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12/11/2017

Lettre à Éric Vuillard sur le malheur d’être couronné, par Pierre Mari

Photographie (détail) de Juan Asensio.

1410660701.jpgPierre Mari dans la Zone.





Nous aurions pu être amis, mon cher Éric, si le destin ne nous avait ménagé une de ces rencontres uniques et lumineuses qui oublient allègrement d’inventer la suite. Autour de cette rencontre, un halo de courriers et de conversations téléphoniques qui continue de scintiller dans ma mémoire. Certains êtres tranchent sur le lot commun dès la première poignée de main.
Te voilà aujourd’hui goncourisé. J’espère que tu gardes de moi un souvenir assez vif pour deviner que je laisse à d’autres le soin de te féliciter. La comédie des prix littéraires, navrante en soi, me paraît atteindre des sommets d’indécence quand les récompenses ne sont plus attribuées que par des médiocres, des impuissants et des faussaires qui n’ont jamais rien entendu à la littérature et n’y entendront jamais rien. Jusqu’aux années 60 ou 70 du siècle passé, j’aurais peut-être, animé d’un reste de foi dans les rituels de ce pays, mais aussi d’une vague sympathie envers certains jurés, congratulé le lauréat du Goncourt. Aujourd’hui, hygiène oblige, il n’en est plus question. La seule évocation des Virginie Despentes, Pierre Assouline et Éric-Emmanuel Schmitt suffit à bloquer dans ma gorge toute velléité de compliment. Et puis, indignité des juges mise à part, je reste trop farouchement convaincu que l’écriture littéraire ne trouve sa récompense qu’en elle-même. A supposer, d’ailleurs, que l’idée de récompense la concerne le moins du monde. Autant elle peut être sensible aux ferveurs isolées, aux échos singuliers disséminés dans la grande nuit, autant elle fuit la lumière criarde d’une reconnaissance sociale qui aura toujours de vilains airs de malentendu. Jack London a su donner, dans Martin Éden, une expression aussi poignante qu’indépassable aux contradictions tragiques de la notoriété.
Tu l’auras compris : ce qu’il faut bien appeler ta brillante trajectoire m’inspire une douloureuse perplexité. Il y a des individus qu’on a connus inconnus, et dont on n’imaginait pas une seconde que le succès irait un jour les débusquer (ou qu’ils en deviendraient les proies consentantes) : on les sentait trop intransigeants, trop denses, trop insolents pour offrir la moindre prise au scénario de la réussite. Jusqu’au jour où on finit par se demander, un peu tristement, si leur refus n’était pas simple affaire de jeunesse vouée à une liquidation prochaine.
Je t’assure, mais tu n’es pas obligé de me croire, que je ne cultive aucun romantisme de l’échec. Je n’aime pas les obscurs et les sans-grades qui prennent la pose dans le noir – et dans leur propre noirceur. Quand cette société est capable de m’offrir, en quelque domaine que ce soit, le spectacle d’un succès de bon aloi, je le reconnais bien volontiers. Mais je t’avoue que je crois de moins en moins à la coïncidence de la notoriété et de l’excellence. En littérature, je n’y crois plus du tout. Ne m’en veux pas, dans ces conditions, si je cherche simplement à comprendre ce qui t’est arrivé. A comprendre par quel maléfice des temps celui que je regardais comme un frère en exigence a pu rallier le camp adverse. Lequel camp adverse – et c’est bien le pire, dans l’histoire – ne mérite ni le nom de camp ni le statut d’adversaire : rien qu’une grande nappe incolore et flasque, qui aura bientôt tout recouvert, et qui, forte de cette assurance, n’a pas besoin de livrer le moindre combat.
Mais parlons textes, si tu veux bien.
