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25/06/2017

Il vous manquait l’essentiel, par Pierre Mari

Photographie (détail) de Juan Asensio.

1410660701.jpgPierre Mari dans la Zone.





34488279401_8d8ca293d3_o.jpgVous êtes trop nombreux, et en un sens trop divers, pour que le protocole de la lettre ouverte ne soit pas malmené : tant pis pour l’usage qui impose de nommer ou du moins de circonscrire l’interlocuteur. Je laisse en blanc votre foisonnant état-civil. Je ne crois pas que la clarté en souffrira, et pas davantage, je l’espère, la précision des coups. Qu’il me suffise de dire que je me sens de plus en plus votre ennemi, même s’il est de bon ton, à l’abri de la serre démocratique et de ses «valeurs», de ne se connaître que des adversaires. Au diable, ou plutôt aux anges de plâtre du débat public, les pudeurs de vocabulaire. Tous les sentiments que vous m’inspirez ne tiennent sans doute pas dans ce mot, mais une situation comme la nôtre impose de mettre à nu certains combats.
Les choses seraient simples s’il s’agissait, entre nous, du tout-venant des hostilités d’aujourd’hui : entrechoquement de carrières, heurt d’idées ou de doctrines dans l’arène, empoignade pour un lopin d’attention publique, lutte de camps ou de clans. Mais rien de tel. Vous ne connaissez même pas mon existence. La connaîtriez-vous, j’imagine que vous invoqueriez en toute bonne foi les raisons de nous entendre. L’objectivité vous y autoriserait : j’ai fait le genre d’études qui donne à certains le goût des honneurs et du pouvoir, j’ai publié des livres, je m’exprime sur les sujets du moment avec la certitude d’être écouté de quelques-uns, je dispose de bien plus de temps, pour lire et réfléchir, que la moyenne de mes concitoyens, je crois avoir quelques idées praticables sur la façon d’améliorer le sort de ce pays, et je ne me débats pas, du moins pour l’instant, avec les brutales agressions du quotidien. Mais des points communs n’ont jamais fait un embryon de communauté. Ils se heurtent même, en l’occurrence, à un impitoyable butoir. Nous ne vivons pas dans le même monde, nous ne sommes pas faits de la même étoffe, nous ne campons pas sur le même bord de la vie. Au fond – n’y voyez aucun paradoxe –, je vous regarde d’autant plus comme mes ennemis que je vous soupçonne de ne pas comprendre, ni même deviner, en quel sens vous l’êtes devenus. Dans une autre époque, pas si lointaine, j’aurais peut-être été des vôtres. Au moins nos chemins se seraient-ils croisés. Dans celle-ci, je ne peux m’empêcher d’éprouver comme un impératif d’hygiène morale, intellectuelle et spirituelle l’infranchissable distance que mes colères ont creusée entre nous. N’allez pas croire que j’y puise je ne sais quelle jouissance d’atrabilaire : j’en suis, au contraire, profondément et uniformément malheureux. Ne croyez pas non plus que je geins sur mon petit sort : en me sentant exilé de ce à quoi j’aurais dû «logiquement» ou «naturellement» prendre part, ce n’est pas à moi que je pense, c’est à cette société, à cette époque, à tout ce que notre «commune présence en un point du temps et du monde», pour parler comme Dostoïevski, aurait pu y engendrer de bon et de fort.
Je pourrais me simplifier la tâche en vous qualifiant d’«élites» si le mot n’avait trop servi, avec les doses infiniment variables d’antiphrase que chacun y met désormais.
