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23/09/2013

Le Chemin des morts de François Sureau, par Élisabeth Bart

Photographie (détail) de Juan Asensio.

IMG_5216.JPGLe bref récit de François Sureau, Le Chemin des morts, une nouvelle, nous dit Juan Asensio, est aussi et surtout une confession. Le narrateur de ce récit extrêmement concis revient sur une décision qu’il prit en 1983, alors qu’il débutait dans le métier du droit en tant qu’auditeur au Conseil d’État, décision dont les conséquences l’ont obsédé depuis lors. Si la confession est œuvre de discernement, dont Ignace de Loyola, tel que le représente François Sureau dans Inigo, offre un exemple accompli, il s’agit pour le narrateur de se libérer de cette obsession en pénétrant l’opacité de l’époque au sein de laquelle il a exercé la justice des hommes. L’œuvre de discernement consiste alors à chercher une vérité que seul le temps pouvait délivrer.
Je ne reviendrai pas sur les circonstances historiques, ces années quatre-vingt parfaitement analysées par Juan Asensio, ce climat d’entre-deux mondes, d’entre-deux guerres dont ceux qui l’ont vécu n’avaient point conscience de ce qu’il pourrait engendrer, tant l’étouffoir idéologique fonctionnait et fonctionne encore puissamment. Peut-il surgir, des braises ainsi contenues et entretenues, non point une révolution de plus – «c’est la révolution qui est l’opium du peuple» écrit très justement Simone Weil (1) –, mais une explosion de l’étouffoir, une nouvelle aurore de la conscience ? Cette question est le point de fuite de ce récit.
La confession du narrateur ne porte pas seulement sur la décision qui devait le hanter mais sur les trente années qui lui succédèrent et sur le jeune homme qu’il fut : juriste travailleur, scrupuleux et rigoureux, aimant le droit, «son métier» (p. 26), confiant en l’autorité morale de ses aînés, en particulier son supérieur hiérarchique et mentor, Georges Dreyfus, président de la commission du Conseil d’État qui doit statuer sur le recours des réfugiés, lequel lui-même déchu de la nationalité française, en 1940, pour son engagement à Londres dans les Forces françaises libres et de ce fait, extrêmement sensible à l’indifférence, «faisait un immense effort d’attention comme pour racheter une faute qui n’était pas la sienne» (p. 20) sur les dossiers des réfugiés.
Les dossiers des Basques sur lesquels Dreyfus et le narrateur doivent statuer ébranlent cette belle confiance. D’une part, Dreyfus se montre pour la première fois hésitant, esquive la discussion, sans qu’on sache s’il veut mettre à l’épreuve son jeune collègue ou si lui-même se sent impuissant à surmonter les difficultés posées par ces dossiers. D’autre part, le jeune juriste reçoit des signes qu’il élude, sur lesquels revient le narrateur : un gardien de morgue, d’origine basque, celui-là même qui rappelle la tradition du chemin des morts, puis un de ses amis, évoquent les assassinats récents d’anciens militants de l’ETA par les milices du Groupement Armé de Libération, le sinistre GAL, toujours actives en Espagne après la disparition de Franco et vraisemblablement protégées par le Ministère de l’Intérieur. Dans un premier temps, la confession cherche à discerner pourquoi le jeune juriste n’a pas pris au sérieux ces informations, quelle lucidité lui a manqué jadis. Si l’homme mûr se souvient d’avoir vécu comme une épreuve la lecture des rapports sur les réfugiés, parce qu’elle impliquait une confrontation entre la langue abstraite du droit et la réalité mystérieuse, insaisissable, vécue par les êtres de chair (2), ce qui lui a manqué alors, c’est la conscience de la fonction, voire de l’essence du droit en démocratie, dans ce contexte historique précis, parce que ses meilleurs connaisseurs, ceux dont sa pratique est le métier, aussi savants qu’ils soient, sont peut-être les moins bien placés pour s’interroger sur ses limites.