J’avais entendu parler des tiens par des gens à l’intuition très sûre. La ferveur compensait la petitesse du cercle de résonance. Je m’étais empressé de lire Le Chasseur, sur les conseils enthousiastes de qui tu sais. Pour moi qui désespère depuis des années de la littérature française, et qui n’ai pas beaucoup de goût pour les pâtures distinguées – Bergounioux, Michon, Quignard et consorts – qu’on nous propose en guise d’alternative à la littérature mainstream, ce livre avait eu l’effet d’une source vive. J’en avais aimé la hauteur de style, et surtout cette tenue énigmatique sans laquelle on voit trop vite au travers d’un texte dit littéraire. J’avoue avoir eu plus de peine à me frayer un chemin dans Tohu, même si l’entreprise m’avait impressionné par son audace. De Conquistadors, je garde un souvenir un peu ambivalent, où l’emporte néanmoins l’évidence d’une irrésistible puissance. L’ami Juan Asensio en avait fait ici même une belle et élogieuse recension, à laquelle j’avais adhéré pour l’essentiel. D’où sont venues mes réserves, alors ? Sans doute du fait que ce «sujet» que tu avais su magnifiquement orchestrer manquait d’un rythme propre, tant à l’échelle de la phrase qu’au niveau du récit tout entier. J’avais eu l’impression d’un continuum un peu répétitif, parfois verbeux et lassant, là où j’aurais attendu une scansion sauvage à la Salammbô.
Je t’avouerai que je n’ai pas lu les quatre livres suivants. D’abord parce que les articles qui en disaient tout le bien possible ne m’inspiraient ni confiance ni désir, ensuite parce que les quelques pages qui m’étaient tombées sous les yeux m’avaient semblé bien plates et décevantes.
Ce n’est pas la rumeur médiatique qui a mis L’Ordre du jour entre mes mains. Je me désintéresse de la plus royale des manières de la littérature française actuelle, et mon degré d’information sur la rentrée 2017 a atteint des abysses que tu n’imagines pas. Je l’ai rencontré par le biais d’une recherche informatique, travaillant moi-même à un livre dont le sujet jouxte le tien. J’étais très curieux de savoir comment tu abordais l’Anschluss, et plus particulièrement la dimension militaire de l’événement, dont Churchill et les généraux allemands ont donné dans leurs mémoires des versions très contradictoires.
Même empressement, mais d’un autre ordre, que celui qui m’avait poussé vers ton premier livre.
Ce qui suit, sache que je ne te l’assène pas de gaieté de cœur. Je me souviens que tu avais jadis chroniqué un de mes livres avec une belle ferveur, et je ne vais pas avoir le mauvais goût de te dire que j’aurais aimé te rendre la pareille. Laissons à d’autres ce genre d’obligation réciproque.
Je l’ai écrit plus d’une fois ici : j’ai pour principe de faire crédit à un livre au-delà même du moment où mes mises commencent à s’y engloutir en pure perte. In cauda gratia : je n’ai pas eu souvent l’occasion de vérifier cette hypothèse, mais elle a du moins le mérite de contrebalancer ma conviction, un peu dogmatique et parfois trompeuse, que ce qui commence mal ne vaut pas la peine qu’on s’y attarde. J’ai donc tâché de croire jusqu’au bout à ce récit qui débute médiocrement et se poursuit encore plus péniblement. Je t’avouerai que ses cent cinquante pages, divisées de surcroît en courts chapitres très aérés, m’ont paru interminables. Pour la simple raison que j’attends, d’une écriture littéraire qui s’attaque à un événement ou une conjoncture historique, une intelligibilité que l’historiographie savante, avec les moyens et les limites qui lui sont propres, n’est pas en mesure de m’offrir : je l’ai cherchée vainement ici. En fait d’intelligibilité, je n’ai eu droit qu’à une de ces déconstructions goguenardes dont l’hypercritique la plus essoufflée nous abreuve depuis des années : là où vous imaginiez, bonnes et naïves gens, qu’il y avait quelque chose, il n’y a rien du tout, ou presque. L’Anschluss ? Un petit amas de tactiques minables, de trépignements grotesques, de crises de nerfs théâtralisées et de démonstrations de force piteusement avortées. En un mot : une farce