Je pourrais aussi me contenter de l’apostrophe : «Vous qui comptez pour quelque chose dans la France d’aujourd’hui». Mais je me vois mal brider la violence des italiques, et laisser à la suite le soin de les développer. J’aurais envie d’ajouter sans attendre : «et dont le spectacle conforte en moi le triste bonheur de n’être rien». Ou : «et qui, pour une large part, devez ce quelque chose à des habiletés que personne ne vous envie». Ou encore : «et dont la notoriété n’a plus rien à voir avec ce qui s’est appelé jadis gloire et renommée». Les formules se bousculeraient, avec le même droit à la prééminence. Tant il est clair que chercher à vous nommer, c’est déjà entrer dans le vif d’une colère que menace le mutisme par engorgement. Mais je doute que vous compreniez quoi que ce soit à ces bouillonnements de mots qui finissent par s’étrangler faute de savoir où commencer. N’êtes-vous pas devenus quelque chose qu’au prix d’une ignorance ou d’un sacrifice – ô combien précieux – de ce qui fait le fond palpitant, enchevêtré et désarmé du langage ?
Le plus simple, au fond, est peut-être de dire que vous êtes là. Vous êtes si terriblement , si calamiteusement , qu’il ne reste plus au débat public qu’à se débattre avec les formes inépuisables du ridicule, du discrédit ou du déshonneur qui vous frappe. Vous êtes jusqu’à la nausée : offerts en pâture aux goinfres malheureux que nous sommes devenus – ingérés, recrachés, réengloutis et vomis dans le même mouvement. Il faudrait être un adepte aveugle du Nihil novi sub sole pour ne pas mesurer, ou du moins sentir, ce que la situation présente a de violemment inédit. Je sais bien qu’en démocratie, la mécanique sociale qui soustrait une minorité d’individus à l’anonymat fait invariablement l’objet de mises en cause, attaques ou récusations : hommes politiques indignes, piètres écrivains comblés d’honneurs, usurpateurs éhontés d’un magistère intellectuel ou moral, artistes encensés à raison même de leur asservissement aux poncifs dominants – les exemples n’ont pas manqué, au cours des deux derniers siècles, de faveurs collectives mal inspirées, de statufications à faux, de lauriers officiels tressés au rebours de toute légitimité. Cette histoire resterait d’ailleurs à écrire. Inutile, cela dit, de la connaître en détail pour savoir que les dévoiements de la renommée ont toujours fait l’objet d’une action correctrice, voire vengeresse. Les pantins, baudruches, histrions, imposteurs et faussaires qui avaient réussi, à la faveur d’une confusion momentanée des critères, à se glisser au premier rang, ont toujours été «châtiés» : la postérité plus ou moins immédiate s’en est chargée, et parfois les contemporains. Pour ne prendre qu’un exemple – et pas parmi les pires –, le sympathique Béranger a pu passer, pendant la Restauration, pour un «géant de la pensée» et «l’un des plus grands poètes de ce siècle»; dès la génération de Flaubert, le couperet tombait, c’en était fini de l’apothéose : plus personne ou presque pour colporter les fadaises dithyrambiques en vogue quelques années plus tôt. Et quand la société peinait à «se reprendre», c’était à un farouche petit nombre, à des foyers isolés mais en prise sur l’avenir, qu’il revenait de perpétuer la droiture du jugement. L’une des lois d’airain de notre pays a voulu, jusqu’à une date récente, que la surestimation des médiocres n’ait qu’un temps – comme dit si magnifiquement cette expression inconsciente de sa portée –, et que le feuilletage du devenir laisse leurs chances à d’autres temps : ceux de la résonance différée, du déploiement patient, de la maturation insensible aux syncopes de l’actualité, des «pattes de colombe» nietzschéennes, qui finissaient le plus souvent par se frayer un passage dans la durée commune et y renverser les idoles boursouflées. Je simplifie à grands traits, mais je ne crois pas idéaliser le passé en disant qu’en France, les meilleurs ont toujours eu leur revanche. Les Edmond Dantès en tout genre n’ont jamais cessé de revenir du château d’If, même quand ce n’était pas sous la forme rayonnante et implacable de Monte-Cristo. Autre histoire constitutive du roman national qu’il faudrait écrire, en contrepoint de la précédente : celle des mille et une formes du rétablissement de l’excellence dans ses droits.
