, à la vulgariser jusqu’au psittacisme. Á la vitesse où elle se propage et récupère les inventions verbales les plus subversives, la langue des cochons finit par dévorer la trouvaille qu’on croyait irrécupérable.

Notes
(1) Philippe Muray, Préface à Exorcismes spirituels, II, Les Mutins de Panurge in Essais (Éditions Les Belles Lettres, 2010) p. 773.
(2) Signalons la parution récente d’un ouvrage (que je n’ai pas lu) sur ce sujet : Le Mythe de l’Islamisation. Essai sur une obsession collective De Raphaël Loijer (Éditions du Seuil, 2012).
(3) Cf. Philippe Muray, op. cit., p. 775.
(4) Ibid., p. 776.