Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Contre les Français de Manuel Arroyo-Stephens | Page d'accueil | Apologia pro Vita Kurtzii »

05/02/2016

Delphine de Vigan, verbiage autofictif en pays défait, par Pierre Mari

,;,,;,;.jpg

Photographie (détail) de Juan Asensio.

1410660701.jpgPierre Mari dans la Zone.





22978692811_216395eb23_o.jpgJ’ai toujours trouvé étrange l’idée – peu étayée, en général, comme si elle s’imposait de soi – selon laquelle il faudrait ne parler que des bons livres, et ne pas sacrifier aux autres une once d’énergie intellectuelle et stylistique. Je vois mal pourquoi on se priverait du témoignage que les livres médiocres ou exécrables, surtout lorsqu’ils rencontrent le succès, nous offrent sur l’époque et l’état des esprits. D’autant qu’ils ont ce singulier mérite, pour peu qu’on les interroge, de nous montrer, à nu, ce qu’un supplément de talent ou d’exigence aurait peut-être contribué à voiler.
Soit, donc, l’un de ces livres outrageusement mauvais qu’on croirait encensés à raison même de leur indigence : D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan (1). Outre le prix Renaudot, l’auteur peut se targuer d’un grand chelem laudatif, d’Alain Finkielkraut à Femme actuelle (2). S’il fallait reconnaître un talent à Delphine de Vigan, ce serait celui de ratisser très large, et de tabler avec raison sur la nigauderie journalistique de ceux-là mêmes qui s’érigent en ultimes dépositaires de l’esprit critique. Il y a en effet, chez elle, de la pâture pour tous les genres de gogos : les gogos imbibés de Doubrovsky et Genette que le moindre fumet d’autofiction plonge en pâmoison intellectuelle (Finkielkraut, mal inspiré dès qu’il s’agit de littérature «vivante», aura infligé aux auditeurs de France-Culture un pénible numéro de balourdise frétillante), les gogos tremblotants et excités à l’idée qu’un écrivain français connu ouvre quelques lucarnes et persiennes sur sa «vraie vie» (Delphine va au Super U le samedi soir, Delphine mange une amande salée et manque de s’étouffer, Delphine est la compagne de «François», célèbre animateur d’une émission littéraire), les gogos prêts à ravaler tout jugement – et même toute titillation d’ennui ou d’impatience – lorsqu’on leur livre, dans la même fournée démocratique, les transes sublimes de la créatrice (la panne d’écriture, la difficulté de revenir à la fiction après le livre précédent) et les affres prosaïques de Mme Tout-le-Monde (je suis affreusement maladroite en société, mes enfants passent le bac et je vais me retrouver seule à la rentrée, l’homme que j’aime n’est jamais là ou presque, etc.), les gogos qui s’imaginent, tel ce lecteur de Chalon-sur-Saône évoqué ou inventé dans les dernières pages, toucher l’essence même de l’énigme littéraire pour peu qu’un texte les mette au défi de départager «autobiographie» et «pure fiction».
Trêve (très provisoire) d’une cruauté dont il m’importe bien peu qu’on la prenne pour de l’arrogance, du mépris ou de l’aigreur.
J’ai pour principe, quand j’ouvre un livre étiqueté comme «roman», de m’ouvrir moi-même, sans réserve et en toute candeur, à l’histoire qu’il me raconte et aux échappées neuves qu’il est capable de m’offrir sur la façon de raconter (ou de ne pas raconter) une histoire. J’ai beau, au fond de moi, n’attendre strictement rien d’Emmanuel Carrère, Lydie Salvayre, Mathias Enard, Sylvie Germain ou Jean Echenoz, je leur garantis, s’il m’arrivait d’ouvrir de nouveau un de leurs livres, cet état de disponibilité innocente où doit résonner tout incipit romanesque. Je crois même n’avoir jamais boudé l’étrange plaisir qui consiste à s’en laisser conter un peu plus qu’il n’est légitime ou raisonnable. (Ce n’est pas une mauvaise méthode critique, soit dit en passant, que de créditer un roman au-delà du point où il a fait banqueroute : d’abord parce qu’on le prend bien plus au sérieux que ne le fera jamais la clique de ses thuriféraires, ensuite et surtout parce qu’on voit apparaître, en pointillés fantomatiques, la trajectoire que l’auteur, faute d’élan, de talent, d’honnêteté ou de courage, s’est avéré incapable de suivre. Faire des hypothèses charnelles là où il n’y a qu’ectoplasmes n’est jamais une opération vaine.) Je ne crois pas, en ouvrant le livre de Delphine de Vigan, avoir failli à ces principes bien ancrés.