Libre à chacun de croire que cette histoire se poursuit, et qu’il faut savoir regarder au-delà de l’éclipse présente, qui n’aurait que la triste particularité d’être plus noire et plus durable que les précédentes. J’avoue, âge et lassitude aidant, que je n’en suis plus capable. La fable consolatrice des cycles, j’ai pu m’y abreuver un temps – je laisse d’autres, aujourd’hui, s’y désaltérer tant qu’ils veulent. Un ressort romanesque de la société française, que je sentais encore à l’œuvre dans ma jeunesse, me paraît brisé. Et je ne vois pas quel prodige pourrait le ressusciter. Je vois plutôt, chaque jour, tout ce qui conspire à l’enterrer davantage. Le sentiment d’avoir connu autre chose coïncide pour moi avec celui d’une perte sans recours : ma jeunesse s’est écoulée dans la dernière époque où tout le monde n’appartenait pas au même temps. Une espèce de miracle inaperçu – dont on mesure, à la lumière salement crue d’aujourd’hui, combien il était nécessaire au simple agencement de nos pensées et de nos gestes quotidiens – permettait à chacun, à défaut d’aimer cette société, de la vivre selon des rythmes et sur des registres d’une belle diversité : on pouvait se raconter le présent à sa manière, avec ce qu’il en découlait de mise à distance, de lignes de fuite, de dialogue d’ici et d’ailleurs, de jadis et de maintenant, de topographie personnelle des points de ressourcement, de formes d’implication et d’éloignement artistement combinées. Ce miracle a été écrasé, sauvagement rabattu sur un grand lieu commun fébrile, harcelant, surexposé, où chacun est désormais sommé de tremper sous peine de ne plus compter pour rien. Un ami plus âgé que moi, et qui peut se targuer d’un recul que je n’ai pas, me disait un jour : Il n’y a plus que ce qu’il y a. Parole simple et terrible, à laquelle je voudrais bien, dans mes mauvais jours, avoir quelque chose à opposer.
Vous tenir pour responsables de cette situation, ce serait évidemment vous accorder beaucoup trop d’importance. Vous n’êtes pas comptables des mutations et bouleversements qui vous ont dépassés, et que les pédants appellent désormais «civilisationnels». Vous l’êtes, en revanche, du silence hérissé de palabres que vous avez observé à ce sujet – qui n’est d’ailleurs pas un «sujet», mais l’énormité irrespirable qui nous oppresse depuis une bonne trentaine d’années. Vous avez écrit, parlé, glosé, diagnostiqué, disserté, disséqué et supputé pour mieux vous taire sur l’essentiel. Un essentiel que je ne sais pas nommer, je l’avoue tout net. Une énormité dont je sais seulement qu’elle ne se réduit pas à la somme de ses facettes observables, encore moins à son découpage en «problèmes» qui permettent aux thérapeutes, glossateurs et récitants des affaires humaines de prendre des poses avantageuses. J’aurais aimé entendre dire par l’un ou l’autre d’entre vous qu’«il nous est arrivé quelque chose». Tout simplement. En toute nudité. Avec cette imprécision assumée qui seule s’accorde à la violence de certaines crises. Quelque chose qui a bouleversé notre sol, souillé notre atmosphère, saccagé l’horizon et arraché les lambeaux de ciel qui s’attardaient encore. Savoir s’il s’agissait de la conséquence retardée d’anciennes prémisses ou si un régime du monde inédit nous a pris en traître, ce n’est pas mon propos. Tout ce que je vois, tout ce que j’ai envie de vous dire, c’est que vous n’avez pas été à la hauteur. Car l’essentiel vous manquait : l’imagination de ce qui arrive.
Je veux espérer que certains d’entre vous ont lu L’Etrange défaite de Marc Bloch. Il aurait d’ailleurs fallu faire de ce livre, dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le passage obligé de toute formation des «élites» françaises; les contraindre à apprendre par cœur une page au moins de cet état des lieux d’un désastre; les inciter – je rêve, bien sûr – à traquer sans concession les causes et les accélérateurs toujours vivaces de ce désastre. Ce que l’officier Bloch – paisible universitaire vieillissant, significativement plus guerrier que les militaires – dit des généraux français de mai 1940 reste d’une impitoyable actualité : la première infirmité du haut commandement, celle qui a conditionné la suite et en a précipité l’enchaînement jusqu’à la catastrophe, c’est de n’avoir pas su prendre la mesure des choses – c’est d’avoir appréhendé, et prétendu apprivoiser, une puissance de déferlement digne de la tragédie antique avec les catégories mentales du drame bourgeois. Le 9 mai au soir, alors que les indices d’une offensive allemande imminente se multipliaient, certains généraux français du front de la Meuse n’étaient-ils pas au théâtre ?
