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23/12/2016

Pour en finir avec la littérature de qualité, par Pierre Mari

Photographie (détail) de l'auteur.

1410660701.jpgPierre Mari dans la Zone.





On pourrait dire, en détournant une expression qui eut son quart d’heure de célébrité, que la France vit depuis des années sous le régime de l’exception culturelle. Alors qu’un discrédit sismique a frappé politique, médias et, au-delà, tout ce qui ressemble à une expertise des affaires humaines et du devenir du monde, la culture paraît jouir d’une relative mise à l’abri. Toutes les «élites» ne logent pas à la même enseigne calamiteuse. Il est d’ailleurs facile d’en faire l’expérience : qu’on s’avise, devant plusieurs interlocuteurs, d’incriminer la nullité d’un écrivain, d’un cinéaste ou d’un plasticien renommé, on provoquera plus de remous qu’en soumettant au même traitement une personnalité politique ou un journaliste en vue. Inutile de gratter beaucoup la surface sociale pour comprendre que cette disparité d’écho obéit à une conviction prégnante, même chez ceux qui n’en font pas un slogan grotesque : la culture n’a-t-elle pas pour vocation de tenir en échec la barbarie (en tout cas la laideur et la vulgarité mondialisées) ? N’est-il pas indispensable de protéger ce qui nous protège ? Plus profondément, le phénomène me paraît témoigner du désir instinctif de sauvegarder un minimum de foi sociale : digues et garde-fous se dressent pour contenir tant bien que mal une décroyance (1) accélérée, potentiellement universelle, dont chacun sent bien qu’étendue à toutes les figures en vue, elle rendrait impossible le peu qu’il nous reste de monde. Il faut – impératif de la survie symbolique – que perdurent des îlots où visibilité et valeur, notoriété et excellence, réussite et intégrité, demeurent solidaires à défaut de coïncider en toute rigueur. Il n’est pas possible que tous les rois et princes soient nus. Pour filer jusqu’au bout l’histoire d’Andersen : il doit bien subsister des hommes dont les beaux atours ne sauraient être révoqués en doute.
N’ironisons pas sur ce forçage pathétique de la confiance : que nous y succombions ou non, nous sommes tous exposés au mal qui l’alimente – nous souffrons tous de l’abîme scandaleusement ouvert entre les formes de la consécration et l’authenticité de l’étoffe; nous n’avons même plus besoin de comparaison avec le passé pour récuser, au moins en notre for intérieur, cette société dont Jean-Luc Godard avait dit, au début des années 80, que les faveurs n’iraient plus désormais qu’aux «voyous». La déréliction s’étend, non sans laisser subsister quelques môles insubmersibles. Il n’est pas étonnant que l’artiste, lesté de la «sincérité», de la «vocation» et de la «singularité» dont le crédite l’image courante, fasse aujourd’hui l’objet d’un tel investissement collectif (2) : invité, choyé, sollicité, interrogé, sommé comme jamais de se prononcer sur l’état du monde et de nous accompagner dans les arcanes de sa propre création, il incarne le dernier recours d’une société qui veut encore croire, fût-ce au prix d’un spectacle incompatible avec le fond de sa croyance, qu’elle reste capable d’engendrer un peu de trempe individuelle.
29202097615_566ed37fc4_k.jpgIl faudrait entreprendre, d’un domaine à l’autre, une analyse des liturgies et mythologies déployées autour des créateurs avec la complicité désespérée d’à peu près tout le monde : autant de barrages à la radicalisation du décri, autant de pare-feu destinés à conjurer un krach symbolique dont nos sociétés devinent qu’il serait aussi dévastateur que l’effondrement simultané de toutes les places financières. Avis au lointain descendant de Nietzsche qui voudrait, marteau en main, affronter l’ampleur et l’âpreté de la tâche.
