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24/09/2014

Au-delà de l'effondrement, 51 : Soleil vert de Harry Harrisson

Photographie (détail) de Juan Asensio.

313774931.2.jpgTous les effondrements.





IMG_1501.JPGLe roman intitulé Make room ! Make room ! que Harry Harrisson publia en 1966 ne laisse pas de souvenir comparable à l'effet provoqué par l'adaptation cinématographique fort connue qu'en donna Richard Fleischer, comme l'a évoqué Francis Moury dans sa note, peut-être parce que, si les personnages qui peuplent un New York surpeuplé manquent de nourriture et d'eau, allant même jusqu'à dévorer des rats (1), l'écrivain ne nous suggère pas qu'ils consommeraient, même à leur insu, de la chair de cadavres humains.
Le film de Fleischer conserve les trois personnages principaux du roman que sont le flic Andy, son vieil ami Sol ayant connu le monde d'avant la catastrophe, et la belle Shirl, la belle putain qui viendra vivre avec les deux hommes une fois que son compagnon, une grosse huile de la pègre, aura été tué par un jeune asiatique lors d'un vol ayant mal tourné. Fleisher a accentué dans son film le climat de corruption politique et policière qui est toutefois bien présent dans le livre de Harrisson, de même qu'il a forcé le trait de sa violence cynique.
Harry Harrisson, lui, ne nous donne que très peu de descriptions de la situation géo-politique du monde (2) qu'il décrit, mais c'est à coup sûr la surpopulation qui est la cause directe de l'épuisement de ses ressources en matières première, ainsi que de la pollution ayant engendré la mort de certaines des espèces animales les plus développées : «Ce pays est devenu une immense ferme et un être d'un appétit monstrueux. Les gens restent là où ils ont à manger. Ils mangent peut-être mal, mais c'est toujours ça. Il faut une grande catastrophe, comme par exemple la sécheresse des vallées de Californie, ou bien ce nuage de poussière qui vient de passer au-dessus de la frontière canadienne, pour que les gens consentent à bouger» (p. 464).
Quoi qu'il en soit, le monde entier souffre de la faim, certains jeunes enfants présentant même les symptômes de maladie, comme la couachinose trahissant un déficit de protéines, que l'on croyait ne jamais voir que dans certains pays d'Afrique (cf. p. 468).
La surpopulation est donc tenue pour responsable de la situation, catastrophique, dans laquelle le monde s'enfonce, et cela dès la courte préface que Harry Harrisson donne à son propre texte, cause qui nous est plus d'une fois expliquée par Sol (cf. pp. 480, 487), alors qu'est discutée par ce même personnage l'instauration, sans doute prochaine, des Lois d'Urgence que leurs opposants nomment Décret d'Infanticide. Il semble de toute manière qu'il est bien trop tard, selon Sol, pour pouvoir inverser la destruction du monde : «Trop de gens naissent et meurent comme des animaux. J'en veux aux politiciens pourris qui n'ont jamais osé poser le problème, par démagogie et par imprévoyance. C'est ainsi que les hommes ont pillé en un siècle des ressources qui ont pris des millions d'années pour se constituer, et personne n'a écouté tous ceux qui sonnaient l'alarme. C'est ainsi qu'il n'y a plus de pétrole, c'est ainsi qu'il n'y a plus de sols fertiles, c'est ainsi que les arbres sont morts, que les espèces animales se sont éteintes, que l'eau est devenue un poison. Et la seule récompense que nous en avons tirée, ce sont ces sept milliards d'hommes vivant une existence misérable» (p. 481).
Le contrôle pour le moins strict des naissances est l'occasion pour l'auteur d'évoquer, en quelques mots dont on ne comprend guère l'intérêt, la France, «un grand pays moderne, une terre de culture, de civilisation. Seulement ils avaient une loi interdisant le contrôle des naissances, et c'était un crime pour les médecins de parler de contraception. Le progrès ! Les faits étaient pourtant clairs pour celui qui se serait donné la peine de les examiner» (p. 488).
Le discours militant de l'auteur se double d'une thématique, assez peu exploitée, liée à la peur de l'an 2000 (cf. p. 482), le roman se terminant d'ailleurs lors du passage au nouveau millénaire, alors que la belle putain Shirl, sans doute exténuée de supporter les conditions de vie misérables dans le minuscule logement d'Andy (qu'ils doivent désormais partager, après la mort de Sol, avec une autre famille... nombreuse !), s'engouffre dans la voiture d'un de ces hommes d'argent et de pouvoir qui lui assureront finalement, moyennant paiement en nature, de quoi survivre et même vivre.
De fait, le véritable sujet de ce roman assez médiocre qu'est Soleil vert n'est peut-être que la description de l'éternelle rapacité de l'homme, qu'il s'agisse de continents entiers épuisant les ressources de la planète ou bien d'une femme prête à tout, malgré ses beaux discours, pour survivre.

Notes
(1) Cf. p. 443 de l'édition donnée par Michel Demuth de ce roman, dans Catastrophes (Omnibus / SF, 2005). Nous avons déjà évoqué deux des autres romans qui composent ce recueil, Terre brûlée de John Christopher et Génocides de Thomas Disch.
(2) Nous apprenons également que le Danemark a construit un mur pour protéger ses frontières, et que ses gardes abattent quiconque s'en approche, ou bien qu'un «député anglais conservateur s'est fait tuer pour défendre le dernier bout de forêt» (p. 465).