Je ne crois pas perdre le sens des proportions, ni celui de la différence des contextes, en disant que vous avez failli d’une manière semblable : l’empan de votre sensibilité manquait terriblement d’envergure. Il y a des conjonctures où l’on attend d’abord, de la part des hommes en vue, une certaine force de réception des événements – une manière aussi lucide qu’énergique d’accuser la violence du coup. Toutes les décisions ultérieures, tous les programmes d’action, tous les appels à la volonté collective vacilleront sur leurs bases si les «élites» paraissent exonérées des évidences perceptives au point de ne plus sentir le plein fouet du monde. «Eh bien ! Vous vous êtes donc, vous aussi, tiré indemne de cette aventure», lance un général à Marc Bloch après la retraite des Flandres. Le choix des mots nous juge. Il préjuge, en l’espèce, de notre capacité d’affrontement : comment regarder comme un chef celui qui qualifie d’«aventure» la pire débâcle militaire qu’ait connue son pays ? Savoir dramatiser est une marque d’affirmation et de puissance, on l’oublie trop souvent au profit du pli péjoratif qu’a pris le mot : il y entre cette part d’angoisse ou de désorientation qu’implique nécessairement la pleine mesure des événements, et que les meilleurs ont toujours été capables d’assumer en même temps que de transcender. Dramatiser, c’est ne pas se tenir quitte de l’effroi collectif, tout en lui donnant cette forme surplombante qui éclaire les combats à mener. C’est être à la fois homme parmi les hommes, et homme un peu plus que le commun des hommes. Nos sociétés, si vouées qu’elles semblent être à la platitude des logiques individuelles, ont encore besoin de héros, même si ce n’est pas à la façon homérique ou hugolienne.
Héros, il est à peine besoin de dire que vous l’avez été fort peu, au moment où toutes choses prenaient une très vilaine tournure. Je n’attendais pas de vous le pouvoir de terrasser les monstres. Si, au moins, vous aviez eu celui d’embrasser ce qui nous arrivait – la monstruosité de ce qui n’en finit plus de nous arriver –, je me serais senti moins seul. Et nous aurions été moins nombreux à nous sentir renvoyés à l’insupportable impasse de nos perceptions. Savoir que les hommes en vue ont compris comme nous, et qu’ils font tout pour se tenir à la hauteur de cette compréhension, c’est une chose d’immense portée, et qui peut contribuer à desserrer l’étau réel ou apparent de l’inéluctable. On parle sottement aujourd’hui de «déficit» à tout propos et dans tous les domaines, sans jamais mentionner le seul qui mérite de l’être : le déficit des attitudes dignes de ce nom. Je n’ai pas cessé, durant les trente années et plus qui viennent de s’écouler, d’attendre et d’espérer une attitude où j’aurais pu me reconnaître, me retremper, rabouter enfin le présent et notre tradition de panache national. Je crois que je mourrai sans avoir vu un écrivain ou un homme politique – dans ce pays où littérature et politique ont eu si longtemps partie liée qu’elles ne pouvaient, en toute logique calamiteuse, que crever à l’unisson – faire un éclat au sens le plus affirmatif, le plus conquérant, le plus rayonnant du mot. Je me suis longtemps imaginé que notre passé gorgé d’exemples valait obligation pour le présent : l’idée que nous étions les obligés de nos devanciers a été tissée à ma chair d’enfant, d’adolescent et de jeune adulte. Si j’avais un penchant quelconque pour l’expiation de la naïveté, je vous assure que j’aurais de quoi y employer le restant de mes jours.
