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13/10/2013

Quand le roman prend le maquis. Sur Passé sous silence d’Alice Ferney et Tigre en papier d’Olivier Rolin, par Pierre Mari

Crédits photographiques : Eduard Korniyenko (Reuters).

1410660701.jpgPierre Mari dans la Zone.

Il en va parfois des premières pages d’un roman comme de l’amorce de certaines relations amicales ou amoureuses : si vif et sincère que soit l’abandon à une aventure toute neuve, si entier l’accueil de l’altérité, l’idée s’insinue, plus ou moins subrepticement, que «ça ne pourra pas marcher». Les signes de la crispation toute proche ont beau être tenus en respect, voire refoulés, ils ne s’accumulent pas moins avec une cruelle cohérence. Vient le moment où il faut s’avouer haut et net que «ça ne sera décidément pas possible». Et passer son chemin sans crainte d’avoir péché par impatience : après tout, à chacun de fixer le point au-delà duquel une divine surprise paraît chimérique. Ces temps derniers, je me suis fait ces réflexions à deux reprises : les deux fois, il s’agissait de romans français portant sur des périodes clés de l’histoire récente, guerre d’Algérie (Passé sous silence d’Alice Ferney) (1), et Mai 68 (Tigre en papier d’Olivier Rolin) (2). Le traitement littéraire des «grands sujets» historico-politiques – surtout ceux que les pharmacopées en vogue aimeraient noyer sous leurs antalgiques – a ceci d’implacable qu’il emporte d’emblée les suffrages ou radicalise très vite l’expression du dissentiment. Difficile, en lisant les romans d’Alice Ferney et d’Olivier Rolin, d’échapper au caractère tranchant de cette alternative. Et impossible – pour le lecteur pas forcément «mauvais public» que je crois être – de ne pas crier grâce, dans un cas comme dans l’autre, au bout de trente ou quarante pages : tout simplement parce qu’un dispositif exterminateur de curiosité candide autant que de spéculation intellectuelle y est mis en place, sans que leurs auteurs aient l’air d’avoir pensé une seule seconde aux conséquences de leur parti pris (3).
Olivier Rolin n’est pas un mauvais écrivain. Quand Jourde et Naulleau le confondent avec les Beigbeder, Darrieussecq, Laurens, Angot et consorts, leur réquisitoire perd en efficacité autant qu’en élégance (surtout – mais c’est une autre histoire – lorsqu’il s’accompagne de la défense et illustration du sinistre Chevillard). La médiocrité régnante, et la désespérance où elle nous accule parfois, n’autorisent pas à tout mélanger. Olivier Rolin n’est ni un Laurent Gaudé ni un Yannick Haennel. Mais ce demi-compliment doit être aussitôt relativisé. Rolin pourrait prétendre au statut de «bon écrivain» si son imaginaire était à la hauteur de son ambition morale, et si sa rhétorique connaissait davantage l’art du mezzo voce. Il n’en faudrait pas beaucoup, à certains moments, pour que ses romans tiennent – de cette tenue qui, sans se hisser au plus haut degré de l’achèvement littéraire, réussit néanmoins à imposer au lecteur une image de cohésion et de droiture. Il y a dans Tigre en papier, comme dans le plus ancien Port-Soudan (4), une façon aristocratique, élégante et désespérée de se débattre avec les errements idéologiques de jeunesse, qui émeut et retient l’attention : la condamnation sans appel du passé maoïste – son verbiage grandiloquent, sa confusion des valeurs, ses hallucinations géopolitiques et ses simulacres grotesques d’action guerrière – s’y double de la condamnation tout aussi franche du néant contemporain, au nom même des énergies juvéniles dévoyées. Dans cette turbulence morale où le passé est à la fois frappé d’opprobre et juge du présent, la littérature pourrait admirablement trouver son compte. Elle l’a déjà fait, d’ailleurs. Toutes proportions historiques gardées, Chateaubriand a connu une situation analogue au moment de la première Restauration – la haine du «despotisme de Bonaparte» récemment abattu n’empêchait pas le retour des Bourbons de faire triste et lamentable figure devant l’épopée impériale –, et il en a tiré des pages magnifiques. Hélas, Tigre en papier tourne vite aux Mémoires d’avant-tombe embourbés dans une impossible accommodation du regard. Pourquoi, par exemple, le flux de la réminiscence passe-t-il par ce pénible face à face, digne d’une mauvaise docufiction télévisée, du soixante-huitard archi-dégrisé (survivant mélancolique d’un monde où l’on croyait encore à l’Histoire) et de la nymphette contemporaine (ectoplasme sexy et anhistorique, comme il se doit) ? Et surtout, pourquoi avoir affublé les acteurs des années gauchistes – July, Geismar, Cohn-Bendit, Sauvageot, Linhart et autres – de pseudonymes qui brouillent vaguement le jeu de piste sans lui ajouter un grain d’opacité ou d’énigme réellement littéraire ? Ce seul procédé suffirait d’ailleurs à invalider toute l’entreprise. Car il revient à n’endosser ni le témoignage ni la recréation romanesque. Il est à la fois excessivement désinvolte (il n’offre même pas ce plaisir des serrures résistantes que procurent certains romans à clés) et lourdement intrusif (il perturbe la circulation entre présent et passé). Serge Daney parlait jadis, dans ses critiques cinématographiques, des fictions qui hésitent entre crudité et cuisson. La formule vaut cruellement pour Tigre de papier : un peu de cru (la mémoire à vif des engagements d’autrefois), un peu de cuit (l’invention d’un dispositif narratif), et beaucoup de développements faiblement appétissants faute d’avoir fait l’objet d’un quelconque choix culinaire.