S’agissant de littérature, dont il sera question ici – je connais plus mal les autres domaines, même si je devine qu’ils sont justiciables de réflexions similaires –, le mythe le plus communément partagé peut s’énoncer ainsi : à côté de la «foire» médiatico-éditoriale, avec ses pompes un peu moins glorieuses et ses œuvres un peu plus indignes d’une rentrée à l’autre, il continuerait d’exister une littérature «sérieuse», «de qualité», aussi exigeante esthétiquement que vierge de tout compromis avec le trafic d’influence généralisé. Il faut, bien sûr, se garder de balayer cette croyance du revers de la main, sous peine de sombrer dans un apocalyptisme complaisant. Mais je crains qu’elle ne relève davantage de l’incantation que d’un lucide état des lieux. Dès qu’on abandonne, en effet, les généralités teintées de bonnes intentions pour une discussion sur pièces, l’opposition du «cirque» médiatico-éditorial et de la «vraie» littérature vacille ou se dérobe. Non par manque total de fondement, je le répète, mais par commodité un peu suspecte du scénario : la séparation de l’ivraie et du bon grain n’esquive-t-elle pas, au profit d’un spectacle à effets faciles, toute explicitation sérieuse de ses critères ? Au point qu’on peut se demander si la condamnation du « cirque » ne revient pas à dresser un autre chapiteau, à peine moins grossier.
Mais revenons un peu en arrière.
Il y a un quart de siècle, en gros, que l’offensive contre le barnum littéraire a été lancée. Dans un article de la revue Esprit publié en 1993, Critiques littéraires à la dérive (3), Jean-Philippe Domecq avait ouvert les hostilités, étrillant une poignée d’écrivains français – Echenoz, Rio, Sollers – qui devaient largement leur succès à une valetaille journalistique aussi idolâtre qu’incompétente, du Monde des Livres à Télérama. D’autres assaillants se sont engouffrés dans la brèche au fil des années, très médiatisés comme Pierre Jourde et sa Littérature sans estomac (4) – essai drôle, roboratif et nécessaire, mais dépourvu à mes yeux de la puissance de feu qu’appelait une telle cible –, ou injustement négligés comme Michel Waldberg et sa Parole putanisée (5). En quelques livres (6), tout a été dit, martelé, dénoncé, fustigé, stigmatisé, condamné. Et pourtant, tout continue et se perpétue comme si rien n’avait été dit. Ou, plutôt, comme si le « système » (une fois n’est pas coutume, bienvenue au lexique galvaudé) avait accordé, à sa propre condamnation, un de ces droits de cité plus redoutables que n’importe quelle censure : vingt-cinq ans après l’ouverture des hostilités, le haro sur la comédie littéraire a rejoint les étals où s’approvisionne le bavardage culturel – tout le monde ou presque y allant, désormais, de son couplet las sur les prix, de ses sarcasmes sur les renvois d’ascenseur ou de son lamento sur le renchérissement annuel de la médiocrité. Même les pires plumitifs germanopratins, compromis jusqu’à la moelle épinière, n’éprouvent pas la moindre honte à mettre en musique romanesque leur déploration : terrible épreuve, n’est-ce pas, cher Jean-Marie Laclavetine, que d’avoir à lire quotidiennement des manuscrits indigents et ineptes, où éclate le manque d’imagination, de sensibilité et de syntaxe de vos contemporains (7) ? Unanimité des médiocres et des impuissants pour s’affliger de l’impuissance et de la médiocrité régnantes. Auto-insatisfaction collective à dépense nulle et à résonance payante. L’air du temps raffole de ces doxas simili-critiques qui non seulement ne mangent pas de pain, mais ont perdu jusqu’au goût et à l’instinct de mordre (et ne possèdent sans doute pas le commencement d’une dentition). Le principe n’est d’ailleurs pas nouveau : rien de tel que l’injection d’une dose de vérité pour reconduire un mensonge fondamental – pour le hisser, même, à un niveau supérieur d’impudence et d’obscénité. Quand j’étais étudiant, à la fin des années 70, pas une semaine ne s’écoulait sans qu’un communiste en vue y aille de sa tribune pour dénoncer «ce qui ne pouvait plus durer au PCF». Grotesques états d’âme dialectiques, qui n’appelaient évidemment qu’une réponse : ce qui ne pouvait plus durer, c’était le Parti communiste lui-même, et plus précisément cette maladie d’origine qui faisait alterner, en un cercle mortifère, étouffement de la vérité et jérémiades des étouffés volontaires. Bégaiement d’époques : avant-hier, faux débats voués à finir entortillés dans les bandelettes d’une idéologie-momie ; aujourd’hui, lucidité à trois sous devenue partie intégrante et alibi de la farce culturelle.