Car je n’ai eu droit, depuis le sinistre point de bascule des années quatre-vingts, qu’au spectacle de votre ralliement. Ralliement tantôt explicite et claironnant, tantôt fataliste, tantôt honteux et masqué – ralliement toujours. Vous vous êtes ralliés à cette désastreuse logique qui ne vous distribuait places et rôles qu’au prix d’un écrasement sans précédent du cœur même de vos tâches. Vous avez beau aujourd’hui vous présenter sous les titres les plus divers – élus qui ont quelque chose à dire sur le devenir du pays, journalistes et éditorialistes qui martèlent opinions et points de vue, experts ès-pathologies collectives convoqués à chaque poussée de fièvre, managers de la vie culturelle préposés au divertissement intelligent, romanciers, essayistes, philosophes dont les trompettes médiatiques vantent la langue, l’imaginaire ou les concepts –, cette bigarrure n’est plus que la parade et l’alibi d’un scandale consanguin, où la Notoriété s’accouple à la Notoriété pour faire des petits de plus en plus petits. Vous vous êtes ralliés – et cet autre scandale, il faudra bien un jour le dénoncer dans toute son étendue, le débusquer jusque dans ses foyers les plus secrets – aux idiomes, aux plis de langage, aux diktats de vocabulaire qui ont fait peu à peu, de cette nation d’ancienne et forte culture, un pays occupé. Un seul d’entre vous s’est-il ému en place publique quand l’obligation de «savoir se vendre» est devenue le billet d’entrée normal, indiscuté, qu’une société peut exiger de ses membres ? Un seul a-t-il protesté contre la transformation à grande échelle de ses semblables en «ressources humaines» ? Un seul s’est-il insurgé contre l’injection massive, dans tous les canaux de la vie sociale, d’une pseudo-pensée managériale qui ne pouvait qu’y semer la mort maquillée en stratégies, savoir-faire et objectifs ? Vous vous êtes ralliés à toutes les formes d’occupation, à toutes les exactions symboliques dès lors qu’elles s’affublaient des nippes du progressisme et de la modernité. Ralliés à l’idée que notre héritage était trop lourd à porter, et qu’il valait mieux acquiescer aux logiques qui en préparaient la mise en coupe déréglée. Ralliés aux techniciens tout-puissants de la vulgarité, dont vous avez accepté qu’ils vous badigeonnent bien plus que le visage. Ralliés aux designers les plus arrogants et les plus incultes, pourvoyeurs infatigables de ces simulacres où triomphe l’«imperméabilité aux leçons claires de l’expérience» dont parlait déjà Marc Bloch (lequel, sous ce rapport, n’avait encore rien vu). Ralliés aux tressautements de la foire globalisée au point de perdre tout ce qui pouvait ressembler à l’impératif d’un rythme intérieur. Le ralliement au pire, vous l’avez poussé si loin qu’on n’en finirait plus de répertorier les positions abandonnées, les lignes de front désertées, les territoires reniés. Je m’étonne que personne n’ait eu l’idée d’établir la cartographie nationale de cette grande migration des importants, de ce renoncement à peu près général à habiter l’espace exemplaire des actes et des paroles en lui adjoignant de nouvelles régions ou parcelles. Ce ne sont pas seulement les villages et les centres historiques des villes qui se meurent, dans ce pays, ce ne sont pas seulement les églises qu’on déserte et qu’on voue à la démolition, c’est tout un peuplement séculaire de mots flamboyants et de gestes d’envergure que notre présent laisse s’éteindre faute de lui donner le moindre répondant. Un paysage varié, pleinement habité, énergiquement arpenté, offre leur pleine résonance aux oppositions et aux conflits des hommes. Les résonances valent d’ailleurs amorce de résolution, ou esquissent une issue possible. Un paysage mort réduit les hommes à leurs rôles les plus tristement sommaires, et les voue à s’affronter dans une surenchère caricaturale : ils y sont condamnés, tels les forçats d’un bagne anthropologiquement inédit, à n’être plus que ce qu’ils sont, autant dire à n’être plus rien. Ne vous étonnez pas, dans ces conditions, si tous vos efforts ne réussissent qu’à exacerber, chaque jour davantage, le face à face vindicatif des «élites» et du «peuple». Ne vous plaignez pas si le moindre remous de l’actualité confirme et scelle implacablement ce pauvre scénario où s’ébroue à plaisir la paresse journalistique. Demandez-vous plutôt par quelle cascade d’abdications, de fuites et de dérobades un cliché simplificateur a pu devenir la jauge la plus terriblement juste de notre situation.