bouffonne, où s’affrontent des prédateurs et des fantoches. Avec, en guise de contrepoint tragique, les suicides massifs de Juifs qui précèdent l’entrée des troupes allemandes, et l’abomination qui se profile en toute cécité collective (un passage très pénible, à cet égard, pages 64 et 65 : la litanie des «il n’a rien fait», «il n’a rien vu», «il n’a rien su», «il n’a rien ordonné», qui ne peut que ravir d’aise le lecteur de ce radieux troisième millénaire, où il est clair que tout le monde sait tout, voit tout, et n’est plus dupe de rien). Pour te dire les choses brutalement : je suis fatigué jusqu’à la nausée de ces attitudes de petit malin, très répandues aujourd’hui et agglutinées en doxa, qui consistent à regarder le passé de très haut, en actionnant le double levier du démontage sarcastique et de la remontrance moralisatrice. Je ne voudrais pas à mon tour manier la remontrance, cher Éric, mais quand on choisit un sujet historique, qu’il s’agisse de l’Anschluss, de la découverte de l’Amérique ou de la chute de Napoléon, on évite de regarder par-dessus la tête des personnages en quêtant l’aval du lecteur ou en recherchant sa complicité. On descend dans l’arène. On serre d’aussi près que possible la portion de temps et de monde dont on endosse la responsabilité. On y patauge au besoin. On accepte l’éventualité de perdre pied, de s’enliser et de crier grâce. On traque des vérités qui filent entre les mains à mesure qu’elles semblent cristalliser. On s’expose à des déflagrations en plein visage. Tout le reste, et ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre, n’est que palabres autour d’un thé et de petits sablés.
De ce point de vue, L’Ordre du jour est presque le cas d’école que je me serais attendu à trouver sous n’importe quelle plume, mais pas sous la tienne : celui du sujet si peu pris au sérieux, si paresseusement et négligemment traité qu’on se demande en quoi peut résider la «valeur ajoutée» de la littérature, et qu’on en sort avec un sentiment irrépressible d’à quoi bon. Un exemple parmi d’autres ? La rencontre d’Hitler et du chancelier autrichien Schuschnigg. «C’est alors, écris-tu en guise de préambule, qu’a lieu une des scènes les plus fantastiques et grotesques de tous les temps.» Je veux bien. Mais je préférerais qu’un texte qui se dit littéraire m’épargne ces qualificatifs, et qu’il sache donner à la scène une puissance suggestive qui me pousse tout naturellement à les déduire. C’est loin d’être le cas, hélas. Cette longue confrontation à rebondissements, avec éclipses, réapparitions, entrées et sorties de personnages de second plan, vibre d’un extraordinaire potentiel théâtral (je pense à ce moment étonnant où Hitler convoque Keitel dans son bureau pour ne rien lui dire, littéralement – le face à face muet avec le commandant des forces armées constituant un maillon obligé dans la chaîne des tractations autour du sort de l’Autriche), mais tout ce potentiel reste en friche faute d’un quelconque travail dramaturgique. J’ai trouvé à cet égard l’écriture étonnamment pauvre, ponctuée trop souvent de clichés journalistiques, voire de terribles banalités («Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas»; «la grande scène de l’Histoire»; «ça s’envenime»; «les choses se corsent»; «l’emprise magique d’Hitler»; «Talleyrand et sa langue de vipère», etc.). Comme si, à de rares exceptions près (la belle évocation, qui aurait sans doute plu à Borges et Baudrillard, des uniformes nazis que Hollywood a remisés sur les «rayonnages du passé» alors que la Seconde Guerre mondiale n’a pas encore éclaté), la littérature ravalait ses privilèges au profit d’un commentaire tantôt narquois (les industriels assemblés devant Goering qui leur annonce qu’il va falloir mettre la main au portefeuille), tantôt esthético-philosophique (Soutter, Bruckner, Benjamin et Anders sont convoqués), tantôt empreint de gravité morale (le suicide des Juifs). Mais tu devrais savoir qu’une voix-off, si acérée et cultivée qu’elle soit, ne peut tenir lieu d’écriture, ni même en compenser les défaillances.
