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23/01/2015

Chagrin, par Pierre Mari

Photographie (détail) de Juan Asensio.

1410660701.jpgPierre Mari dans la Zone.





IMG_4484.JPGJe ne quitterai jamais ce pays, je ne prendrai jamais le chemin de l’exil – sauf à imaginer une conjoncture abominable dont je veux espérer, pour l’instant, qu’elle relève largement du fantasme.
Je professe le plus grand mépris pour les expatriés qui jugent la France trop rétive à l’esclavage hyperlibéral : que leurs énergies juvéniles aillent s’ébrouer à Shanghai ou en Californie, et qu’ils m’épargnent leurs ivresses du grand large.
Je condamne sans appel les talents nomades de tous ordres, obnubilés par la fiscalité et aveugles aux conditions d’épanouissement que la France a su leur offrir avec libéralité.
Je ricane quand des aligneurs de mots ou de formes décident d’aller exercer leur art dans ces retraites austères, éloignées du bruit et de la fureur parisiens, que sont Barcelone et Berlin.
Aux uns et aux autres, je réponds par un «J’y suis, j’y reste» buté et définitif. On a l’impertinence qu’on peut : la mienne est sédentaire. Je resterai ici parce que je me sens d’ici, en deçà de toute pensée, intention ou volonté. Sans doute mon histoire personnelle y est-elle pour quelque chose. Né en Algérie française, arrivé en métropole au moment de l’indépendance, j’étais bien trop jeune pour que ce «rapatriement» se charge des rancœurs et des colères qui ont pu encombrer la vie de mes aînés : l’éducation familiale et scolaire, à laquelle je rends grâce, lui a donné la force d’une inscription tranquillement irrévocable. Le hasard qui m’a fait naître français plutôt que suisse, ukrainien ou thaïlandais, est très tôt devenu une nécessité incorporée à chacune de mes fibres. Que je contemple les châteaux de la Loire ou le vignoble bourguignon, que je me plonge dans la rhétorique du Grand Siècle ou revive les heures historiques de la nation, je me sens français avec acharnement, si l’on veut bien ôter à ce mot toute dimension belliqueuse et n’en garder que le noyau d’appétence charnelle. C’est parce que ma chair est française – parce que je suis heureux et fier qu’elle le soit – que je peux accéder à ces sphères d’appartenance plus larges que sont l’Europe et le monde. L’universel qui dédaigne ou regarde de haut l’incarnation nationale n’a jamais été, à mes yeux, qu’une évanescence pour belles âmes.
Je ne saurais dater le moment où cette profession de foi a commencé à se teinter de chagrin. Je sais en revanche, sans le moindre doute, que ce chagrin m’accompagnera jusqu’à ma mort, et qu’il ne manquera pas de trouver, dans les années à venir, de nouvelles raisons d’étendre et d’aggraver sa noirceur. Défaut d’optimisme et d’imagination ? Peut-être. Mais on ne peut me demander de croire à des surlendemains qui chantent quand le présent est à ce point vide de toute mélodie.
Pour résumer mon sentiment en une phrase, je n’aime pas ce que la France est devenue.
Je ne m’y reconnais pas plus que je n’y respire à mon aise. Je ne parviens plus à rabouter son histoire et son actualité, la seconde m’apparaissant trop souvent comme la négation ou le refoulement de la première. J’ai perdu depuis longtemps le moindre désir d’y occuper une place quelconque – serait-ce celle de vitupérateur. Je me réjouirais presque de n’y être rien, tant le spectacle de ceux qui sont «quelque chose» ou aspirent à l’être me paraît désolant. J’ai l’impression, année après année, d’un interminable Munich des intelligences, des cœurs et des âmes. Je sens bien que le vieux pacte qui me liait à ce pays est chaque jour battu en brèche par des logiques dont les « élites » sont devenues les promoteurs interchangeables, et devant lesquelles une majorité de mes concitoyens a déjà capitulé par lassitude. Je ne pose d’ailleurs pas au héros, et prends ma part de cette lassitude générale.
Un chagrin se décline-t-il ? Sans doute pas. Il impose ses angles vifs, plus ou moins tranchants selon les jours, qu’on me permettra momentanément de ne pas chercher à classer ou hiérarchiser.
J’ai honte de cette France qui a laissé s’effondrer son école au point que même l’enseignant le plus inféodé à la démagogie ministérielle reconnaîtra, une fois poussé dans ses retranchements, que les élèves ne savent plus rien.
J’ai honte de cette France où, à la faveur d’un naufrage général des critères de jugement, les fausses valeurs n’en finissent plus de prospérer. Je relève d’ailleurs, avec une triste ironie, que la finance et ses bulles spéculatives, tellement vilipendées par les gardiens de la Pensée, de l’Art et de la Cité, ont au moins ceci de «moral» qu’elles ne peuvent rester éternellement à l’abri des foudres du réel, tandis qu’il est possible d’accumuler indéfiniment les livres vains, les éditoriaux ineptes, les argumentaires crétinisants délivrés urbi et orbi, les œuvres-vessies et les créations-baudruches, sans être menacé par aucune forme de krach.