Nantis contre exclus, importants contre sans-grade, paradeurs contre invisibles, exonérés du réel contre assujettis à ses pesanteurs, rafleurs de toutes les mises contre bannis du jeu, tout nous renvoie à une opposition fondamentale déclinée jusqu’à la suffocation – tout nous y ramène, tout nous y englue et, de ce fait, nous empêche de dérouler ce qui pourrait ressembler à une histoire nationale. L’indigence narrative de la société française éclate aujourd’hui dans des proportions terrifiantes. Vous n’avez rien su écrire : ni trame, ni intrigue, ni rebondissement, ni dialogue, ni situation digne de ce nom. Dans un pays – j’y reviens, parce que c’est pour moi le cœur le plus douloureux du problème – où littérature et politique ont rêvé de prolongements réciproques, d’accomplissements mutuels, où ce rêve aura été l’élément nourricier de tant d’hommes, un tel effondrement ne pouvait qu’avoir des conséquences bien plus désastreuses qu’ailleurs. Et même si, je le répète par souci de justice, il n’est pas question de vous en imputer toute la responsabilité, vous y avez largement prêté la main, ce qui revient à dire que vous avez renoncé à votre âme.
Que les choses soient claires : je ne suis pas en train de jouer le «peuple» contre les «élites». D’abord parce que je n’aime pas entrechoquer des mots qu’il faut envelopper de trop de guillemets. Ensuite parce que je me méfie de ces élans, naïfs ou roublards, qui veulent faire du «peuple» l’ultime dépositaire de vertus disparues ailleurs : si «peuple» il y a, faisons-lui l’honneur de ne pas escamoter sa responsabilité dans le marasme présent. Reste pour moi une évidence – évidence vive, charnelle, soustraite à toute discussion : l’impossibilité de renvoyer les deux parties dos à dos. Car il est clair que les foyers d’excellence, de sérieux, d’honneur, de dignité, se répartissent selon des proportions tellement inégales dans cette société que deux mondes moraux s’y font désormais face. Je laisse de côté ces «valeurs» dont vous êtes si friands – affreux couplet qu’une gauche exsangue improvisa jadis après trois années d’exercice du pouvoir, pour mieux faire oublier l’impasse de son programme archéo-marxiste, et que tout le monde reprit dans une ferveur néo-militante dont nous ne finissons plus de payer l’addition lyrique. Ce dont je parle est moins sonore, plus obscurément chevillé à la chair, et je vous souhaite d’être encore en état de le comprendre : la nécessité, tout simplement, de bien faire ce qu’il nous est échu de faire. Sans phrases. Sans espérer ni faveur ni récompense. Dans un élan intégral de soi. En y infusant ce sens de l’honneur cher à Péguy, qui voulait qu’«un bâton de chaise soit bien ouvragé», parce qu’en matière de tâches à accomplir, il n’existe pas d’échelle du bas et du sublime. Avec cette conviction qu’une tâche est absolue ou n’est pas. Et qu’elle est déjà morte si elle accorde la moindre place au souci de son éclairage ou de son angle d’exposition. Walter Benjamin a parlé magnifiquement de l’»Honneur sans Gloire», de la «Grandeur sans Éclat» et de la «Dignité sans Solde». Toutes les sociétés ont connu ce sérieux, cette excellence, ce sens de l’honneur d’autant plus résignés à baigner dans l’invisible qu’ils savaient, ou devinaient, que leurs répondants existaient et se déployaient dans le visible et l’éclatant. Pacte tacite, ancestral, entre les obscurs et les importants – circulation, de part et d’autre des barrières de castes, des critères de ce qui vaut et ne vaut pas, de ce qui se fait et ne se fait pas, de ce qui tient debout à la face du ciel et de ce qui ne tient pas. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’en va plus ainsi. Vous offrez trop souvent le spectacle de gloires sans honneur, d’éclats dépourvus de grandeur et de soldes sans dignité. Visibilité et sérieux, éclat et excellence, notoriété et dignité ont à ce point divorcé – même s’ils gardent des liens qui empêchent, pour combien de temps encore, la ruine complète de ce que Valéry appelait «structure fiduciaire» de la société – que je défie quiconque de n’avoir pas été frôlé par cette hypothèse extrême : ce qui est en vue ne vaut pas grand-chose, et ce qui vaut réellement quelque chose a peu de chances d’être reconnu par les modes de promotion en vigueur – à supposer même qu’il n’ait pas purement et simplement renoncé à s’y inscrire, et qu’un mouvement de sécession invisible du beau, du vrai et du sérieux ne soit pas déjà à l’œuvre, sous l’impulsion d’un petit nombre d’artisans obstinés.