Au fond, L’Ordre du jour m’a paru tout entier bâti sur ce postulat étrangement naïf (et, surtout, économiseur d’efforts et de suées) qui voudrait que les soubresauts de l’Histoire suffisent par eux-mêmes à vitaliser un récit. Désolé de te rappeler une banalité et d’avoir l’air de te faire la leçon, mais tout épisode historique, quelles qu’en soient les lignes de force apparentes, et quelle que soit l’attraction que ces lignes exercent sur l’écrivain, doit être travaillé et remis avec acharnement sur le métier. Il faut arracher ses raisons à l’élan qui nous pousse vers lui. Et cette extorsion passe par une écriture qui ne se tient pas quitte à bon compte.
Mais je prends bien la mesure, en m’exprimant ainsi, de mon passéisme désespéré. Aujourd’hui, le meilleur moyen de plaire, et de recueillir les suffrages si déterminants des lecteurs de Télérama, de Libération et du Monde des Livres, est de contourner les exigences de l’écriture, et de dissimuler cette esquive derrière le paravent coloré d’une subjectivité «artiste».
Par où j’en reviens, si tu veux bien, à ma question initiale.
Comment expliquer qu’un écrivain qui n’avait pas de mots assez violents contre les faiseurs de romans et autres bâcleurs de prose, ait aujourd’hui glissé de leur côté, et se retrouve plébiscité par une cohorte de journalistes pour laquelle il professait le plus cinglant mépris ? Crois-moi, je n’ai jamais éprouvé le moindre plaisir à mettre qui que ce soit en face de ses revirements. Et je ne veux jouer les mauvaises consciences de personne. Je le répète : je reste tristement perplexe.
Je me contenterai d’une hypothèse, en prenant naturellement soin de ne pas aborder le terrain des négociations intimes que chacun mène avec lui-même, et des arbitrages de vie qui en résultent. C’est la littérature qui m’importe, pas les remous du for intérieur.
Mon hypothèse, c’est que l’extraordinaire facilité imaginative qui est la tienne s’est progressivement et insidieusement monnayée en facilités d’écriture. Il faudrait avoir la patience de mener l’analyse de détail d’un livre à l’autre pour la confirmer. Les relâchements étaient ténus, et situés presque au-dessous du seuil de perceptibilité dans Conquistadors : pour qui savait voir, ils n’étaient pas moins là. Je suppose qu’ils n’ont pas cessé de s’accentuer dans les quatre livres que je n’ai pas lus, pour s’aggraver calamiteusement dans L’Ordre du jour. Processus au fond très simple, qui est celui de l’élargissement d’une brèche, et qui illustre une loi flaubertienne que je reformulerai sur un mode guerrier : quand on écrit des livres – je parle évidemment de littérature, non du papier imprimé commis par des écrivants –, il faut être intensément, éperdument présent sur toute la longueur du front. La plus petite brèche peut devenir un point d’engouffrement de l’ennemi. Et il n’est pas difficile, hélas, de mettre des noms sur cet ennemi : complaisance des proches, manque de rigueur d’un éditeur devenu un ami, désir de toucher un public plus large, aimantations médiatiques, contact amollissant avec un lectorat trop bien intentionné – tous facteurs qui ne font que nous éloigner du cœur de notre exigence. Pour bâtir le grand mur de prose dont parlait Flaubert, il faut une férocité anti-sociale sans compromis. Ce n’est pas un parti pris misanthrope de ma part, mais une évidence charnelle issue du fond de mon travail.
On t’a adulé, célébré, encensé, et on continuera de le faire dans le sillage du Goncourt. Je ne sais pas quels sentiments t’inspirent de tels honneurs, dans un pays dont tu reconnaissais avec moi qu’il était devenu, au fil des dernières années, innommable de bêtise et de veulerie. Je suppose tout de même qu’il te reste assez de nez pour sentir que toute cette pompe empeste la pourriture.
Ce que je te souhaite du fond du cœur, c’est de renouer avec l’obscurité, l’isolement et les vaches maigres. Faute de telles retrouvailles, auxquelles je te sais capable d’œuvrer avec autant d’imagination que d’énergie, je crains que la littérature ne trouve plus jamais son compte dans tes textes à venir.

Photographie de Juan Asensio.jpg