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02/06/2013

Fin de partie matrimoniale, par Pierre Mari

Crédits photographiques : Alexander Demianchuk (Reuters).

Rappel
445710886.jpgUnions juridiques entre homosexuels : quand le droit devient totalitaire, par Germain Souchet.




2440879955.jpgÉléments succincts pour une théologie politique et juridique de l’union homosexuelle et transsexuelle, par Francis Moury.




1410660701.jpgPierre Mari dans la Zone.





La soirée télévisuelle s’achevait. Le projet de loi sur le mariage homosexuel suscitait un des derniers débats avant le vote. J’avoue n’avoir aucun souvenir du nom des antagonistes. Oubli sans conséquence, vu qu’il s’agissait d’un député socialiste et d’un député UMP, et qu’en cette triste période, la disharmonie préétablie aura laminé plus fort que jamais les identités, aspérités ou nuances individuelles. Un moment du débat, un seul, a troublé la morne mise en musique des positions partisanes. Un de ces moments où la fatigue des débatteurs libère une pulsion de vérité, aussitôt rattrapée, muselée et mise en fourrière. A une intervention froidement colérique du député UMP, son collègue socialiste a répliqué : «De toute façon…», avant de s’interrompre, de rester quelques secondes en suspens, puis de se rétablir en dévidant un argumentaire attendu. Extraordinaire brèche que ce «De toute façon» : la leçon ânonnée ensuite n’aura pas réussi à la colmater, tant la rémanence d’un désarroi ou d’une défaillance est forte, à la télévision. Qu’est-ce qui a failli s’engouffrer, dans cette brèche ? Qu’est-ce qui a manqué de peu d’être dit ? Au moins deux choses (et sans doute davantage). La première : «De toute façon, vous n’y couperez pas…» La seconde : «… et moi non plus.» Autrement dit : le cynisme du vainqueur programmé qui souhaite qu’on en finisse; l’accablement devant une victoire où volonté militante et pugnacité rhétorique n’auront été que les ornements postiches de la soumission à l’air du temps. Deux aveux si difficilement réprimés qu’on aurait pu croire, quelques secondes durant, que notre député socialiste luttait contre la tentation d’un coming out : non pas, évidemment, cette farce sans enjeu ni danger que le conformisme pimenté de marginalité a codifiée, mais un épanchement authentique, un débondement du cœur et de l’intelligence qui aurait refusé de se compromettre davantage avec les métastases de l’individualisme régnant. Reconnaissons que nous étions loin du compte, ce soir-là. Et qu’il y a de la candeur à entretenir certains espoirs : crever l’écran n’est plus possible à l’ère d’une télévision qui ne fait qu’enregistrer des attitudes et des propos qu’elle a programmés. Il n’empêche : loués soient ces moments où l’on sent encore un grondement de parole derrière l’exercice de communication.
On aurait aimé, pour le simple bonheur du jeu démocratique, que le scénario nous réserve davantage de ces ratés d’articulation et défauts de serrage (1). Qu’un élu de droite ou de gauche, par exemple, fasse publiquement part de la gêne que lui inspiraient les déclarations doctrinaires de son propre camp. Qu’un partisan du projet remette vertement à sa place l’hystérie orwellienne des associations homosexuelles (2). Qu’un catholique ou un protestant se désolidarise solennellement des lamentos grotesques sur le meurtre des valeurs chrétiennes. Qu’un des anthropologues, juristes, philosophes ou psychanalystes convoqués par l’Assemblée nationale refuse de jouer les cautions dialectiques d’un débat virtuellement tranché. Et, par-dessus tout, qu’un peu de fragile et hésitante humanité ne craigne pas, devant le caractère redoutable des problèmes agités, de se reconnaître humblement comme telle. Il n’en a rien été, ou presque. La loi du simplisme partisan s’est abattue, étouffante, désespérante, là où l’expression d’un trouble, d’un désarroi ou d’un tâtonnement aurait eu valeur d’oxygénation salutaire.
