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27/05/2016

Sur les bords de tout de François Sureau, par Élisabeth Bart

Photographie (détail) de Juan Asensio.

2063846574.jpgÉlisabeth Bart dans la Zone.





IMG_4173.jpgAcheter La chanson de Passavant, III : Sur les bords de tout sur Amazon.

Avocat le jour, écrivain la nuit, François Sureau élabore une œuvre aussi singulière que discrète. Publié en mars dernier, en même temps que Je ne peux plus voyager, récit sur la mort de Charles de Foucauld, Sur les bords de tout (1) continue La Chanson de Passavant (2005) et Sans bruit, sans trace (2011). Ces trois livres forment une trilogie, dont on peut lire chaque volume dans l’ordre qu’on voudra, puisque la plasticité de la forme – alternance de la prose et des vers, recours à tous les registres et types de discours –, offre une multiplicité de parcours au lecteur embarqué avec le lieutenant de vaisseau Patrocle Passavant des Baleines, personnage pour lequel la formule qui m’aime me suive semble avoir été inventée. Toutefois, si l’unité de la trilogie repose sur ce personnage, celui-ci prend dans ce troisième opus une dimension plus mémorielle que romanesque, témoin d’un passé et d’un monde engloutis. Passavant a désormais franchi «les bords de tout» et sa chanson, sans doute la dernière, se déploie dans la quête, ou plutôt l’attente, de l’ultime Révélation.
Aussi le titre Sur les bords de tout renvoie d’abord à la gageure d’une écriture sur le sable, sur les bords de l’océan éternel, que la prochaine vague du temps emportera comme si elle ne devait pourtant jamais l’effacer. On se souvient de l’officier de marine poète, frère du Wilsdorff de Schœndœrffer, «disparu en mer au large d’Adalbra, le 2 décembre 2004» (2), de sa légende transmise par un mystérieux narrateur dont le second manuscrit, celui de Sans bruit, sans trace, sera prétendument retrouvé dans des circonstances rocambolesques (3). De même, le livre que nous allons lire est censé avoir été retrouvé dans les papiers d’un certain capitaine X, tué au Mali le 13 août 2013, conseiller juridique du chef d’état-major du contingent, avec une annotation «à conserver pour l’éternité si cela existe». Cette annotation a été rayée, le dossier du capitaine X a été déclassé par une note dont il ne subsiste aucune trace (pp. 11-13). À travers cette fiction d’un écrit posthume attribué à un officier anonyme, l’auteur semble vouloir disparaître sur les pas de ses personnages. D’un livre à l’autre, l’écriture s’abandonne à la grâce de Dieu puisque Lui seul connaît la dissémination des écrits, l’ensemble de leur devenir, puisque Lui seul connaît l’entière Vérité.
Le capitaine X sera donc le dernier aède de la légende de Passavant qui fut son compagnon, son ami, dont il fait le témoin de sa propre quête de liberté et de Vérité. Le livre prenant dans son ensemble la forme d’un dialogue avec un absent, dont on ignore s’il est mort ou seulement disparu, c’est ce qu’on prend pour le néant – l’absence, l’invisibilité – qui est interrogé. Ce livre est écrit dans les Cyclades et l’on entend dans les noms Amorgos, Syfnos, Patmos, les rimes d’Homère et les versets de l’Apocalypse. Puisque le monde réel est un état de guerre permanent, puisque la route de Passavant et celle du capitaine X les ont conduits «d’une guerre à une autre guerre, jamais d’une guerre à la paix […] car il n’y avait aucune Porte de Sortie» (4), comme l’écrit Krasznahorkai, le soldat poète écrit pour témoigner et surtout, pour trouver une Porte de Sortie de l’Absurde, autrement dit, faire de sa route un destin. Dès lors, le lieu d’où vient le livre revêt une dimension hautement symbolique comme le dit le superbe poème Adieu aux Serbes (p. 26) :
«J’ai refermé sur nous la porte des mensonges
Au pied des rochers d’Amorgos

Je n’y croirai plus et je veux des vacances
Que d’autres aillent mourir et pour moi c’est Patmos

Où je rêve éveillé aux rêves qui nous rongent
Dans la grotte où l’Aimé écrivit ses silences».