Olivier Rolin, qui n’est ni naïf ni inculte, semble ignorer une loi littéraire toute simple : parasiter la pulsion du témoignage par des velléités romanesques, c’est frapper l’écriture d’aboulie, avec cette conséquence que ni le roman ni le témoignage n’y trouvent leur compte. Loi qu’on pourrait formuler positivement : c’est en allant au bout d’un choix déterminé qu’on se donne toutes les chances de déboucher sur des dimensions ou des horizons qu’il paraissait exclure a priori. Hervé Hamon et Patrick Rotman l’avaient fort bien deviné dans Génération (5), dont les deux volumes et les quelque douze cents pages retraçaient l’élan collectif compris entre la fin de la guerre d’Algérie et l’effondrement des illusions gauchistes : dans cette vaste somme documentaire s’opérait vite une montée en régime romanesque, du fait même de l’amplitude de l’investigation, de la qualité d’orchestration des témoignages, de la virtuosité qui entrecroisait les itinéraires intellectuels, existentiels et militants. Les «romanciers» ne sont pas toujours ceux qu’on croit, et le «roman» ne se trouve pas toujours où le prétend l’estampille éditoriale et médiatique. En l’occurrence, Hamon et Rotman ont accompli le travail littéraire dont Olivier Rolin s’est montré incapable : l’histoire que ce dernier raconte dans Tigre en papier comme dans Port-Soudan, ils l’avaient déjà racontée depuis longtemps, lui apposant le sceau de la fiction romanesque à force d’hommage halluciné à la puissance du réel.
On peut se demander, d’ailleurs, ce qui pousse certains écrivains à «romancer» là où la réalité historique appelle bien moins une ornementation littéraire qu’une réponse personnelle à l’appel exigeant et toujours renouvelé des faits. À croire qu’une large partie de la littérature française actuelle, dès qu’elle aborde les rives de l’Histoire, prend à cœur de ressembler aux embellissements, mignardises et autres chichis qui entourent les photos anciennes sur une page de scrapbook. Au jeu de la surenchère décorative, reconnaissons qu’Alice Ferney bat largement Olivier Rolin. Sa recette pourrait tenir en une phrase : «comment envelopper d’un alibi littéraire vaporeux et chic l’historiographie récente de la guerre d’Algérie.» Pas plus qu’Olivier Rolin, Alice Ferney n’a l’air de comprendre que le travail préexistant des témoins, historiens et journalistes, du fait même de son ampleur intimidante, impose à l’écrivain contemporain des obligations particulières : si ce dernier doit prendre acte des nouveaux acquis de l’investigation du passé, des problématiques inédites qu’elle soulève, il lui faut également se faire une virginité farouche du regard, sans laquelle la littérature ne peut que donner l’impression pénible d’arriver après-coup; il doit se convaincre – sans craindre l’arrogance de cette conviction – qu’il est le tout premier à arpenter le territoire qui l’a sollicité. Passé sous silence, on l’aura compris, se situe aux antipodes d’une telle exigence. Le livre oscille, dès son premier chapitre, entre plate reconnaissance de dettes et usufruit paresseux : la moindre phrase, le plus petit développement semblent avoir été proférés ailleurs, mâchés et remâchés par d’autres, dans des livres ou sur des plateaux de télévision – l’intervention «littéraire» se réduisant à des injections de rhétorique ampoulée et à un pénible estompage des références historiques et géographiques. Qu’on en juge d’après ces quelques lignes : «Les