Pour conjurer le malaise que l’affaire laisse derrière elle, les socialistes et leurs alliés ont invoqué et continuent d’invoquer trois arguments : d’abord, le débat a eu toute latitude pour se déployer; ensuite, les formes de la légalité démocratique ont été respectées; enfin, «il fallait bien avancer». Sur l’éventail des mille et une façons lamentables de n’avoir pas tort, le premier argument peut prétendre à une place de choix. Le débat a eu lieu, personne n’en disconviendra. Mais quel débat ? Celui qui a été infligé à l’immense majorité des Français, arène médiatique oblige, s’est déroulé dans des conditions proprement ahurissantes. Il aurait fallu avoir l’ouïe, la rétine et la conscience simultanément obstruées pour ne pas sentir que les médias audiovisuels étaient juges et parties, orchestrant leur propre dramaturgie de la Raison, du Progrès et de la Justice sous couleur de tenir la balance égale entre les deux camps. Auraient-ils voulu forger de toutes pièces un cas d’école pour étudiants en première année de journalisme, ils ne s’y seraient pas pris autrement : invitations systématiques des personnalités les plus caricaturales pour disqualifier les opposants, sondages à valeur d’intimidation (combien de fois a-t-on répété qu’«une majorité de Français se déclarait favorable au projet…»), questions interro-négatives qui laissaient entendre que le bon sens se trouvait d’un côté et d’un seul («Vous ne croyez pas, tout de même, que… ?»), invocation-repoussoir d’une homophobie dont nul n’est plus censé ignoré qu’elle ronge la société française, à l’instar des pestes brunes d’antan – rien n’aura été négligé pour maquiller en suspense démocratique un décret que les Lumières modernes avaient déjà promulgué. Preuve supplémentaire, dont on se serait bien passé, que le «débat» constitue dans nos sociétés l’exercice de parole le plus dégradé, le plus inauthentique et le plus vain.
Sur le second point – le respect des formes démocratiques –, les socialistes et leurs alliés ont à la fois raison et tort. Ou, plutôt, platement raison et profondément tort. Que la légalité n’ait pas été mise à mal ne saurait suffire à dissiper le sentiment de forçage, voire de Blitzkrieg législatif, que les opposants au projet n’ont pas été seuls à éprouver. Ce sentiment s’explique sans doute, comme l’a remarqué Marcel Gauchet, par la distorsion entre les graves enjeux du débat (l’institution de la famille, la filiation, le lien entre parenté et dualité sexuelle…) et la triste arithmétique parlementaire qui en a soldé le compte en quelques heures. Il est en effet des questions qui exigent leur mode de déploiement propre, et qu’on ne peut rabattre sans dommage sur la temporalité accélérée d’un projet de loi. Les télescopages de rythme et de durée sont toujours calamiteux. Cela dit, j’admets le plus franchement et le plus humblement du monde ne pas savoir «comment il aurait fallu faire». Je n’ai aucune recette en réserve. Mais je sais, sans le moindre doute, que la méthode employée a été désastreuse, et que cette mise au pas de l’interrogation culturelle et anthropologique par la mécanique institutionnelle méritera de figurer parmi les pires manières d’exercer le pouvoir en démocratie : ouvrir en grand la boîte de Pandore du questionnement, puis la refermer d’un coup sec en invoquant la légalité du cadenassage, c’est montrer qu’on a renoncé à toute imagination politique; c’est aussi oublier une loi élémentaire de la vie : les lames de fond qu’on a suscitées se vengent toujours de l’observance des formes qu’on prétend leur opposer.