Écrire de Patmos, c’est se tenir face à l’absurdité de l’état de guerre, du monde réel, ce qu’a su faire Passavant, c’est pourquoi le capitaine X s’adresse à lui lorsque lui revient le souvenir des guerres de Yougoslavie où ils ont vécu les mêmes horreurs :
« Tu n’es pas là et la guerre est absente
Pourtant tout me revient avec la houle lente […]

Tout me revient Passavant de l’Europe écroulée
Sous son poids et la pluie aux montagnes arrêtées […]

Je ne sais où tu es mon ami Passavant
Mais je dois t’avouer que je pleure souvent» (Adieu aux Serbes, pp. 24-6).

26736422815_7583e80d8e_o.jpgIl faut se tenir et tenir, face à la vieille Europe dont les anciens parapets se sont écroulés de guerres en guerres, du début à la fin du XXe siècle, il faut se délivrer du souvenir obsédant des guerres de Yougoslavie qui menace d’anéantir la mémoire d’une Europe où les fleuves de Bosnie-Herzégovine et de France chantaient, où la poésie et la beauté étaient présentes : «J’ai peur que Metkovic n’efface ma mémoire / Les châteaux de Nadja dans le petit matin / La forêt du Grand Meaulnes aux marais incertains» (p. 19).
L’absurdité de la guerre révèle l’absurdité non pas du monde en soi, mais de l’état actuel du monde. Passavant l’a bien compris, lui qui défie le monde par le retrait, le silence et le rire. Quand le bavardage universel, symptôme le plus affligeant du renoncement à penser, recouvre tout, autant faire l’idiot. C’est le portrait que peint notre capitaine de son ami : « Je crois qu’il semblait bête à beaucoup de gens. Passavant ne présentait pas d’idées. […] Il refusait de débattre, mais comme il n’entrait dans ce refus aucune morgue, comme ses silences étaient pleins d’amitié, personne ne songeait à lui faire un reproche, même aujourd’hui où le monde est devenu si bavard qu’il se fâche quand on se tait» (p. 17).
Rire en silence de ce monde absurde, c’est le premier pas dans la dissidence. Une veine satirique parcourt tout le livre. Par le truchement de ses deux personnages, François Sureau moque nos gouvernants : «Nous passons l’archipel des Hortefages / Nous longeons les îles guéantiques / Sous les pompes de Walls le déroulé du large» (p. 21) et prend congé de notre pays non parce qu’il ne l’aime plus mais parce qu’il a perdu son âme : «France ô ma France très belle / Tu as pété la manivelle / Limé les freins coulé la bielle / Ton âme usée de bartavelle / Gagne les vieux des péronnelles / Et moi je monte en caravelle / Je te fais mes adieux» (p. 23). S’il se rappelle de sa jeunesse, celle des «enfants des seventies» qui défilaient «sous les bannières noires du bien» (p. 75), c’est pour arriver à un constat lucide sur ces générations «victimes de Kerouac, Simon et Garfunkel» (p. 72) qui se retrouvent « Avec la thune aux lèvres et les banquiers au cul» (Concert au FMI, p. 76). Comment en est-on arrivé là ? Le rire du sage Passavant nous ouvre les yeux à travers la satire drôle et caustique du musée du quai Branly dont, «à l’intérieur, l’architecture est gastrique. On se promène dans un intestin de cuir clair, poussé vers les sphincters électroniques de l’entrée par une foule hostile» (p. 34) (5), foule qui se presse pour ne rien voir puisque les objets exposés ont perdu toute signification et que malgré leur visibilité, ils sont absents. Emblème du déracinement généralisé, de l’ignorance sous l’apparence du savoir, ce musée renvoie l’image d’un monde qui, ayant perdu le sens du sacré, descend inéluctablement dans les égouts.
Est-il une autre voie que celle des égouts, une porte de sortie de l’Absurde ? Le capitaine X veut se retirer de ce monde : «Je ne sais pas où j’irai. Dans un pays à peu près vide, par exemple au nord d’Obock […] mais où que j’aille, j’espère que tu viendras me voir» (p. 48). Un souvenir lui revient, un signe de Passavant qui, de retour des opérations, lui donnait rendez-vous au château de Sassetot, ancienne résidence de l’impératrice Élisabeth d’Autriche transformée en hôtel désuet, près d’Étretat, d’où ils descendaient vers la plage abandonnée : «L’endroit s’appelait "les petites dalles" : une jetée, trois cabines impériales où nichaient des chats sauvages, les restes démantelés d’un petit phare, et devant nous l’Atlantique jusqu’au gouffre de Bartlett. […] Passavant ne laissait rien au hasard» (p. 66). Sur les bords de l’Atlantique jusqu'à gouffre de Bartlett : c’est là qu’il faut aller pour découvrir l’autre monde dans le monde. Au prétendu savoir des maîtres du monde – ceux qui disposent absurdement dans un musée les traces des civilisations qu’ils ont méprisées et détruites –, s’oppose le monde de Passavant, incommensurable : « Il n’y a qu’un seul océan / Jeté partout où on le voit / C’est l’univers de Passavant / C’est notre mer toujours devant» (Notre monde, p. 47). Et plus encore, sous la surface de l’incommensurable, l’invisible, l’insaisissable, l’inconnaissable : le gouffre.