Le scénario est désormais bien rodé : la dénonciation des faussaires les plus voyants permet la promotion et l’écoulement d’une verroterie qui passe par contraste pour or et argent, slogans ronflants à l’appui. Loin du marketing déchaîné bat le cœur de la Littérature ! Derrière la comédie des prix, les «auteurs de qualité» résistent ! Sous les pavés battus par les histrions, la plage des orfèvres de la langue et de la narration vous attend ! Télérama – l’hebdomadaire voué à la détection des talents-et-génies-dont-l’existence-nous-soulage-un-peu-de-l’horreur-du-monde-contemporain – ne clamait-il pas, lors d’une récente rentrée littéraire, que la grosse machine éditoriale ne réussirait pas à étouffer les « cinq ou six chefs-d’œuvre » publiés dans d’humbles maisons n’appartenant pas au peloton de tête ? En matière de littérature comme ailleurs, les antithèses vertueuses sont assurées du succès : leur simulacre d’exigence suffit aux nigauds majoritaires. Confites dans cet impressionnisme qui sied au demi-esprit et aux ronds de jambe culturolâtres, elles se gardent bien de soumettre leur «bon grain» à une pesée trop exigeante, et surtout de clarifier leur système de poids et mesures. Vaguement conscientes, peut-être, que la fable qu’elles propagent n’y résisterait pas.
Car tout passe évidemment par cette clarification, si on ne veut se payer ni de mots ni de généralités. Tout commence par là, tout y ramène obstinément : une clarification qui se fixe, avec autant de passion que de rigueur, cet horizon d’objectivation des critères sans lequel il n’est pas de travail critique digne de ce nom, pas même de base possible pour une quelconque évaluation. Tous les cris d’orfraie, toutes les gorges chaudes, tous les lamentos qu’inspirent la farce littéraire actuelle et ses rebondissements ne feront jamais une pierre de touche. Je peux très bien partager avec X ou Y le diagnostic de nullité que lui inspirent Nothomb, Laurens, Gaudé, Moix, Beigbeder, Busnel et Garcin – chacun allongera à sa guise la liste des plumitifs et de leurs suppôts consanguins – sans que s’esquisse la moindre appartenance au même camp (j’emploie à dessein ce terme belliqueux, fatigué que je suis des avachis du relativisme et de leurs histoires émollientes de goûts et de couleurs) : si mon interlocuteur, une fois balayés les noms cités et d’autres du même acabit, m’inflige une tirade vibrante sur les récits vertigineusement inventifs d’un Echenoz ou la prose somptueusement ouvragée d’un Quignard, je m’empresserai de passer mon chemin. Car je devinerai que nos détestations communes n’ont ni le même fondement ni la même visée. Crever les bulles agglutinées à la surface du vide est chose facile, et de faible portée. Se pencher sur ce vide, le sonder avec toute l’attention possible, chercher l’extension de son empire au-delà des bulles les plus voyantes en est une autre : il y faut un peu de constance, du flair, et une certaine aptitude à ne pas s’en laisser conter (8). C’est d’ailleurs là, aujourd’hui, un critère décisif de discrimination des esprits : d’un côté, le petit nombre des traqueurs, de l’autre la masse des harceleurs vite rassasiés par leurs propres assauts. Rien de plus pénible que cette pratique, tellement répandue, que je nommerais volontiers coïtus interruptus de la négativité : on ironise, on raille, on goguenarde, on nasarde, on satirise avec une dose variable d’indignation, mais on s’arrête à mi-chemin, voire bien avant. Négligence, paresse, veulerie, amour lâche des nuances ou à-quoi-bonisme, on renonce à explorer les tenants et aboutissants d’une négativité qui, du même coup, rejoint la triste cohorte des sarcasmes sans lendemain.