Le gouvernement et sa majorité ne pouvaient, en conséquence, voir que du feu dans les résistances au projet : un feu d’arrière-garde, bien sûr, attisé par des curés intégristes et des pasionarias droitières, qui leur offrait une trop belle occasion de s’ériger en pompiers de la tolérance. Pas un instant l’idée ne les a effleurés que ces turbulences pouvaient servir, sinon d’étendard, du moins de miroir à des colères et à des angoisses qui peinent depuis des années à trouver leur débouché public : colères et angoisses d’une société plus malade et moins abrutie que ne l’imaginent ses élites dirigeantes, qui sent bien que la trame charnelle de son devenir lui échappe au profit de la palabre universelle et de la gestion technicisée des problèmes. Cette société n’est pas affectée d’un «déficit de communication», comme le répètent à l’envi les ânes savants qui incarnent le mal qu’ils diagnostiquent : elle traverse une crise du langage sans précédent. Entre l’écheveau de sentiments que lui inspire le présent et les discours médiatiquement surexposés qui se disputent ses faveurs, le fossé ne cesse plus de s’approfondir. On ne voit pas, aujourd’hui, quel miracle ou quelle providence pourrait en rapprocher les bords. Il ne faut donc pas s’étonner que des interrogations inquiètes, erratiques, orphelines, à la recherche des mots qu’une politique et une culture également nécrosées ne peuvent plus leur offrir, se retrouvent dans la mouvance d’idées, de passions ou d’appartenances a priori éloignées d’elles : qu’importe en somme le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse – fût-elle éphémère, fût-elle trompeuse – de quelques gorgées d’authenticité. Dans un récent débat consacré à l’Islam, l’orientaliste Gilles Kepel faisait incidemment cette remarque sur le mariage homosexuel : des athées, disait-il, ont pu se reconnaître dans des interventions religieuses, qu’elles soient le fait de dignitaires catholiques, de pasteurs ou de rabbins, et juger qu’une part au moins de leur propre malaise y trouvait un écho. La réflexion aurait mérité qu’une tête pensante du socialisme régnant s’y arrête. Elle témoigne moins, évidemment, d’un énième et très hypothétique «retour du religieux» que d’un désarroi général dont chacun de nous ou presque fait l’épreuve : l’envie d’accéder à l’air libre, tout simplement – l’aspiration à un espace et à une durée où les questions qui engagent la chair, l’esprit et le cœur mêmes de la communauté pourraient enfin se poser, et s’affranchir de la tyrannie du management déguisé en politique.
Il était évidemment illusoire d’attendre du gouvernement et de sa majorité qu’ils envisagent la situation en termes de chair, d’esprit et de cœur. Comment l’auraient-ils fait, vu qu’ils pouvaient brandir un de ces fers de lance intimidants qui dispensent aujourd’hui de toute autre considération ? «Il fallait avancer». Dès lors, tout était consommé. Nous a-t-on assez seriné que le «mariage pour tous» (3) était une «avancée morale et juridique nécessaire» ! A-t-on assez conjugué le verbe «avancer» à tous les temps et tous les modes ! Pendant que Christiane Taubira «avançait» sur le dossier, en figure de proue de la conjugalité new-look, Jean-Marc Ayrault ««avançait» à petits pas laborieux sur le front de Notre-Dame-des-Landes, et François Hollande «avançait» cahin-caha dans la dissipation du malentendu qui continue de planer entre Angela Merkel et lui. Français, encore un effort pour ne pas démériter de vos «avanceurs» auto-proclamés ! Maître mot, décidément, ou plutôt mot de valet mondialisé, cache-misère du progressisme décérébré et désincorporé, minable concept-valise où s’empilent bonne conscience morale, prurit réformateur et lendemains radieux passés à la moulinette gestionnaire. Nul doute qu’«avancer» occuperait une place de choix dans le dictionnaire simulacre-français qu’un éditeur serait bien inspiré de publier à la prochaine rentrée (4).
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’appliqué aux prestations médiatiques des défenseurs et illustrateurs du «mariage pour tous», le mot faisait plutôt figure d’antiphrase : à écouter et surtout à regarder les uns et les autres, l’avancée conquérante ne semblait guère au rendez-vous. Les pionniers du nouveau droit et de la nouvelle morale ne brillaient pas par la dynamique télégénique. A cet égard, le zapping est peut-être la seule manière de regarder la télévision qui donne la pleine mesure d’une situation : en précipitant les conjonctions hasardeuses, il esquisse une forme de nécessité qui vaut tous les éditoriaux de la presse écrite. Il m’a ainsi été donné, le même soir, de passer en moins d’une seconde d’un fastidieux débat «pro» et «anti» à un remarquable documentaire consacré aux aciéries de Florange (5). Etrange et irrépressible sentiment de continuité (que je ne peux pas imputer uniquement à un acharnement subjectif) : les visages de Montebourg et de ses conseillers apprenant qu’Arcelor-Mittal ne céderait pas étaient les mêmes, à peu de chose près, que ceux des socialistes montant au créneau du «mariage pour tous». Des visages également neutralisés, rabotés du dedans et du dehors, pas plus aptes à exprimer l’élan conquérant que la consommation de la défaite. Pour une raison qu’il ne fallait pas, me semble-t-il, chercher bien loin : c’est qu’au fond, les uns et les autres se débattaient avec la même chose. Duretés implacables du marché mondial ou demandes inlassables d’obtention de nouveaux droits et de nouvelles libertés : deux logiques qui se réfléchissent mutuellement, deux formes d’accélération de la modernité qui procèdent du même principe d’illimitation, deux rages qui iront jusqu’à leur terme, au prix d’une dévastation de tout ce qui a fait et continue de faire (dans quelle mesure et pour combien de temps ?) le socle des communautés humaines (6). On ne saurait évidemment reprocher aux socialistes de prendre de plein fouet l’ubris désolante du monde contemporain. On peut les accuser, en revanche, de perpétuer une comédie volontariste dont tout indique qu’ils n’y croient plus eux-mêmes : la main qu’ils ont perdue sur le terrain économique, c’est un mensonge de dire qu’ils l’ont gardée en matière d’«évolution des mœurs» – ils ont perdu les deux mains, l’une parce que les contraintes internationales l’ont sectionnée, l’autre parce qu’ils l’ont tendue au hachoir. Ils ne font plus que composer avec des logiques qui les dépassent, et renégocier pathétiquement, jour après jour, le maigre droit à l’existence que celles-ci leur accordent (7).