Les figures de l’océan et du gouffre marin (le gouffre de Bartlett, la fosse des Somalis, la fosse d’Arnegada), récurrentes dans le livre, rappellent à l’humanité sa fragilité et son ignorance. Le sentiment de l’Absurde n’a-t-il pas été engendré par la prétention à tout savoir, à tout maîtriser, ou plus exactement, par le bouleversement radical et irréversible dont parle le Korim de László Krasznahorkai dans La venue d’Isaïe, le fait que «la raison avait, pas à pas et impitoyablement, débarrassé l’humanité de ce qui n’était pas» (6) ? En réalité, nous savons que l’incommensurable, l’invisible sont, et la raison nous ment quand elle nous fait croire que ce qu’elle ne saisit pas, n’existe pas. «Ici, nous ne connaissons que des énigmes» dit le capitaine X, sur les bords des gouffres qui recèlent l’immémorial : «Je me souviens en pure perte des tempêtes, des abîmes, des marins glissant dans leurs cuirassés morts vers le fond, le gouffre de Bartlett, la fosse d’Anegada, là où nulle lumière ne parvient plus, parmi les fantômes transparents des poissons millénaires. Je me souviens de notre fragilité, derrière les tourelles, sur cette mer verte dont chaque paquet roulant sur le pont paraît contenir tout l’univers, tout l’univers à son début, quand la terre était vague et vide et que l’esprit de Dieu planait sur les eaux» (p. 38).
Si les sonars et les calculs permettent aujourd’hui de mesurer la profondeur des gouffres, ceux-ci n’en demeurent pas moins invisibles, inaccessibles. Dans le poème Père du désert et de l’océan, François Sureau convoque Hésychius de Batos, mystique orthodoxe, l’un des auteurs de la Philocalie des Pères neptiques si chère à Cristina Campo (7). Au lieu de calculer, le mystique médite sur l’invisible, l’inaccessible, et renverse l’Absurde par un parallèle entre le gouffre et l’autre monde invisible, l’autre Royaume, lesquels nous seront dévoilés au jugement dernier :
«Je sais ce qu’Hésychius de Batos a voulu dire. […]
Un monde près de nous y gît dans les tréfonds
Invisible à nos sens et dédaigneux de l’art
Comme l’autre il attend de paraître sans fard
Au jugement dernier quand viendra le pardon» (p. 101).
Les Pères du désert et de l’océan vont «jusqu’au fond des gouffres sans sonar» de notre ignorance, ils savent qu’elle est incommensurable. Le sentiment de l’Absurde est un état de disgrâce que la raison ne peut justifier. C’est paradoxalement dans la conscience de notre ignorance, ce qui revient à reconnaître et aimer plus grand que nous, qu’on peut puiser l’espérance de la Révélation – dévoilement de la Vérité, du sens ultime de toute chose : «Un jour, nous connaîtrons la vérité de toutes ces choses, et des actes et des sentiments, la vérité de ces millions d’êtres amicaux ou indifférents, de ces pays haïssables ou chers, des petits gestes du matin et des grands mouvements des foules, des guerres, des masses d’hommes lancées les unes contre les autres, et chacune renfermant des trésors infinis d’intelligence et d’amour» (p. 39).
Associé à la figure du gouffre, le thème biblique du jugement dernier devient un leitmotiv, porteur d’une double espérance, celle de la Révélation et de la Résurrection. Ainsi, l’un des plus beaux et des plus énigmatiques poèmes du livre, Le jour de la résurrection des corps, évoque cette espérance à travers l’allégorie d’une prison dont les portes s’ouvrent :
«C’est une avant-cour de la prison de Fresnes
Je pousserais la porte elle s’ouvrirait à ma voix
Un nocturne descendrait des échelles de pierre
Des portes s’ouvriraient dans le plus grand désordre
Sur autant de mondes cachés
Sur les souffles invisibles de vies disparues
Souffles de roues voilées tendres bruits de la littérature
Amours passés toujours vivants
Vous me rejoindriez dans cette rue déserte
Ô vous mes soldats morts aux visages d’enfants» (p. 87).
Au-delà de ces portes, l’espace et le temps sont abolis et les «anges jardiniers» invitent les corps ressuscités à entrer dans le jardin de l’Éden (p. 89).
Un autre grand mystique accompagne Passavant et son ami sur leur route, Ruysbrœck, moine du XIIIe siècle « qu’on appelait l’Admirable / Et qui ne voulait pas être admiré» (p. 82). Maître et modèle, il enseigne l’attente dans l’oubli de soi :
«Ruysbrœck qui attend de n’être rien attend tout de cette attente même
Dieu qu’on attend quand on aime […]
Il est l’enfant mystérieux qui n’est pas venu chercher son père après l’école
Il se tient immobile parce qu’à lui Dieu parle autrement qu’en paraboles» (ibid.).
Dès lors, cette route où nos amis côtoient la mort s’oriente vers l’enfance, ce que traduit un rêve de Passavant, à son retour d’Afghanistan, la veille de son départ pour le Mali, rêve où il se voit dans un cagibi où dorment les jouets de son père, «jusqu’à ce qu’il sorte en plein bois, au milieu des rhododendrons, sous le ciel nocturne des rois mages où sept étoiles l’appelaient à le suivre» (p. 85). La route de la guerre, sur les bords de tout, devient destin pour celui qui n’obéit ni aux apparences, ni aux injonctions du monde, ni à l’arrogance de la raison, mais aux étoiles qui l’appellent.
Dans l’avant-dernier poème du livre, Adieu à Passavant, l’auteur prend congé de son personnage dont le destin est confié aux lecteurs à venir. Prière à Notre-Dame des monts d’Arrée et à la Panaghia orthodoxe, Loin de chez nous, l’ultime poème, offre l’ensemble de la trilogie à Celle qui inspira jadis la plus haute poésie, Virgo clemens, Virgo fidelis, Speculum justitiæ, Rosa mystica, Janus cæli…, tel un envoi dans une ballade de François Villon. Une telle poésie est sans doute le fruit du cheminement spirituel accompli par François Sureau, en particulier dans l’écriture d’Inigo et Je ne pense plus voyager. Esprit libre, indifférent aux pressions idéologiques de notre temps, cet écrivain annonce la renaissance d’une parole poétique désarrimée des conventions esthétiques, des illusions, de l’idolâtrie dominantes.