colons appelaient au secours. Par quel démon étaient-ils menacés sur la terre qu’ils aimaient ? Comment quitteraient-ils ce qu’ils avaient créé ? [...] L’Empire leur devait sécurité et protection. N’appartenaient-ils pas eux aussi au Vieux Pays ? Ils en avaient porté les lumières jusque sur cette terre desséchée qu’ils avaient irriguée d’une sève honorable comme la civilisation qu’ils incarnaient ! [...] Le temps qui filait comme l’eau entre les doigts ne prodiguait aucune sagesse aux deux parties. Dans l’été brûlant, ils lancèrent les populations civiles contre l’armée. L’Empire n’avait de cesse de museler et de punir. La force la plus brutale répondit à l’insurrection folle. Les mots ne furent pas comptés, l’insurrection fut décrétée.» De toutes les perplexités qu’inspire cet incipit sans grâce, n’en retenons qu’une : on voit mal quel bénéfice un écrivain peut attendre de ces appellations biaisées et périphrastiques («Vieux Pays», «Terre du Sud», «Empire» et, un peu plus loin «Unité du Vieux Pays»), qui s’entassent comme autant d’afféteries dès lors que n’importe quel lecteur sait parfaitement de quoi il retourne. On le voit d’autant plus mal, d’ailleurs, que le procédé s’avère vite catastrophique : en noyant les angles vifs des événements dans la ouate rhétorique, la romancière délaisse la crudité de l’Histoire pour l’abstraction grandiloquente, et renonce de ce fait à toute réinvention du réel par l’écriture.
Un sommet de ridicule est atteint lorsque de Gaulle entre en scène, sous le nom de Jean de Grandberger (pourquoi pas Arthur de Noblepasteur ou Georges de Beaugardien, tant qu’on y est ?) «Ces derniers mois, le général de Grandberger riait rarement, ou bien c’était d’un rire sardonique. Mépris et dépit étaient à son menu quotidien. Décidément, personne ne lui arrivait à la cheville ! Plus sarcastique que facétieux, aussi corrosif que navré, amenuisé par la paix comme l’est tout général, Jean de Grandberger mêlait colère, lucidité et partialité. Depuis qu’il s’était retiré des affaires publiques, l’âge de la retraite ayant aussi clos sa carrière militaire, il méprisait le monde et en souffrait. Il aurait préféré l’estimer et se féliciter de la tournure des choses.» Ne jugeons même pas la prose, et concentrons-nous sur le «code de lecture» (comme disent les cuistres) qui commande ce passage. Qui peut lire sérieusement – c’est-à-dire, à tout le moins, sans avoir envie de ricaner – une série de chapitres où de Gaulle se voit affublé d’un pseudonyme ? Quel lecteur peut accepter un pacte fondé sur une mixture aussi grossière d’artifice et de transparence ? Et quel «romancier» faut-il être pour croire que les blessures impitoyablement datées et localisées de la mémoire nationale puissent supporter la gaze de la fable intemporelle ? Au bout d’une vingtaine de pages, on suffoque, et on éprouve le besoin presque physique de replonger dans les Mémoires d’espoir ou dans la somme de Jean Lacouture (6); ou encore de réécouter l’étonnante plaidoirie de Jean-Marie Bastien-Thiry, opposant à la politique algérienne du général de Gaulle et instigateur de l’attentat du Petit-Clamart, dont s’est inspirée Alice Ferney pour créer le personnage de Paul Donadieu (7). Une fois de plus, le «roman du réel» a déjà été écrit par les protagonistes et les historiens, et le «romancier» patenté, faute d’énergie, arrive après une bataille dont il se contente de renvoyer un écho aussi mièvre qu’inutile.