Au cours des années 70 et jusqu’à l’élection de François Mitterrand, les socialistes avaient l’ambition de «changer la vie» et de redonner toute sa place au politique. Aujourd’hui, pris entre les prédateurs d’Arcelor-Mittal et l’hystérie «LGBT», résignés à cette tenaille du Droit et du Marché qu’ils n’envisagent pas sérieusement de desserrer parce qu’elle perpétue les conditions de la léthargie intellectuelle, ils n’ont plus de ressources vitales où adosser un minimum de volonté politique.
La farce du «mariage pour tous» lance à la cantonade ses dernières répliques. Nous sommes le 30 mai 2012. Le premier «mariage gay» a eu lieu à Montpellier, serti dans un impressionnant dispositif policier dont on se dit, sans ironie tant la lassitude l’emporte, qu’il constitue une bien étrange corbeille de noces. Pendant ce temps, la désintégration sociale se poursuit, l’estime de soi du pays s’effondre, la capacité collective d’affronter des situations graves se délite, les exemples de vertu politique en acte désertent l’actualité. Diogène, muni de sa lampe, cherchait un homme à Athènes en plein midi. On peut, dans la France contemporaine, se mettre à chercher les défenses immunitaires encore capables de nous préserver du pire.

Notes
(1) On aurait souhaité, à l’inverse, que certains accrocs peu glorieux nous soient épargnés : ainsi, le fou rire de Christiane Taubira à l’Assemblée. Une fois admise l’hypothèse de l’épuisement nerveux, la perplexité reste entière, mêlée d’une bonne dose de consternation. Imagine-t-on Simone Veil ou Robert Badinter, au moment des débats sur l’avortement et la suppression de la peine de mort, se tordre de rire devant la représentation nationale ? Espérons que l’intéressée a mesuré, après coup, l’ampleur du champ qu’elle ouvrait à une psychanalyse sauvage de la politique actuelle.
(2) Une société jouissant d’un minimum de vitalité organique et de vigilance intellectuelle aurait régurgité sans autre forme de procès le sigle LGBT : les infamies linguistiques – nous le savons au moins depuis Victor Klemperer – accompagnent, autorisent et scellent l’infamie des faits et des actions. Nombre d’homosexuels n’ont d’ailleurs pas manqué de protester contre ce sigle qui, dans son élan «inclusif», se condamne à une prolifération virtuellement interminable : «LGBT» est déjà concurrencé, voire supplanté par «LGBTI» («I» pour «intersexué») et «LGBTQI» («Q» pour «Queer» ou «En questionnement»). Sachons gré aux inventeurs de ces quatre lettres d’avoir lancé sur le marché de l’individualisme ce qu’on pourrait appeler le package identitaire. Et gageons qu’à partir de cette matrice, une nouvelle langue, ivre de ses possibilités combinatoires, s’élèvera bientôt sur les décombres de l’ancienne. Ainsi, on pourra bientôt dire d’un élève qu’il est plutôt FLHG (Français-Langues-Histoire-Géographie), MPCB (Mathématiques-Physique-Chimie-Biologie), PMTNC (Pragmatique-Manuel-Technicien-Non Contemplatif), d’un individu à la peau basanée qu’il appartient aux «personnes MICK» (Métis-Insulaires-Créoles-Kanaks), d’un ennemi intellectuel qu’il se range dans le camp des RCNCF (Réactionnaires-Conservateurs-Nostalgiques-Crypto-Fascisants), d’un allié qu’il est admirablement PTVCDD (Progressiste-Tolérant-Vertueux-Citoyen-Développement Durable). Une telle langue, outre qu’elle s’ajusterait en temps réel au surgissement permanent de nouvelles catégories et déterminations, aurait l’avantage de reléguer orthographe et syntaxe au rang des pathologies RCNCF.
