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08/04/2015

La Queue de Roland Thevenet, par Élisabeth Bart

Photographie (détail) de Juan Asensio.

IMG_01822b.jpgEmpruntant leur nom à la dernière rivière européenne au cours naturel, les Éditions du Bug sont nées à l’initiative de deux écrivains, Bertrand Redonnet, qui vit en Pologne, et le lyonnais Roland Thevenet (1). Comme cette rivière, frontière entre la Pologne et la Biélorussie, leur ligne éditoriale se veut une frontière entre la marchandise vendue sous le nom de littérature et «le monde sensible, poétique et littéraire». Cette entreprise, qui se fie au «bouche à oreille» au lieu du marketing et de la publicité, ose parier sur la force de la parole poétique dans un monde dominé par le calcul. Deux romans inaugurent la maison : Le silence des chrysanthèmes de Bertrand Redonnet et La Queue de Roland Thevenet.
La Queue ! Ce titre trivial, apparemment racoleur, provocateur, assurément déplaisant, est en réalité diablement ironique puisqu’il pourrait bien renvoyer, in fine, à la queue du Malin tel que le représentent certains tympans médiévaux. Motif central dans le roman, la queue n’est au départ qu’une idée de marketing géniale, celle du protagoniste, Félix Sy, qui fait fortune en inventant cet accessoire, imitation de la queue des animaux accrochée aux fesses, devenu une mode planétaire. Ce motif revêt ensuite une signification symbolique complexe au fil d’une narration qui réactive les codes des genres traditionnels – roman picaresque, roman d’apprentissage – et aboutit à une fable pour notre temps. La fiction d’une mode grotesque, après tout aussi vraisemblable que la république islamique de Michel Houellebecq dans Soumission, devient l’allégorie de la civilisation chrétienne occidentale affaissée sous le poids de l’uniformisation par le marché et du triomphe d’une pseudo-universalité : «l’ultra-libéralisme […] n’est, en terme religieux, que la ruse la plus aboutie du diable» (p. 261), écrit Roland Thevenet à la suite de Baudelaire, selon lequel la plus belle ruse du diable est de persuader qu’il n’existe pas. Non sans insolence, La Queue rappelle son existence.
Cette queue, invention burlesque dont Félix Sy lance la mode au début du XXIe siècle, que portent les plus grands de ce monde comme les plus humbles, apparaît comme l’emblème cocasse de l’ultra-libéralisme que d’autres nomment le «management mondial», le «technocapitalisme», le «capitalisme intégré», la «mondialisation», la «globalisation», autant de termes qui renvoient à des visions différentes du régime planétaire actuel : signes de notre impuissance à le rendre intelligible, dernière ruse du diable qui, étymologiquement, est celui qui divise ? La queue uniformise par le ridicule, elle relie et met sur le même plan les personnages historiques tels Bill Clinton et Monica Lewinsky, et les personnages de fiction. Le plus drôle et le pire, c’est que tous finissent par consentir à la porter, sauf Romain, le fils cadet de Félix, exilé en Grèce. Ceux qui la portent ne la voient pas, ne se voient pas. La queue dévoile leur conformisme, leur servitude volontaire, l’envers du monde qu’ils construisent.
Á cet égard, on pourrait rapprocher La Queue de Soumission, le dernier roman de Michel Houellebecq, s’il n’était entre eux une différence radicale. Chez Houellebecq, le protagoniste narrateur, prototype du nihiliste, finit par se soumettre à la république islamique; d’ailleurs, il ne se prend jamais pour un rebelle. Le personnage de Roland Thevenet, Félix Sy, est autrement plus complexe : il joue le jeu social en maître du jeu, il ne se soumet pas. Né en juin 1940, en pleine débâcle, il apparaît comme un sismographe du siècle dernier et il incarne en même temps une force de résistance à l’effondrement d’une civilisation. Le récit de sa vie montre, dans le sillage de Philippe Muray, ce que cache le paradoxe du conformisme libéral libertaire : derrière l’ordre du monde actuel qui «achète» tout, la décomposition sociale par l’individualisme, la falsification du langage par la propagande marchande, le nivellement de l’art et de la littérature par le relativisme. Fable métaphysique, La Queue va bien au-delà de la satire des mœurs et de la société.
La décomposition de la société occidentale est rendue visible par une structure narrative complexe. L’auteur multiplie les points de vue dont l’ensemble obéit à un regard rétroactif, celui d’après la chute du mur de Berlin. Ainsi, dans l’histoire recomposée à travers la vie de Félix Sy, de 1940 à nos jours, on ne trouvera pas une seule allusion à la guerre froide, à la lutte contre le totalitarisme communiste, qui occupaient le devant de notre scène politique et intellectuelle jusqu’en 1989. Indirectement, le roman montre à quel point l’histoire de l’Est a brouillé pendant longtemps la visibilité de celle de l’Ouest.