Baudrillard disait qu’il fallait, de nos jours, chercher la poésie ailleurs que dans les recueils de poésie, le cinéma ailleurs que dans les films qui inondent les écrans, la philosophie ailleurs que dans les livres de philosophie. On pourrait étendre la remarque au roman. Peut-être doit-on le chercher ailleurs que dans les produits estampillés comme tels, et considérer que le ressort «romanesque» joue indépendamment de l’appartenance générique des textes (8). La lecture du livre de l’historien américain Timothy Snyder, Terres de sang (9) – que j’ai faite à peu près en même temps que Tigre de papier et Passé sous silence – est une belle manière de confirmer cette hypothèse. Il n’est évidemment pas question, en quelques lignes (10), de donner une idée même approximative de ces six cents pages, consacrées à la prise en tenaille d’une vaste portion de l’Europe (pays baltes, Ukraine, Biélorussie, Pologne…) par les totalitarismes nazi et soviétique : là n’est d’ailleurs pas mon propos. Au-delà du démontage virtuose d’une tragédie continentale, ce qui m’a frappé le plus dans ce livre est l’affleurement (parfois ténu, à peine ébauché) des destinées individuelles écrasées par la double machine totalitaire. Beaucoup de noms peuplent Terres de sang : des noms propres appartenant au tout venant des hommes – des noms propres communs, pourrait-on dire sans chercher à jouer sur les mots. Pour reprendre le titre du célèbre roman de Vassili Grossman (11), que Timothy Snyder évoque dans sa conclusion, tous ces noms, qu’ils soient liés aux famines soviétiques du début des années 30, au «variantes» de la Solution finale ou à l’antisémitisme stalinien du lendemain de la guerre, sont autant de moments où des vies se condensent en destin. Mis bout à bout, ils constituent la réponse – ou le défi acharné – du singulier à la globalité anonyme du processus de mort. Ainsi, cette jeune femme enfermée en 1940 dans le ghetto de Varsovie, qui voit sa sœur enfler jusqu’à mourir de faim, et qui écrit cette phrase qu’on s’en voudrait d’assortir du moindre commentaire : «En moi, je sais tout, mais je ne sais pas le dire.» Ou cette femme juive de Kiev, épargnée d’abord, puis condamnée par les Allemands sous prétexte qu’elle en avait trop vu, qui se jette dans le fossé une seconde avant le début des tirs de mitrailleuses, simule la mort lorsque des bottes lui broient la poitrine, laisse la terre pleuvoir sur elle, réussit à se ménager un trou d’air, et s’extirpe enfin pour aller «rejoindre le monde périlleux des rares survivants de Kiev.» Ou encore ces Juifs de Kovel, en Ukraine, raflés et enfermés dans la grande synagogue de la ville, et qui, avant leur exécution, gravent leurs derniers messages sur les murs à l’aide de couteaux, de pierres, ou simplement avec les ongles («On a tant envie de vivre, et ils ne le permettront pas. Vengeance, vengeance», «Je suis étrangement calme, bien qu’il soit difficile de mourir à vingt ans»). Une immense litanie se déploie ainsi d’un bout à l’autre du livre, faite de noms patiemment exhumés («Chaque vivant portait un nom. [...] Chaque mort devint un chiffre»), de propos auxquels l’imminence de la catastrophe a prêté une concentration inouïe, d’actes parfois imperceptibles où la vie s’est rassemblée dans une ultime épure.
On pourrait dire, ainsi, que ce livre d’histoire fourmille de micro-romans. Ou, plus précisément, qu’il ramène le lecteur, sous la pression de la tragédie évoquée, à l’un des ressorts fondamentaux du roman : la protestation de l’individuel contre l’étouffement des fictions collectives (12). S’inspirant des propos d’un personnage de Vie et destin – une sorte de fol en Christ –, Snyder fait remarquer que Hitler et Staline n’ont cessé, au fil des résistances du réel, de reformuler leurs délires transformateurs; et qu’à cette instabilité folle de l’utopie, à cette surenchère dévastatrice du récit de bonheur et de progrès, il fallait opposer l’image singulière, irréductible, ancrée dans sa vérité obstinée, de chaque corps qui souffre et de chaque âme qui entend y rester chevillée. Disons-le : chacun des noms de ce livre est animé d’une palpitation romanesque. On peut trouver déplacé, voire indécent, de parler de «roman» là où la réalité historique a déployé à grande échelle son œuvre de mort. Ce serait oublier que le roman, plus encore qu’un genre littéraire, est une disposition majeure de la conscience occidentale. Et c’est avec cette disposition que Terres de sang nous fait renouer.
