23/06/2009
Jules Barbey d'Aurevilly dans la Zone

15/03/2009
Un prêtre marié de Jules Barbey d’Aurevilly, par Germain Souchet
Isaïe (6, 9-10).
«Rien ne remplacera jamais le ministère des prêtres au cœur de l’Église ! Rien ne remplacera jamais une Messe pour le Salut du monde !»
Benoît XVI, homélie du 13 septembre 2008
Messe célébrée sur l’esplanade des Invalides.
«Est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ?»
Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, Manuscrits autobiographiques.
«L’essence de l’amour n’est-elle pas de souffrir pour l’objet aimé, plus qu’il ne peut souffrir et même quand il ne souffre pas ?...»
J. Barbey d’Aurevilly, Un prêtre marié.
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25/07/2007
Une vieille maîtresse de Jules Barbey d’Aurevilly, par Germain Souchet

Sous-titré L’amour est divin, la passion est diabolique, ce texte de Germain Souchet poursuit une série d'études consacrées aux romans de Barbey d'Aurevilly. Peut-être dois-je immédiatement préciser que ce texte ridiculise les prétentions, fausses en plus que d'être saugrenues, de la médiatique Catherine Breillat qui, on s'en serait douté (je dis cela pour Charles Ficat, éditeur récent d'Une vieille maîtresse et persuadé que Breillat, préfacière du roman, est une bonne lectrice du Connétable des lettres...), n'a strictement rien compris à la profondeur et aux enjeux du roman de Barbey. Qu'importe après tout puisqu'il s'agit bien de faire vendre ses livres n'est-ce pas ?
Barbey d'Aurevilly dans la Zone :
Le Chevalier des Touches, par Germain Souchet.
L'Ensorcelée, par Germain Souchet.
Les Diaboliques, par Germain Souchet.
Larvatus prodeo ou... pro Deo ? (sur Une Histoire sans nom), par Juan Asensio.
Une Histoire sans nom, par Élisabeth Bart.
Écrit entre 1845 et 1848, mais publié seulement en 1851, Une vieille maîtresse (1) est, devant même Un prêtre marié, le roman le plus long de Jules Barbey d’Aurevilly. Une longueur anormale, d’ailleurs, pour un auteur d’ordinaire adepte de contes plus concis, voire de nouvelles, dont Les Diaboliques constituent le modèle le plus abouti. La critique, en son temps, fut partagée, moins sur la qualité littéraire de l’œuvre, que nul ne contesta vraiment, que sur sa moralité, car d’aucuns estimaient que la sensualité de la relation entre Vellini et son ancien amant Marigny, largement développée par l’auteur, était montrée de manière trop complaisante. Barbey s’en défendit dans les deux préfaces qu’il écrivit pour les rééditions successives de son roman, la première en 1858 et la seconde en 1866, après son retour au catholicisme. Dans les deux cas, le Connétable des lettres affirma que la peinture vraie du vice n’avait qu’une vocation : le dénoncer.
Ainsi, on peut lire sous sa plume, en 1858, que «si nous publions [ce roman] aujourd’hui, c’est qu’il a été entrepris dans une vue d’art, et l’art comprend la passion qui lui donne la vie et aussi l’enseignement moral», et, un peu plus loin, que «sous ce titre hardi et prudent tout ensemble (2), qui porte au front son index, et qui est à la fois pour le lecteur de bonne foi, un huis-clos et un pilori, l’auteur a voulu donner, à la corruption absolue du temps présent, l’énergique repoussoir d’une corruption relative» (p. 510). En 1866, le propos se fait encore plus explicitement moralisateur et les références à sa foi ne manquent pas : «Le Catholicisme est la science du Bien et du Mal. Il sonde les reins et les cœurs, deux cloaques, remplis, comme tous les cloaques, d’un phosphore incendiaire; il regarde dans l’âme : c’est ce que l’auteur d’Une vieille maîtresse a fait. […] Il a montré la passion et ses fautes, mais en a-t-il fait l’apothéose ? […] Il n’a étriqué ni la passion, ni le Catholicisme, tout en les peignant. Ou Une vieille maîtresse doit être absoute de ce qu’elle est quoi qu’elle soit, ou il faut renoncer à cette chose qui s’appelle le roman. Ou il faut renoncer à peindre le cœur humain, ou il faut le peindre tel qu’il est» (p. 516). Vaste débat, s’il en est, qui ne sera naturellement pas tranché dans ces quelques lignes. Mais il est fondamental de garder à l’esprit les visées moralisatrices de l’auteur si l’on veut bien comprendre le sens de ce roman exigeant.
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01/05/2007
Une Histoire sans nom de Barbey d'Aurevilly, par Elisabeth Bart