C’est d’abord la multiplication des lieux de l’action qui reflète l’état de décomposition sociale. On se souvient que dans l’ensemble de La Comédie Humaine de Balzac, l’opposition entre Paris et la province évoque la dynamique socio-économique du XIXe siècle : les ambitieux «montent» à Paris. L’ascension de Félix Sy qui, dans les années soixante, «monte» de la Nièvre à Paris, en passant par un séjour à New York, reflète encore cette dynamique qui se brise à la fin du XXe siècle. Ses héritiers essaiment dans les capitales où se concentrent activité et richesse : Richard, le fils aîné, dirige la filiale Sy à New York, Sébastien, le petit-fils, gère la fortune familiale à Paris, Anne-Laure, l’épouse séparée du fils cadet, est Commissaire européen à Bruxelles. Ainsi, dans la première partie du roman, passant d’un lieu à l’autre, du point de vue d’un personnage à un autre, la narration traduit cette dynamique d’expansion, horizontale, et son revers. D’une part, si les héritiers sont les seuls à bénéficier de ce nouvel ordre économique, c’est au prix de l’éclatement de la cellule familiale, socle des sociétés traditionnelles. Les membres du clan Sy ne se fréquentent plus; séparés géographiquement les uns des autres, ils ne sont reliés que par des intérêts économiques : «De famille, ils ne possédaient que le nom» (p. 27). D’autre part, ce nouvel ordre économique mondial morcelle, divise le monde comme il ne l’a jamais été dans le passé. Á l’insouciante opulence de Richard à New-York, s’oppose l’engagement de Romain, le fils cadet qui a refusé le rôle d’héritier, dans une manifestation à Athènes. Alors que Richard, homosexuel, joue au rebelle avec son compagnon d’origine cubaine, Romain cherche à saisir la réalité des faits, sur les pas de sa mère Lisa qui fut journaliste, victime d’une balle perdue en 1972, lors du Bloody Sunday, qui la laissera paralysée. De la tragédie irlandaise à la crise grecque, c’est toute l’histoire de l’Europe des dernières décennies qui est convoquée, l’histoire d’un continent déraciné de son passé, de sa culture, en ce moment précis où «dans le soleil déclinant, l’Acropole incarnait de tout son marbre le douloureux assombrissement du miracle grec» (p. 58) tandis que revient une misère qu’on croyait révolue.
Ensuite, la temporalité de la narration met en évidence la disparition de l’ancienne civilisation rurale, profondément ancrée dans la tradition chrétienne, et la décomposition sociale et culturelle qui en est le corollaire. La première et la quatrième partie situent l’action dans notre décennie. Au départ, le lecteur se croit embarqué dans un roman policier avec la disparition du vieux Félix Sy qui ébranle sa famille et risque d’ébranler le monde entier. Cette énigme introduit une longue analepse qui retrace la vie du protagoniste dans les deux parties centrales du roman.
Nourrisson trouvé dans une campagne de la Nièvre, seul survivant d’un accident de voiture où ses parents ont perdu la vie, Moïse sauvé des routes de l’exode, Félix est recueilli par un prêtre, Guillaume. Les épisodes de sa jeunesse, puis de sa vie d’adulte à Paris, forment le roman de son apprentissage, autrement dit, dans cette période de mutation, l’apprentissage de l’adaptation à un monde auquel l’éducation de Guillaume, son tuteur, ne l’a pas préparé.
Toutefois, l’épisode de l’enfance de Félix est capital, c’est lui qui livrera la clé de l’énigme de sa disparition soixante-dix ans plus tard, dévoilant le fond métaphysique de la fable marqué par les empreintes de Barbey d’Aurevilly (p. 101) et Bernanos (p. 96). L’atmosphère de Decize, bourgade de la Nièvre où grandit Félix dans les années d’après guerre, est celle d’un monde encore catholique en voie de décomposition. Si Félix découvre, dans l’éducation qu’il reçoit, la poésie du catholicisme d’avant Vatican II, la beauté de la liturgie, le mystère du sacré dans les ombres de l’église, s’il reçoit aussi affection et tendresse, il est entouré d’adultes qui l’ont accueilli pour des raisons confuses, dans des circonstances troubles. Á cause de lui, le prêtre et sa sacristaine, son tuteur et sa mère nourricière, forment un couple sacrilège traversé d’obscurs désirs. Eux qui se veulent des parents spirituels, découvrent la complexité du désir qui entache cette filiation. Les dilemmes du prêtre, aux accents bernanosiens, qui se sent coupable de son amour trop humain pour Félix en contradiction avec sa vocation, annoncent les conflits au sein de l’église catholique qui apparaîtront au grand jour dans la période du concile Vatican II. Ce combat spirituel épuise Guillaume de sorte qu’il ne parvient pas à révéler à Félix l’entière vérité sur ses origines. Cet épisode pose la question de la filiation qui traverse tout le roman et, à travers elle, la question de l’héritage, de la transmission.