(3) Rivons son clou, une fois pour toutes, à l’expression «mariage pour tous», autour de laquelle les opposants auraient dû avoir l’intelligence minimale de tendre un cordon sanitaire, au lieu de la reprendre en miroir. Elle est doublement absurde. D’abord parce qu’il est bien évident qu’un frère n’épousera pas sa sœur, ni une femme mariée son amant, ni une petite fille son moniteur de colonie de vacances. Ensuite parce que l’expression «pour tous» s’applique à des situations où une partie de la population est privée d’un bien ou d’un service, et qui appellent un rééquilibrage équitable : on parlera ainsi de «haut débit pour tous», de «vacances pour tous» ou d’«accès à l’eau potable pour tous». Le mariage, que je sache, est une institution, ce n’est ni un objet ni un service, et il n’est pas possible un seul instant de prétendre que les homosexuels en ont été privés. La bouillie intellectuelle, en l’occurrence, est au service d’une relecture perverse de l’histoire de l’humanité : il faut à tout prix que cette histoire apparaisse comme une série ininterrompue de discriminations, d’exclusions et de refoulements que notre troisième millénaire radieux aurait pour noble mission de réparer.
(4) La palette des synonymes et des périphrases équivalentes y serait très large. «Avancer» = «ignorer», «bafouer», «écraser sans ménagement», «saccager ce qui a le mérite d’exister et de ne pas marcher si mal», «noyer un problème sous les palabres mortifères», «juger le passé de l’humanité avec la dernière condescendance», «balayer tout ce qui a l’audace de prendre des airs d’alternative» , «mépriser le simplisme du sentiment commun», «rattraper ceux qui nous ont doublés sur l’autoroute du crétinisme mondialisé», et j’en passe : avis aux philologues sarcastiques, à qui il est vivement conseillé de se lancer dans l’entreprise tant que la langue originelle parle encore à quelques esprits.
(5) La promesse de Florange, d’Anne Gintzburger, diffusé le 16 avril 2013 sur France 5.
(6) En guise d’illustration de la seconde logique, on lira avec intérêt et effarement (Télérama, N° 3306) l’interview de Ruwen Ogien, vendeur de potions permissivo-libertaires, dont l’étal n’aurait jamais dû sortir de l’enceinte du CNRS où il mène des recherches en «philosophie morale». L’intéressé, hélas, est prolixe et a déjà commis beaucoup de livres. Tremblons à l’idée qu’un futur ministre de l’Education nationale s’adjoigne un jour ses services de conseiller. Défenseur des droits tous azimuts, estimant que «l’école n’est pas encore assez démocratique», Ruwen Ogien voit dans toute «morale commune» un agrégat «d’idées majoritaires plombées par toutes sortes de préjugés», et surtout le bras armé d’un moralisme-paternalisme qui «revient à penser qu’on sait mieux que les autres ce qui est bien pour eux» et, en définitive, «à faire la guerre aux pauvres». Face à un tel délire, on me permettra d’estimer que l’hypothèse provocatrice vaut mieux que le contre-argument rationnel : si je fais irruption au CNRS armé d’une Kalachnikov, comment agira M. Ogien ? Soit il prévient la police, et met tout en œuvre pour que je sois neutralisé, soit il s’attache à «déconstruire» son réflexe d’appel aux forces de l’ordre en considérant qu’il lui est dicté par la férocité la plus régressive. S’il choisit la seconde solution, je lui réserve l’admiration que m’a toujours inspirée, abstraction faite du contenu, toute cohérence philosophique capable d’aller jusqu’à la mort.
(7) Reconnaissons, pour faire bonne mesure, que la droite gouvernante s’est contentée, ces dernières années, de déplacer les ingrédients et les ressorts de la comédie volontariste.