Notes
(1) Sur les bords de tout. La chanson de Passavant III (Gallimard, 2016).
(2) Un réseau de signes ténus relie ces trois livres. Le premier volume, La Chanson de Passavant (Gallimard, 2005) est dédié au personnage fictif lui-même : «En mémoire du lieutenant de vaisseau Patrocle Passavant des Baleines, commandant la Torti Zian, disparu en mer au large d’Aldabra, le 2 décembre 2004» (p. 9). Le deuxième, Sans bruit, sans trace (Gallimard, 2011) est dédié À mes camarades du détachement V, dont la devise était «sur les bords de tout» (p. 7) Cette devise devient le titre du troisième volume.
(3) Voir mon article sur La Chanson de Passavant et Sans bruit, sans trace.
(4) László Krasznahorkai, Guerre et guerre (Éditions Cambourakis, 2013) p. 227.
(5) Cette page en prose éclairante et jubilatoire mérite une longue citation : «Il aimait le musée du quai Branly. Ce fatras le faisait rire. […] On se demande quels seraient nos sentiments à la visite d’un grand musée du Botswana où seraient exposés pêle-mêle dans de petites vitrines coûteuses des ciboires, des râteaux, des fragments de turbines, des manuscrits et un bulletin de vote. La façade est un monstrueux rectangle d’herbes folles dressé à la verticale. Cherchant à faire argent de tout même des plantes, celui qui l’a construit l’a breveté. L’eau coule du toit à la rue par un mécanisme ingénieux. Trois robinets nickelés sortent de cette petite forêt à hauteur d’homme. Ils s’appellent «Branly Ouest», «Branly Est», et «auvent». On ne saurait mieux dire. […] On découvre l’essentiel en descendant vers les toilettes, où la vue plonge sur des milliers de luths sahéliens empilés et poussiéreux» (p. 34).
(6) László Krasznahorkai, La venue d’Isaïe (Éditions Cambourakis, 2013) p. 15.
(7) Cristina Campo, Introduction aux Dits et Faits des Pères du désert et Introduction aux Récits d’un Pèlerin russe in Les Impardonnables (Gallimard, coll. L’Arpenteur, 2002).