Qu’est-ce que nous raconte, donc, D’après une histoire vraie ? Une crise, ou plutôt un emboîtement de crises. Après son dernier livre, consacré à sa mère bipolaire, la narratrice-romancière est la proie d’un désarroi qui va bien au-delà de la simple panne d’inspiration. C’est à la faveur de ce vide borderline que le «personnage» de L., femme séduisante et fascinante rencontrée dans une soirée, va s’insinuer dans son quotidien, puis s’emparer des commandes d’une existence tellement désocialisée qu’il ne se trouvera personne pour l’en empêcher. Non seulement L. enverra, aux proches de la narratrice, des messages censément signés de celle-ci, pour leur faire part de son intention de rester seule et de se consacrer exclusivement à son prochain livre, mais elle s’évertuera à orienter la crise d’inspiration littéraire vers la seule issue qu’elle juge viable : ce serait, à ses yeux, une erreur et une régression de retourner à la fiction après Rien ne s’oppose à la nuit (3) («Les gens […] ont leur dose de fables et de personnages, ils sont gavés de péripéties, de rebondissements. Les gens en ont assez des péripéties bien huilées, de leurs accroches habiles et de leurs dénouements. […] Les lecteurs, tu peux me croire, attendent autre chose de la littérature et ils ont bien raison : ils attendent du Vrai, de l’authentique, ils veulent qu’on leur raconte la vie, tu comprends ? La littérature ne doit pas se tromper de territoire.») Acmé de cette relation faite de sollicitude, d’envahissement et de brouillage des identités, L. séquestre brièvement l’écrivain et adresse à son éditrice, sous le nom de Delphine, un manuscrit dont celle-ci n’a jamais écrit le moindre mot. Exit finalement L., qui s’arrange pour emporter avec elle les preuves tangibles de son existence : la narratrice ne l’ayant jamais présentée à personne autour d’elle, le soupçon d’invention névrotique ou psychotique viendra rôder, entre autres hypothèses, dans les dernières pages du livre.
Passons sur le fait que cette histoire relève à la fois du déjà-vu et du déjà-lu. On pourrait facilement dresser la liste des romans et des films, ces dernières années, qui ont raconté la relation trouble, d’abord flatteuse puis difficilement contrôlable, entre un romancier et un lecteur admiratif – le plus célèbre étant le Misery de Stephen King, le plus récent (et sans doute l’un des plus sots) L’Amour et les forêts d’Éric Reinhardt. Personne, après tout, n’interdit à un écrivain de faire passer son aiguille et son fil dans un canevas galvaudé. Le malheur, avec Delphine de Vigan, c’est non seulement qu’elle ne possède ni fil ni aiguille, mais qu’elle distend les mailles du canevas au point de le transformer en succession de clichés flasques et de poncifs béants. De quoi se demander, au passage, si le fameux concept d’«autofiction», fabriqué et promu par des cuistres universitaires, aura eu d’autre productivité que d’alimenter des colloques oiseux et, surtout, de servir d’alibi commode à des écrivains que leur manque de tempérament constitutif rend incapables de trancher – trop englués dans leurs petits émois pour forger une histoire qui les emporte au-delà d’eux-mêmes, trop épris de colifichets narratifs pour affronter en toute radicalité les problèmes que pose l’écriture de soi. Le livre de Delphine de Vigan en étale la preuve sur 479 pages : ni histoire, ni témoignage. Le «réel» – ou ce qu’on suppose tel : les enfants, la relation amoureuse avec François, les conversations téléphoniques avec l’éditrice, les séances de dédicaces – n’y est jamais que ce qu’il est : plat, vain, atone, dépourvu de cette force motrice qui peut mettre la situation la plus ordinaire aux prises avec elle-même; l’«imaginaire» – ou ce qu’on suppose tel : la séquestration, la fuite dans la nuit, l’envoi du manuscrit apocryphe – n’obéit jamais qu’à la convention la plus désinvolte : certains épisodes font penser à ces dramatiques télé américaines doublées dans un français désincarné. Le réel n’est pas réinventé, l’invention n’est pas prise au sérieux. Quant à savoir où se produit le basculement du premier à la seconde, les péripéties ne piquent pas assez l’intérêt pour qu’on ait envie d’émettre une quelconque hypothèse.