Je préfère néanmoins, pour l’instant, ne pas nourrir le rêve d’hypothétiques abbayes de Thélème. Je vis dans cette société, même si l’essentiel de ses pompes et de ses œuvres présentes me dégoûte. Et à ce titre, que je le veuille ou non, un reste de foi me lie à elle. Je crois par exemple qu’il existe encore des hommes parmi vous. Plus précisément, que la possibilité de vivre, penser et sentir comme des hommes existe encore parmi vous. Je le crois sans avoir trop besoin de forcer ma croyance, pour la simple raison que je vous regarde. Vous ne pouvez d’ailleurs imaginer avec quelle attention passionnée. Le spectacle de la télévision est édifiant à cet égard, et je ne mets aucune ironie dans ce mot : s’il donne la mesure de l’immense production de déchets vitrifiés qu’est devenue cette société, il laisse aussi voir ici et là le frémissement, la palpitation ou le sursaut de ce qui, du «monde d’avant», se refuse à mourir. Il m’est arrivé plus d’une fois, scrutant ce qu’il est horriblement convenu d’appeler vos prestations, de me dire que j’avais affaire à de belles intelligences. À des sincérités au-dessus de tout soupçon. À des fiertés capables, à l’occasion, de se rebeller contre la grande machine à émasculer. À des colères bien inspirées. À d’authentiques générosités de pensée. Mais une fois encore : il manquait l’essentiel. L’impression dominait, douloureuse, d’avoir affaire à des nuances ou à des fragments d’hommes – allusions policées à ce que pourraient faire des individus qui prendraient à bras-le-corps leur destin. Des braises, en un mot, et jamais de feu.
Je vous le demande avec une solennité qui fera peut-être ricaner certains d’entre vous : que valent des hommes qui ont perdu le goût et l’énergie de souffler sur leurs propres braises ? Et qui ne savent plus, ce faisant, courir le risque de se consumer eux-mêmes ? Que vaut une société où les hommes en vue n’offrent plus, dans le meilleur des cas, qu’une image intermittente et velléitaire de la liberté ? Je repense souvent à la phrase de La Boétie : «Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres». Je souhaite de tout mon cœur qu’elle serve de maxime à l’un d’entre vous. Je ne sais pas précisément en quoi pourrait consister votre résolution «de ne servir plus». Chacun sa tâche : à vous de l’imaginer, à vous de lui donner chair. Ce que je sais en revanche, sans l’ombre d’un doute, c’est que sa portée inspiratrice serait immense. Un mouvement, une attitude, un mot d’homme libre : c’est toute la société qui en recevrait l’onde, qui en serait traversée de part en part, et se remettrait à respirer.
Inspiration évangélique mise à part – mais pas complètement –, j’ai le sentiment que le reste nous serait donné par surcroît.
Je me paye de grands mots ?
Peut-être.
Mais avant d’accepter le grief, je vous mets au défi. Que l’un d’entre vous essaie d’être libre. Ne serait-ce qu’une petite fois. Avec l’assurance qu’en la matière, toute petite fois équivaut à une grande, et toute modeste à une magnifique.