J’ai honte de cette France où des communautés devenues expertes dans l’art de la victimisation arrogante dictent leurs caprices et leurs délires à un État amolli. Le jour où la loi a autorisé les femmes voilées à accompagner les sorties scolaires restera pour moi marqué d’un signe funeste. A ceux qui voient, dans cette déchirure législativement assistée du tissu national, un prélude à la guerre civile, j’avoue que j’ai de moins en moins d’arguments à opposer.
J’ai honte de cette classe politique qui, sous couvert d’ambition européenne, n’a pas de souci plus pressant que de jeter par-dessus bord une singularité française devenue encombrante.
J’ai honte à l’idée que la clarté implacable des grands textes ait cédé la place, en si peu d’années, à la bouillie et à l’enfumage des communicants de tout acabit.
J’ai honte de voir les formes séculaires de la sociabilité française – art de la conversation, savoir-vivre, tact, politesse, raffinement épistolaire, galanterie – remplacées par un régime d’échanges où se télescopent psychologisme niais, susceptibilité montreuse de crocs, goujaterie ostentatoire et vulgarité technologisée.
Je frémis au plus profond de moi quand j’entends des jeunes gens en quête d’emploi répéter, comme une évidence, qu’ils doivent apprendre à «se vendre». Je me demande comment des siècles de panache français ne se retournent pas dans leurs tombes, et n’en jaillissent pas pour prendre à la gorge cet acquiescement tranquille à la prostitution. J’en déduis que notre passé n’est plus bon qu’à des gargarismes pour complexions débiles, et que nous lui avons ôté tout pouvoir de débouler parmi nous et d’empoigner nos infamies par le col.
Je n’en finis plus de déplorer la défiguration de la langue française, qui est, indissociablement, une défiguration sans recours de la pensée et de la vie. Je suis consterné de lire et d’entendre qu’on la juge trop compliquée, quand les règles des sports collectifs qui déchaînent les foules me paraissent l’être bien davantage. Consterné de voir se substituer à cette langue un idiome managérial, avorton le plus fanfaron et le plus impuissant de la raison technicienne, qui ne connaît plus que des problématiques, des modes de gestion, des objectifs, des outils et des préconisations. Consterné de voir que ceux-là mêmes – universitaires, écrivains, journalistes, hommes politiques – qui se donnaient jadis pour mission de défendre, illustrer et réinventer la langue, se comportent à présent en fauteurs patentés de dégradation et d’abaissement. Consterné d’en être à regretter les bonnes vieilles langues de bois de ma jeunesse – marxisme fossilisé et technocratie crispée des années post-gaullistes –, qui gardaient encore quelque chose d’humain, comparées aux langues de polymère et de fibre plastique qu’on parle aujourd’hui.
J’ai honte à l’idée qu’on ait méthodiquement fait honte au peuple de ce qu’il était – de ses façons de sentir, de parler, d’agir, de se comporter – et que la société française, privée des relais et des échos qu’elle avait admirablement su lui offrir pendant des siècles, en soit réduite aux palabres sans terreau ni racine de la clique politico-médiatico-culturelle.
J’ai honte de l’invocation rabâchée du «vivre-ensemble» et des meilleurs moyens de le préserver. L’idée que je me fais de la France n’a rien à voir avec cette dangereuse platitude forgée par des bricoleurs blafards du lien social. Je ne peux m’empêcher de penser que le «vivre-ensemble», c’est la neutralisation réciproque des susceptibilités sur fond de panique des bien-pensants. Et donc la fin des passions françaises dans ce qu’elles avaient de plus roboratif.
On me répondra qu’il est malvenu de jouer les procureurs en cette période où la France, confrontée à des événements tragiques, a su donner un exemple si vibrant d’unité nationale.
Justement, parlons-en, de cette actualité battue et rebattue jusqu’à la saturation.
Je ne joue pas les esprits chagrins par principe. Il y a, évidemment, des sursauts collectifs auxquels je n’ai ni l’envie ni le pouvoir de marchander mon adhésion : La Marseillaise qui résonne dans l’hémicycle pour la première fois depuis 1918, la réactivation de la devise nationale, les millions de Français qui font bloc contre les théologiens de la terreur et leurs ouailles militarisées. Mais cette adhésion, en l’occurrence, a trouvé très vite ses limites. Et des limites cruelles. Je n’ai pu me défendre d’un malaise croissant à mesure que se déployait la réaction nationale – et mondiale – à l’événement. Passons sur les naïvetés, les contradictions et les hypocrisies de cette «marche républicaine» à laquelle, comme bien d’autres, je n’ai pas jugé bon de m’associer : elles ont été suffisamment dénoncées. Passons également sur l’appel à manifester de nos gouvernants : on l’a rappelé avec raison, ceux qui ont la charge de la France doivent se donner les moyens de la guerre qu’ils prétendent mener, et non arpenter le pavé; s’ils le font, c’est au risque d’une pitoyable confusion des genres. Ce que j’ai déploré par-dessus tout, c’est le déluge de sentimentalité républicaine et de bigoterie citoyenne qui s’est arrogé le monopole de la réponse à l’événement. Malheur aux mauvais esprits qui ne se sentaient pas à l’aise dans ce sulpicianisme généralisé. Honte à qui doutait, si peu que ce soit, de la portée et de la consistance de cette unanimité planétaire. L’excommunication guettait. Comme si, à l’intégrisme des fanatiques, il avait fallu opposer l’intégrisme d’une effusion mondialisée qui refusait de penser plus loin que les trois mots de son slogan.