En effet, Félix Sy se fraie un chemin dans ce nouveau monde, en rupture avec son milieu d’origine et son tuteur, mais son apprentissage social se double d’une quête spirituelle : quête des origines, quête du père et de «repères», aurait dit Lacan, du latin reperire, retrouver. Reperire parentes, retrouver ses parents. Il ne s’agit pas seulement d’aller au-delà du mensonge par omission de Guillaume, son tuteur, mais de traverser les mensonges de l’époque, les quêtes illusoires qu’elle propose dans son langage falsifié. Au cours de son itinéraire, Félix Sy se lie d’amitié avec Jack Kerouac, belle invention romanesque qui rend lisible l’évolution de l’Occident de l’après-guerre à nos jours. Pour Roland Thevenet, la décomposition de l’Europe ne s’accélère pas à partir de mai 68, mentionné une seule fois, mais à partir des années cinquante où l’ultralibéralisme américain commence à triompher.
Félix découvre ce nouveau monde aux États-Unis où l’entraîne Jack Kerouac, qui lui rappelle Guillaume, son tuteur, «un Guillaume qui, en lieu et place du séminaire, aurait bourlingué sur les routes, plutôt que des habits noirs, portait des chemises à carreaux» (p. 154), mais un «Guillaume sans clocher égaré de toute sa viande dans le siècle, en quête de tout et sans solution de rien, un Guillaume authentiquement déraciné de sa Tradition, mais qui rechercherait encore, ainsi qu’un Quichotte hagard, à s’abreuver à son puits partout où elle n’était plus» (p. 160). De même, Félix rappelle à Kerouac son frère Gérard mort à l’âge de neuf ans qui a inspiré le roman Visions de Gérard qu’il vient de terminer : «Gérard aurait vécu, il aurait gardé ce visage de saint rude et joyeux rescapé de l’enfance […] cette façon de se sentir chez soi tout en étant perdu, malade presque, cette santé emplie d’allant, et si totalement déroutée» (p. 173). Entre ces deux déracinés qui reconnaissent en l’autre le père ou le frère, «la fraternité prenait du sens, sans menacer jamais de briser leur solitude respective» (p. 174).
Dès lors, parce qu’il a saisi le sens profond de la quête et de l’œuvre de son ami, Félix comprendra par la suite leur falsification par la propagande marchande dans la langue du libéralisme libertaire qui se propagera en Europe au fil des décennies, falsification qui résume et illustre la falsification de l’art et de la littérature aujourd’hui. Il perçoit d’emblée que «la route» n’est qu’une illusion, «une chimère de plus» (p. 159), le chemin des déroutés, ces déracinés spirituels en «état de non-quiétude permanent», un état qu’il convient d’entretenir «telle la flammèche du lumignon préservée par les fidèles au pied d’un saint d’une chapelle», un état qui «formait un trésor pour subsister indemne dans ce monde où, depuis l’après-guerre, l’anesthésie de toute douleur était si vive, qu’on répétait partout qu’il était devenu absurde» (pp. 157-8). Le sens profond de la quête de Kerouac se trouve dans Visions de Gérard, ce roman qui raconte l’agonie de son frère, en adoration contemplative de la Croix du Christ. Pour Kerouac, «Gérard, c’est le premier d’entre nous, le premier des beatniks ! […] Beatnik exprime simplement ce lien qu’il y a entre être foutu pour un monde, et ravi par un autre !» (pp. 172-3). L’indemne : c’est ce que veut Kerouac dans un monde où le matérialisme consumériste achète tout, salit tout, détruit tout. Mais ce n’est pas ce qu’ont retenu la légende ni le mouvement beatnik qui engendrera le mouvement hippie appelé à traverser l’Atlantique. Si Kerouac n’a pu imaginer que son œuvre serait récupérée par la propagande marchande, Roland Thevenet le constate non sans causticité: «Parce que du beatnik, on en débiterait en tranches, pour vendre et pour servir à manger ! Dans la démence d’un monde qui ne croyait plus en rien, son cours même ne cesserait plus de grimper et d’affoler les marchés» (p. 188). Á New York, Félix côtoie quelques spécimens de ce qui deviendra la «génération beatnik». C’est l’occasion pour le romancier de peindre une galerie de portraits, savoureuse et drôle, de ces «rebelles» déjà consommateurs ainsi que leurs mœurs (la liberté sexuelle), leur mode de vie, qui annoncent l’idéologie peace and love, le New Age, et autres charlataneries actuelles. La religion est reléguée au marché des idées, aboutissement du processus de la sécularisation: «On devenait un saint à peu de frais, en trente leçons sur un recoin de son matelas» (p. 182).