Or, en littérature comme ailleurs, la cartographie d’un désastre relève de la loi du tout ou rien. A tout prendre, je préfère l’aveuglement intégral aux lucidités à butoirs et aux discernements en plates-bandes policées. Commencer exige d’aller jusqu’au bout (9). Dans un parfait dédain des prudences protocolaires. En ne reculant devant aucune des conséquences qui s’imposent tôt ou tard. La principale – et la plus embarrassante pour la bien-pensance culturelle – étant à mes yeux celle-ci, que j’aimerais formuler sans dogmatisme ni arrogance : c’est que toute analyse sérieuse des baudruches les plus manifestes atteindra nécessairement, par implacable ricochet, ce que la rumeur flatteuse et les émois distingués prétendent soustraire au règne du tout-venant. Tant il est cruellement clair, pour qui sait voir au-delà des réputations et des classements, que les mêmes ressorts de publiabilité sont souvent à l’œuvre des deux côtés. Et qu’un continuum d’adéquation à l’air du temps unifie une large part de ces « écritures contemporaines » dont nos universitaires soupèsent gravement les idiosyncrasies.
Disons les choses plus abruptement, pour le plaisir très relatif de la métaphore : la piquette est à peu près partout. Jusques et y compris dans les crus réputés qui provoquent les claquements de langue des palais connaisseurs. Le médiocre est dans l’encensé, la platitude gît dans les prétendus reliefs, les métastases du renoncement dévorent les affectations d’exigence. On commencerait à y voir plus clair – et, du même coup, par retrouver un semblant de santé – si l’on reconnaissait que la disgrâce du temps va considérablement plus loin que ce qu’on en dit.
Hélas, le mouvement général est à l’aveuglement obséquieux et au déni embourbé dans ses afféteries. Les exemples accablants ne manquent pas (10). Quand j’entends répéter que les éditions de Minuit – je ne parlerai pas, par simple pudeur, de P.O.L. ou de Léo Scheer – restent l’un des havres de la littérature «exigeante» et «de qualité», j’hésite entre colère homérique et hilarité explosive : je veux bien qu’on appelle écrivains les Toussaint, Chevillard, Gailly, Oster, Viel, Mauvignier, et autres petits-enfants exsangues du Nouveau Roman (11), mais si ce jugement fait loi, il me faut du même coup abjurer tout ce que m’ont appris de lointaines études de lettres encore vivaces et quelques décennies de lectures ferventes. Quand je lis sous la plume d’un Pierre Jourde – massacreur d’hier dont les chroniques d’aujourd’hui nichent dans une forme très douillette d’establishment – qu’«avec Carrère et Enard, au moins, on est dans la littérature», je reste sidéré (12) : j’ai envie de demander à l’auteur de La Littérature sans estomac si, par hasard, il ne se serait pas lancé le défi de donner une perfection exemplaire à l’expression «se moquer du monde». Quand on ose dire qu’Alain Finkielkraut accueille régulièrement dans Répliques de «vrais écrivains» auxquels il consacre une heure exclusive d’émission, je pense aussitôt, entre autres noms, à François Bégaudeau et Emmanuel Carrère – soit, pour aller vite, un écrivaillon bavardissime et un ultra-névrosé sans style, auxquels notre académicien aura complaisamment servi soupe, plat, fromage et dessert.
Résumons et concluons (très) provisoirement. Si la «littérature française de qualité» n’a rien d’autre à proposer qu’une kyrielle de quignardises, échenozailles, chevillarderies, toussaintetés, ernautages, rolinettes et carrérismes, je fais des vœux, sans le moindre état d’âme, pour sa prompte et définitive extinction. Et par pitié, qu’on ne prétende pas sauver de la perdition cette brocante pour dimanche matin désœuvré en arguant qu’« elle est tout de même meilleure » que le flot de la camelote hypermarchandisée. Goût du paradoxe mis à part, ma conviction, sur ce point qui relève de la morale autant que de l’esthétique, a toujours été tranchante : ce qui est moins mauvais que le reste, c’est ce qui est pire que tout. La «qualité» dont peuvent se prévaloir certaines œuvres, en littérature comme ailleurs, n’est généralement que le vernis de leur foncière incapacité à s’élever : trop imbues de savoir-faire et de culture pour s’abandonner aux recettes grossières, trop pusillanimes pour se fixer un ciel d’excellence qui les mettrait en péril. Se tenir quitte de toute obligation envers les hauteurs sous prétexte qu’on maîtrise l’art de ne pas déchoir trop visiblement, c’est être mûr pour une «œuvre de qualité». À cette demi-mesure esthétique, morale et existentielle, je préférerai toujours la médiocrité grassement satisfaite de ses limites et confite dans ses poncifs.