Je veux bien admettre que tout événement d’envergure engendre – et réclame – ses symboles et ses emblèmes. Je veux bien faire la part, légitime jusqu’à un certain point, des emportements émotionnels. Mais par pitié, qu’on réfléchisse un peu. Était-ce la meilleure manière de défendre la liberté d’expression que de brandir, et de propager jusqu’à la nausée, une formule qui relève davantage de la créativité publicitaire que de l’esprit critique ? Était-il bien inspiré d’abriter derrière ce slogan minimaliste les interrogations redoutables que suscite l’événement ? Et de le laisser conquérir le pouvoir exorbitant de séparer bon grain et ivraie à l’échelle mondiale ?
J’ai l’impression, tout bien pesé, que la France s’est offert à peu de frais une courte flambée d’unité nationale sous l’œil attendri de la planète. Elle est d’ailleurs coutumière, depuis quelques décennies, de ces accès de lyrisme massifié : élection de Mitterrand en 1981, coupe du monde de football en 1998. Rappelons-nous qu’à la faveur de ce dernier événement, de doctes éditorialistes nous annonçaient, ni plus ni moins, la fin des ghettos urbains, l’euphorie interethnique et l’extinction du lepénisme. Il n’existe pas, hélas, de camisole assez forte pour retenir ce genre d’élan lyrique : il est voué à ressurgir de loin en loin, car il constitue le pendant machinal de la dépression structurelle dont souffre le pays. On gravit d’autant plus vite les pics de l’exaltation qu’on s’est embourbé plus péniblement dans la mésestime de soi. Nul doute que la France a trouvé, en ce début d’année, l’occasion rêvée de s’affranchir momentanément de la pesanteur déclinologique, en battant le rappel d’une Histoire où sa cause s’identifiait à celle de l’humanité : cette occasion, rien ne m’empêchera de penser qu’elle l’a saisie avec une fièvre qui donne la mesure de son malaise et de sa détresse plus que de son énergie.
Car c’est bien l’énergie, le fond du problème. L’énergie, c’est-à-dire l’affirmation de soi sans faille ni accroc. L’aptitude à affronter des situations. L’action fondée sur une estime confiante de ses ressources. La connaissance lucide de ce qu’on peut et de ce qu’on ne peut pas. Tout le contraire, en somme, de cette France trop faible et trop peu créatrice où nous vivons depuis des années. Les décharges de rhétorique et les bouffées de principes, comme celles que nous venons de connaître, planent trop haut pour empêcher le cours ordinaire des petites abdications quotidiennes, des reculades à peine perceptibles, du défaitisme maquillé en compromis nécessaire : sous les vibratos de la communauté lyrique, la société réelle n’en continue pas moins de se déliter. Une manifestation d’union nationale a beau rassembler des millions de gens, elle ne saurait ni racheter ni faire oublier des années d’abandon, de lâcheté et d’impuissance dont le pays tout entier est comptable. Et elle ne saurait servir d’alibi à la reconduction, pour les années à venir, de cet abandon, de cette lâcheté et de cette impuissance. La France a besoin aujourd’hui de se reconquérir non dans l’azur des valeurs, mais dans le détail de chacune de ses circonstances, dans chaque parcelle de sa durée, dans chaque portion de son espace symbolique et de son territoire effectif : elle a moins besoin de dimanches exaltés que de semaines patiemment combatives.
Je me souviens qu’Hélie Denoix de Saint-Marc, mort il y a un an et demi dans l’indifférence à peu près totale des médias, racontait qu’un jour, sa mère occupée à repriser un vêtement lui avait dit : «Le courage, c’est comme la couture : un point après l’autre.» J’ai envie d’ajouter : la France aussi. Un point après l’autre, un point à côté d’un autre, sans souci de visibilité ni crainte de l’insignifiance. C’est d’avoir oublié qu’il n’y avait ni combat anodin ni front négligeable que nous sommes menacés de périr aujourd’hui. Je crois davantage à l’enseignant qui s’obstine à faire faire des dictées à ses élèves, s’attirant ainsi les foudres conjuguées des parents et de l’inspection pédagogique, qu’aux foules qui communient dans les valeurs de la République. Je fais d’ailleurs le pari qu’il existe, cet enseignant – lui, et tous ceux qui estiment qu’une «idée de la France» les traverse, dont ils s’efforcent jour après jour d’être les garants intransigeants. Faire ce pari, c’est desserrer un peu les mailles de mon chagrin, et laisser filtrer ce que je n’ose pas appeler une espérance.