Les relations entre l’Histoire et le roman nous permettent très sérieusement d’envisager, en tout cas, que ce dernier a pris le maquis. Qu’ayant de plus en plus de peine à réaliser son essence dans les formes consacrées, dévorées par les critères de publiabilité, il va se réfugier dans des œuvres où la perte de son identité officielle lui permet de rester fidèle à sa logique séculaire. Et qu’au romancier d’après la bataille, incapable d’empoigner l’Histoire, il faut opposer l’historien qui nous fait toucher du doigt le principe même de l’énergie romanesque.

Notes
(1) Actes Sud, 2010.
(2) Seuil, coll. Fiction & Cie, 2002.
(3) Un ami me disait récemment : «La littérature française contemporaine ne pense pas». La formule mériterait d’être affinée. On pourrait dire que la littérature «pense» beaucoup trop, au sens où elle se laisse piéger par cette frontalité pataude avec le monde actuel qui fait les délices de Télérama («Capter l’air du temps, mais aussi offrir des pistes de réflexion sur la société d’aujourd’hui et ses tensions [...], les mots soufflent fort, en cette rentrée littéraire 2013. On a vu apparaître une nouvelle génération d’auteurs, qui se sont emparés de thèmes tels que le suicide au travail, les dérives écologiques, les violences policières et politiques, l’exploration des marges, la mondialisation…» – «Le roman montre les dents», Télérama n° 3322). Inversement, elle ne «pense» pas, au sens où l’immense majorité des livres qui s’écrivent semblent n’avoir pas été capables, durant leur gestation, de ce décollement critique minimal par où s’introduisent, tel un courant d’air salutaire, l’auto-contestation et la relance d’un projet.
(4) Seuil, 1996.
(5) Génération : Les années de rêve, tome 1, et Les années de poudre, tome 2 – Le Seuil, 1987 et 1988. J’en profite pour faire amende honorable : j’avais toujours accolé à Hamon et Rotman l’image d’un journalisme faussement brillant et superficiel. Je n’ai lu d’eux, à ce jour, que Génération, mais ce seul ouvrage a balayé mes préjugés.
(6) Jean Lacouture, De Gaulle, (3 volumes) : 1 – Le Rebelle (1890-1944), 2 – Le Politique (1944-1959), 3 – Le Souverain (1959-1970), Le Seuil, 1984, 1985 et 1986, coll. Points Histoire, 1990.
(7) Ce document sonore est disponible sur le site du Cercle Jean-Marie Bastien-Thiry.
(8) On peut naturellement étendre la remarque bien au-delà, et en faire une règle de vie dans le monde actuel. Chercher notre aliment hors des zones surexposées où l’étiquetage médiatique prétend qu’il se trouve, en nous incitant au gavage sans limite, est un bon moyen de résister sans trompette ni étendard au système d’abrutissement généralisé.
(9) Gallimard, Bibliothèque des histoires, 2013.
(10) Le meilleur «résumé» est peut-être celui que l’auteur lui-même livre au début du chapitre V, «Economie de l’apocalypse» : «Le 22 juin 1941 est l’un des jours les plus significatifs de l’Europe. L’invasion allemande de l’Union soviétique, qui débuta ce jour-là sous le cryptonyme d’opération Barbarossa, fut bien plus qu’une attaque-surprise, un changement d’alliance, une nouvelle étape de la guerre. Ce fut le commencement d’une indescriptible calamité. [...] Dans l’histoire des terres de sang, l’opération Barbarossa marque le début d’une troisième période. Dans la première (1933- 1938), les tueries en masse furent presque exclusivement le fait de l’Union soviétique; dans la deuxième, qui fut celle de l’alliance soviéto-nazie (1939-1941), le carnage fut équilibré. Entre 1941 et 1945, les Allemands furent responsables de la quasi-totalité des meurtres politiques.» Faisons un seul reproche à cet ouvrage, au risque de nous attirer les foudres de l’université d’outre-Atlantique et d’outre-Manche : comme presque toute la littérature anglo-saxonne en sciences humaines, il est très mal écrit. On me dira que la traduction (manifestement hâtive) de Pierre-Emmanuel Dauzat n’arrange rien. Reste qu’il manque une écriture, qui aurait su prendre à bras-le-corps cette conjoncture hallucinante et nous faire avancer d’un pas encore plus décisif dans sa compréhension.
(11) L’Âge d’Homme, 1980.
(12) On pourrait écrire l’histoire du roman sous cet angle tout simple : une tension (dont les modalités auront été passionnément explorées) entre l’énergie individuelle et les histoires que la société se raconte à elle-même.