Rappelons à ce propos qu’un des textes les plus cinglants de la tradition critique française, l’article de François Truffaut publié en 1954 dans Arts, «Une certaine tendance du cinéma français», s’en prenait précisément au bastion de la qualité : refuge des veuleries, havre des conformismes, point de ralliement des infirmités maquillées en élégances pour happy few. Il faut aujourd’hui lire et relire ce texte : il y a des tranchants critiques qui ne s’émousseront jamais. Truffaut était injuste ? Certainement. De mauvaise foi ? Sans aucun doute. Mais nous avons un besoin plus criant que jamais de ce genre d’injustice et de mauvaise foi, qui refusent de transiger si peu que ce soit avec la confrérie des habiles.

Notes
(1) J’emprunte le mot à Marcel Gauchet qui, dans une conférence intitulée La démocratie à l’épreuve des totalitarismes (Youtube), l’applique au communisme finissant. Soljenitsyne et Zinoviev avaient écrit, avec une belle prescience, que toutes les catégories dont la nécrose soviétique était justiciable s’appliqueraient tôt ou tard aux démocraties occidentales.
(2) Ai-je besoin d’ajouter que cet emportement collectif, en poussant le créateur à l’auto-commentaire permanent, rejette dans les limbes toute réflexion sur la valeur réelle de la création ?
(3) Esprit, mars-avril 1993. Article repris dans Qui a peur de la littérature ? (Mille et une nuits, 2002)
(4) Pocket, 2003.
(5) La Différence, 2002.
(6) Auxquels j’associe, cela va sans dire, le travail mené ici même par Juan Asensio depuis 2004.
(7) Première Ligne (Gallimard) a reçu en 1999 le Goncourt des Lycéens, lesquels administrent régulièrement la preuve que le désastre du goût n’attend pas le nombre des années. L’instauration d’un Renaudot des couches-culottes permettrait peut-être de bénéficier de regards vierges et de jugements impollués.
(8) C’est la tâche qu’accomplissent régulièrement, ici même, Juan Asensio et Gregory Mion.
(9) Ce qui n’a rien à voir – faut-il le préciser ? – avec les ébriétés rhétoriques sur fond de ruines dont un Richard Millet s’est fait le spécialiste ridiculement compulsif.
(10) Je ne dis pas qu’il ne s’écrit pas de bons et même d’excellents livres. Mais ils restent des cas isolés. Quand il m’est arrivé, ces dernières années, de lire une page remarquable, j’ai eu l’impression d’un signal que m’aurait envoyé un monde disparu. Il n’existe plus rien qui ressemble à un tissu conjonctif vivant et frémissant.
(11) Lequel, il faut l’avouer, ne brillait pas par le tempérament sanguin. Les auteurs cités, dont certains ont parfois été rassemblés sous l’étiquette d’«école du minimalisme», n’auraient jamais joui d’un tel crédit si les universitaires-papillons, fascinés par la moindre petite flamme aux airs de déconstruction formelle, n’avaient consacré autant d’analyses, colloques et sujets de thèse à ces méticuleux artisans du vide et blêmes promoteurs de la banalité.
(12) Sidéré, mais pas foncièrement étonné. L’évolution de Pierre Jourde me paraît somme toute logique, et illustre parfaitement mon propos. Les chapitres de La Littérature sans estomac consacrés aux cibles de l’auteur – Angot, Beigbeder, Delerm, Darrieussecq, etc. – sont les plus faibles, épigrammes allongées artificiellement qui se contentent de mettre les rieurs sarcastiques de leur côté. On y chercherait en vain le moindre décryptage de la nullité. C’est cet «impensé» qui fait qu’aujourd’hui Pierre Jourde se montre complètement aveugle aux tropismes delermiens ou aux syndromes darieussecquiens chez les auteurs qu’il défend.