On chercherait d’ailleurs en vain, dans cette histoire qui se veut pétrie d’étrangeté, un semblant de progression dramatique. La montée en puissance de l’emprise perverse est rythmée par des phrases d’une insondable balourdise, dont l’animateur d’un atelier d’écriture déconseillerait sans doute l’emploi à ses novices du samedi après-midi : «L. commençait à exercer sur moi une véritable fascination», «Le monde relationnel qui s’est instauré entre L. et moi s’accommodait plutôt bien des paramètres adultes de mon existence», «Je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui avait une telle intuition de l’autre, une sorte de sixième sens», «L. renforçait chaque jour son emprise», «L. s’est installée dans ma vie par une sorte d’envoûtement progressif», «J’ai souvent cherché quelle faille m’avait rendue si vulnérable». Le tout entrelardé de discussions littéraires d’une navrante circularité entre les deux femmes, l’une se faisant la pasionaria du Vrai et du Réel (les majuscules intimidantes ne sont pas de moi), l’autre arguant qu’»il n’y a pas de vérité», que «la vérité n’existe pas», que «toute écriture de soi est un roman».
J’ai souvent remarqué qu’un livre dont on a vite diagnostiqué le manque d’intelligence avait la générosité inattendue, au détour d’une page, de nous offrir un de ces concentrés d’ineptie qui nous délivrent de nos derniers scrupules. Les mauvais auteurs ont l’art – c’en est un : énigmatique à souhait – de précipiter notre jugement. Ainsi, à la page 85, cette phrase qui vaut son pesant d’allégeance à la nullité verbeuse d’aujourd’hui : «Si j’y réfléchis, L. s’est vite positionnée comme une personne ressource». Par simple pudeur, je n’oserai pas demander à Delphine de Vigan s’il est nécessaire de «réfléchir» pour parler la novlangue qu’on caquette dans les départements de ressources humaines et les cabinets de coaching. Ni comment il est possible de se prétendre romancière (et d’arriver à en convaincre tout le monde) quand on ignore que certains agencements de mots ont le don – ou plutôt la disgrâce – de plaquer plus bas que terre le potentiel psychologique, moral et dramatique de l’histoire qu’on raconte. Je me contenterai d’affirmer, sans autre forme de débat, que l’écrivain qui manie un lexique à base de «positionnement» et de «personne ressource» pourra s’échiner tant qu’il veut à gravir la pente du mystère des êtres : il roulera toujours dans le caniveau psycho-managérial.
Je l’ai dit à propos d’Emmanuel Carrère, je le répète avec l’impression de prêcher une évidence de plus en plus enfouie sous un tombereau de paresse et de veulerie : est d’abord écrivain celui qui refuse d’en passer par certaines phrases. Et ce n’est pas, je m’empresse de l’ajouter, affaire de banalité ou de lieu commun. Je n’ai jamais bien compris, à cet égard, l’ironie de Valéry envers la «marquise qui sortit à cinq heures». Une telle phrase ne se juge pas en soi. Elle tire sa justification de l’ensemble où elle s’inscrit – voisinage des autres phrases, paragraphe, passage, chapitre. Et de la même façon que le débit empêche momentanément l’eau de geler, un certain régime d’écriture interdit la coagulation du poncif ou de la banalité. On pourrait citer mille phrases «banales», chez les grands écrivains, qui ne le sont pas, justement, parce qu’elles participent d’une rythmique globale qui a besoin, ici et là, de moindres accentuations. La «banalité» peut être un point de passage nécessaire du singulier, voire de l’extraordinaire.
Aucune nécessité, en revanche, ne saurait racheter ou estomper la bêtise et l’indignité de certaines phrases. On en rencontre, hélas, à foison dans la littérature française contemporaine, même si toutes n’ont pas la perfection négative dont peut se prévaloir «L. s’est très vite positionnée comme personne ressource dans ma vie» : phrases journalistiques, phrases publicitaires, phrases-marketing inféodées aux attentes du consommateur, phrases s’escrimant à prendre la pose littéraire pour faire oublier qu’elles sont le produit de purs communicants, phrases chic à obsolescence programmée, phrases qui font le trottoir médiatique décolleté en avant, phrases de petits malins blanchis sous le harnais salonnier, phrases dévorées d’ambition consensuelle, phrases-couloirs où l’air du temps circule à loisir, phrases qui miment la pensée d’autrefois et la rhétorique d’antan, phrases-containers où s’entassent les déchets du cynisme post-moderne, phrases trempées