En effet, trente ans après, le narrateur reconnaît avoir commis une «faute», non une erreur judiciaire puisque conformément au droit, la décision fut juste, mais constitua néanmoins une «faute» : c’est lui qui a rédigé le rapport sur lequel la commission des recours a décidé le renvoi en Espagne du Basque Ibarrategui et il a signé l’arrêt d’expulsion. Dans le dilemme qu’avait immédiatement perçu Dreyfus – fallait-il obéir à la raison d’État qui exigeait l’extradition du Basque pour ne pas discréditer la jeune démocratie espagnole ou protéger ce réfugié, ancien militant de l’ETA, coupable d’une seule participation à un assassinat, qui désavoua ensuite publiquement l’assassinat de l’amiral Carrero Bianco et dont le comportement en France fut irréprochable pendant des années ? –, la raison d’État avait le droit de son côté, la commission a donc tranché en sa faveur.
Seul le temps, trente années écoulées, pouvait délivrer au narrateur une vérité et cette vérité est tragique au sens premier du terme. Comme dans une tragédie de Sophocle, les protagonistes étaient aveugles, le dilemme a été tranché mais son opacité ne se dissipe qu’avec les conséquences de la décision. Ce qui a eu lieu, un sacrifice à la raison d’État, ne peut prendre sens que si la conscience du narrateur parvient à en saisir l’origine. L’effort de discernement exige alors une anamnèse qui passe par de multiples détours jusqu’à l’audience où Ibarrategui fait face à ceux qui vont intervenir dans son destin. Dans ce face-à-face, deux langues s’affrontent : la langue abstraite du droit et la langue charnelle de l’homme. Or le jeune juriste aimait le droit, dont la langue offre la jouissance d’un raisonnement rigoureux, il l’aimait d’un amour proche de la vénération. Le narrateur pressent que là se trouve sa «faute» : «Je me suis toujours demandé depuis, presque chaque jour, si j’aurais pu rédiger autre chose que ce que j’avais écrit» (p. 38). S’il n’a pas tenu compte, dans son rapport, des documents administratifs qui confirmaient les avertissements reçus sur l’activité des milices parallèles, c’est parce que «rédigées dans un style plat et vague, elles n’offraient aucun terrain solide au raisonnement du droit» (p. 38). La langue du droit impose des contraintes fondées sur un rationalisme positiviste qui vise l’infaillibilité : «[…] écrire sans preuves dans une décision de justice me semblait impossible. Lorsqu’un juge adopte une solution, c’est bien souvent que la décision adverse lui paraît impossible à rédiger, pas davantage» (p. 39). En définitive, un beau raisonnement dans la langue du droit importait davantage que la personne Ibarrategui : «Je croyais que notre décision n’aurait pas de conséquences si graves […] et, dès lors, rien ne m’empêchait plus de tenir, et de faire prévaloir, un raisonnement que je pensais rigoureux» (p. 40). Ce n’est pas l’omission de documents administratifs qui constitue la «faute», mais la vanité qui a fait craindre au jeune homme, s’il avait osé penser dans une autre langue que celle du droit, «un discrédit moral et intellectuel» qui aurait pu «compromettre [sa] carrière» (pp. 39-40).
Face aux juges, Ibarrategui parle une langue dont «les inflexions métalliques parfois» ou «la voix plus sourde» portent leur poids de chair et d’entrailles, la langue de la tragédie : « […] il irait – je ne suis pas sûr qu’il ait employé ces mots là – au devant de son destin» (p. 44). Il parle «du très vieux combat» où il est entré, «un combat à mort, où personne ne pouvait compter sur l’oubli et le pardon. […] En me regardant, il me dit qu’il ne souhaitait pas, s’il venait à être assassiné, que quiconque se sente responsable de sa mort» (p. 45). Cette langue, intraduisible dans la langue du droit, ne peut être entendue dans l’enceinte du Conseil d’État. La dernière phrase est ressentie comme une «gifle», un «chantage moral» (p. 46). Javier Ibarrategui est un homme seul. Promis à la mort par l’extrême-droite espagnole (les milices du GAL), il a aussi contre lui ses anciens camarades de l’ETA et l’extrême-gauche française qui ne lui pardonnent pas d’avoir désapprouvé l’assassinat de Carrero Blanco, et désormais, la République française. La confession s’achève avec la narration des conséquences de cet arrêté sur le narrateur lui-même : l’ombre du Basque l’habitera chaque jour comme sa conscience qui ne le laisse plus en repos.