En définitive, ni Guillaume ni Kerouac n’auront incarné le père que Félix recherche. Après son retour en France, au cours des décennies suivantes, il semble s’adapter à ce monde nouveau. On le suit au fil du temps dans son ascension sociale, on pourrait croire qu’il a abandonné sa quête quand il entre comme dessinateur dans le journalisme, au sein de l’empire Lazareff. Avec France Soir, Elle, Cinq colonnes à la Une à la télévision, les Lazareff engagent une mutation du journalisme qui amorce le passage à ce qu’on nomme aujourd’hui la «communication». Le parcours professionnel de Félix en dévoile les effets : l’idée de rébellion deviendra veuve (2), comme l’écrira Philippe Muray plus tard. En d’autres termes, toute œuvre littéraire ou artistique, récupérée par ladite communication, sera inévitablement détournée, falsifiée.
En devenant une mode, la quête de Jack Kerouac a perdu sa substance. De même, la quête de Félix s’abîme dans une expérience artistique qui se dégrade progressivement comme l’indique le motif de la queue. Au départ, dans son adolescence à Decize, Félix est pris de passion pour le dessin qu’il apprend en autodidacte en reproduisant les œuvres d’art de l’église, la faune et la flore dans la nature. Il découvre ainsi par lui-même les notions de profane et sacré, naturel et surnaturel, le mystère de l’incarnation. C’est en observant les animaux qu’il trouve son motif, la queue, symbole de «mouvement» et de «panache», «les deux ressources essentielles de la vie» (p. 116) et simultanément, le plaisir que lui procure sa propre queue. L’élan créatif se confond avec la jubilation de la chair dans une joie sauvage, innocente. La signification de ce motif change quand Félix devient caricaturiste et dessine, dans la tradition des hommes-animaux de Grandville, les humains avec une queue car «la queue était bel et bien le prolongement de l’esprit qui ressent le corps, et la façon de l’arborer une marque de ce style, dont Buffon affirma un jour qu’il faisait l’homme» (pp. 210-1). Félix n’est plus dans l’admiration spontanée de la beauté de la nature ni dans la création innocente. Ce passage par la caricature est un échec, «ses dessins n’avaient donné que des résultats décevants» (p. 236). C’est alors que lui vient l’idée de lancer une mode. Au lieu d’une œuvre d’art singulière, il invente un objet destiné à la reproduction ad libitum, une marchandise qui usurpe toutes les fonctions traditionnelles de l’art occidental : la fonction sociale, la fonction émotive et surtout la fonction symbolique (3). Toute création, après Jack Kerouac, étant vouée à la récupération, inéluctablement falsifiée, Félix trouve la parade en vendant son talent : défi au diable, auquel il n’a pas vendu son âme, comme le révèle le dénouement. Car la queue que chacun porte désormais, aveugle à son propre ridicule, à sa bêtise, dévoile à la face du monde actuel l’image grotesque du Malin qui l’anime.
Qui rit du diable croit en lui et de ce fait, ne lui appartient pas. La Queue est une réjouissante fable qui fera peut-être grincer les dents de ceux qui n’y croient pas.

Notes
(1) Auteur de plusieurs essais et pièces de théâtre, Roland Thevenet anime un blog polémique sous le nom de Solko. La Queue (Éditions du Bug, 2015) est son premier roman publié.
(2) «La rébellion est une idée veuve en Europe», Philippe Muray, Post coïtum, animal festif est in Exercices spirituels III (Éditions Les Belles Lettres, 2010), p. 1265.
(3) La fonction sociale : «manifester l’appartenance à une classe, un clan, une tribu, revendiquer un soutien individuel à une cause, une entreprise, un parti, signifier une orientation sexuelle, un engagement personnel au sein d’une secte ou d’un syndicat». La fonction émotive : «[…] n’importe quel individu serait à même d’exprimer les recoins les plus inexplorés de sa personnalité, ainsi que ses goûts et ses désirs les plus secrets. […] Entre les gens portant mêmes queues pourraient s’exprimer des accointances et des connivences». La fonction symbolique : «L’époque se diluait dans la facilité de mœurs et le libéralisme des porte-monnaie : aller dans la pré-histoire de l’espèce rechercher cet attribut perdu pour en parer le postérieur de tous ses membres, n’était-ce pas affirmer un symbole universel d’égalité ?» (p. 237).