dans la marinade psychologique ou sociologique la moins ragoûtante – et j’en passe, sans regret. Je résiste d’autant plus facilement à l’envie d’allonger la liste qu’un seul ressort, au fond, me paraît être à l’œuvre : l’envahissement de la littérature, au cours des dernières années, par le pire verbiage social. Constat déprimant, quand on pense que la littérature française a été, depuis le dix-neuvième siècle, la grande traqueuse et pourfendeuse du bric-à-brac sonore, jamais en mal d’invention, qui accompagne la mobilité accélérée des sociétés démocratiques. Ce sont des écrivains, pas des essayistes ni des philosophes, qui ont rédigé un Dictionnaire des idées reçues et une Exégèse des lieux communs. Flaubert et Bloy n’étaient pas seuls, tant s’en faut, à juger que le langage indexé sur les besoins sociaux du moment, et relayé machinalement par la voix commune, était l’ennemi par excellence de la littérature. Les écrivains français – jusqu’à une date qu’il serait intéressant de déterminer : voilà la matière d’un colloque que les universitaires n’organiseront jamais ! – ont bâti leur œuvre sur ce fondement, tacite ou affiché. Aujourd’hui, le retournement est complet : la littérature française est devenue l’hôtesse d’accueil, bienveillante et absolutrice, du verbiage engendré à jet continu et bouffées semi-délirantes par la société. La palabre protéiforme qui sert aussi bien à la gestion des petits conflits intimes qu’aux grands projets technocratiques y est chez elle, pieds sur la table et chemise déboutonnée. Les glacis protecteurs d’autrefois, les belles défenses hérissées, les exclusives cinglantes et orgueilleuses se sont effondrés. Disons-le, la littérature française contemporaine a des airs de pays occupé. Elle n’est sans doute pas mécontente de l’être, et de se dérober ainsi à une obligation essentielle que l’âge démocratique lui avait inspirée. Il faudra se décider, un jour, à prendre cette honte à bras-le-corps, sans naturellement s’illusionner sur la portée de l’opération.
Mais revenons in fine au livre de Delphine de Vigan. Je notais, en guise de remarque introductive, qu’un livre pitoyable méritait toujours d’être écouté. On pourrait, en prêtant à D’après une histoire vraie beaucoup plus de conscience de soi qu’il n’en a, considérer que le «roman» raconte une parabole très actuelle : celle de l’individu qui subit une puissante emprise extérieure, finit par s’en débarrasser, et n’a pas les moyens de comprendre que l’analyse de son aliénation et le récit de son affranchissement lui ont été soufflés, de bout en bout, par le verbiage qui traîne partout et imprègne tout le monde. Le livre a au moins la mince vertu – à son corps défendant et parfaitement ignorant – de nous faire toucher du doigt ce paradoxe ou cette contradiction de l’homme contemporain : obsédé d’autonomie, de préservation de son intégrité, d’affirmation de soi, hanté par les situations de harcèlement au point de les avoir codifiées jusqu’à la maniaquerie, prévenu de toutes les façons possibles contre les sectes, jaloux de son espace intime dès qu’il flaire un pervers manipulateur – incapable, pour autant, de voir que cette idéologie de la défense et illustration de soi qui l’imbibe jusqu’à la moelle ne fait qu’approfondir le sentiment individuel de vacuité, et instaure le plus poisseux, le plus invisible, le plus redoutable des esclavages; incapable, surtout, de comprendre qu’un ersatz de langage prélevé à la surface du petit for intérieur ou acheté à la grande foire sociale – c’est souvent la même chose, hélas – n’a jamais affranchi qui que ce soit. C’est cette «histoire vraie» qu’il aurait fallu écrire. Mais il fallait pour cela, bien sûr, être traversé par un frémissement d’esprit libre.

Notes
(1) Jean-Claude Lattès.
(2) «Une manière astucieuse, audacieuse, vertigineuse, et surtout, inédite» (L’Obs), «Une réflexion en acte, tout à fait convaincante, sur les pouvoirs du réel et de la fiction» (Le Monde), «Une œuvre insidieuse et subtile» (L’Express), «Un grand roman de la manipulation» (Le Point). Même Libération, qui fait un peu la fine bouche devant le «pathos bétonné» de l’auteur, trouve la fin «réussie et carrément savoureuse». Accordons cependant une mention à Marianne, bien isolé parmi ses confrères, qui a éreinté le livre en dix lignes.
(3) Jean-Claude Lattès, 2011.