La solitude absolue de Javier Ibarrategui pose nombre de questions. Qui parle la langue du droit ? Qu’est-ce que le droit sinon un ensemble complexe de lois qui régit la société, lois changeant au gré des idéologies du moment historique ? Sur quelle instance, dans nos démocraties, le droit est-il fondé ? Si la faute du jeune juriste n’est pas une erreur judiciaire, face à quelle instance est-elle une faute ? Le Chemin des morts nous renvoie à l’Antigone de Sophocle : est-il une loi supérieure à la loi des hommes, une justice transcendant la justice des hommes ? A contrario, sur quelle instance se fonde la liberté de Javier Ibarrategui, au nom de laquelle il choisit d’aller au devant de ses assassins plutôt que de vivre une existence clandestine ? Sur quelle instance est fondé l’engagement politique de cet homme dont la participation à un assassinat reste énigmatique, qui se battait davantage contre la dictature franquiste que pour le nationalisme basque, et qui finit par désavouer le terrorisme ?
Ce ne sont pas les juristes qui parlent la langue du droit mais la langue du pouvoir qui parle en eux. Face à eux, Ibarrategui a parlé dans une langue qui échappe au droit. Il venait d’une patrie mystique qui n’est pas le pays basque sous le joug du franquisme, mais la patrie chrétienne telle qu’elle est ancrée dans la terre basque. C’est à cette patrie qu’il choisit de revenir, selon le rite du chemin des morts : « Chaque maison, chaque famille a le sien. Ils ne se confondent pas. Si bien qu’au-dessus des routes et des sentiers du village, ou au-dessous d’eux, ou à côté comme on voudra, il y a d’autres chemins, formant une toile invisible dont l’église est le centre» (p. 30). Que l’ancien militant de l’ETA fût croyant ou non, au sens courant du terme, importe peu. Le rite du chemin des morts est toujours accompli en pays basque, au sein d’un monde globalement sécularisé, ultime résistance de la conscience d’Antigone. Au monde temporel régi par le droit – cette autre toile invisible tissée d’articles de lois complexes qui n’obéit qu’au principe de l’efficacité rationnelle –, se superpose la toile invisible dont l’église est le centre : là est l’instance qui fonde la suprême liberté, la solitude absolue de Javier Ibarrategui. Si dans le monde temporel le sacrifice de cet homme à la raison d’État paraît tragique, le tragique est dépassé dès lors que le Basque ne l’a pas subi, mais choisi et assumé. Sacrifice fécond, puisqu’il éveille la conscience du narrateur sans pour autant lui prescrire un chemin.
Comme les précédents livres de François Sureau, celui-ci ne fera probablement pas un grand bruit médiatique et c’est bien ainsi. Au temps présent où l’imposture embouche les trompettes de la renommée, il est salutaire que les beaux livres soient préservés de leur tintamarre pour être confiés au temps. Le Chemin des morts portera loin sa lumière, dans le secret des âmes.

Notes
(1) «Ce n’est pas la religion, c’est la révolution qui est l’opium du peuple», Simone Weil, La pesanteur et la grâce (Éditions Agora, coll. Pocket, 2007), p. 274.
(2) Cf. : «C’est que j’y devinais des vies sans pouvoir les comprendre, craignant toujours d’imaginer trop ou pas assez, souffrant pour finir de devoir les faire entrer par la force dans les catégories du droit», Le Chemin des morts, p. 26.