Rappel :
Le Chevalier des Touches, par Germain Souchet.
L'Ensorcelée, par Germain Souchet.
Les Diaboliques, par Germain Souchet.
Larvatus prodeo ou... pro Deo ? (sur Une Histoire sans nom), par Juan Asensio.
Comment nommer un monde en forme de calice inversé, un fond de bouteille sans lumière ni horizon où l’on n’entrevoit qu’en levant désespérément les yeux, haut, très haut, une lucarne lumineuse, où l’on n’aurait jamais entendu le «Recordare» du Requiem ni le «Et incarnatus est» de la Messe en Ut de Mozart, où, parce qu’on ne les aurait jamais entendus, on croirait que cette musique n’existe pas, qu’elle n’a jamais existé, un monde où toute grâce est absente ? Ce monde innommable même s’il a un nom, notre monde peut-être, celui que nous nous figurons, c’est celui d’Une Histoire sans nom.
Cette Histoire est celle d’une parole déviée, dévalant vers un gouffre sans fond, un abîme sans nom. Si le Verbe est l’éclat du langage, la lumière, ici, s’est éteinte. Il ne reste qu’un astre noir qui nielle les âmes.
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06/09/2006
L'étrange fascination pour le Mal : Les Diaboliques, par Germain Souchet

Illustration de Félicien Rops pour Les Diaboliques (Le plus bel amour de Don Juan).
Voici une nouvelle critique (après celles évoquant Le Chevalier des Touches et à L'Ensorcelée) de Germain Souchet consacrée aux romans de Jules Barbey d'Aurevilly
Achevé en 1871, le recueil de six nouvelles intitulé Les Diaboliques a été publié trois ans plus tard, en 1874. Des poursuites avaient alors été engagées contre Jules Barbey d’Aurevilly, en raison de la fausse pruderie et de la vraie hypocrisie d’un XIXeme siècle finissant, d’ailleurs fustigées par l’auteur dans Une vieille maîtresse(1), poursuites s’étant finalement soldées par un non-lieu. Si certains passages de l’œuvre avaient été jugés licencieux, cela tient au fait que ces six nouvelles se concentrent sur un thème cher à l’auteur : le Mal, étudié et analysé du point de vue d’un «moraliste chrétien», comme Barbey se définissait lui-même dans la préface. Il est intéressant de noter que le Connétable des lettres avait à l’origine prévu d’ajouter un second recueil de six nouvelles, intitulé Les Célestes, et qui devait cette fois se concentrer sur le Bien et la Vertu. Mais cette œuvre projetée n’a jamais vu le jour, Barbey trouvant que la Vertu était ennuyeuse, du moins pour un écrivain, alors que le Mal était fascinant.
De fait, Les Diaboliques sont éclairées par cette étrange lumière noire, par ce soleil éclipsé qu’il est si tentant de regarder au risque de se brûler les yeux. Dans chaque nouvelle, des secrets, des mensonges, des masques se dressent sans cesse pour cacher la vérité au lecteur. Il n’est pas rare qu’une histoire se termine sans que cette vérité n’éclate au grand jour. Cela pourrait être frustrant pour le lecteur s’il ne comprenait pas que cette part d’ombre était voulue et totalement assumée par l’auteur : si l’Esprit Saint est l’Esprit de vérité, le Malin se garde bien de se révéler totalement, car sa seule puissance vient de l’ignorance des hommes et du pouvoir qu’ils lui attribuent.
La richesse de cette œuvre est telle qu’on pourrait consacrer de longs développements à la beauté intrinsèque de la prose aurevillienne, nectar fruité qui emplit notre palais de ses doux parfums à chaque mot que l’on prononce, beauté par ailleurs mise au service de la passionnante étude du Mal à laquelle se livre Barbey (2). De même, la structure du récit pourrait être précisément étudiée afin de mettre en évidence le formidable talent de conteur de cet écrivain hors normes, qui réussit à enchâsser pas moins de six récits dans la nouvelle intitulée Le plus bel amour de Don Juan, sans que le procédé ne paraisse artificiel et sans que la clarté de l’histoire ne soit compromise. Mais que le lecteur me permette de me concentrer essentiellement sur l’étude du thème central des Diaboliques, à savoir le Mal, vu à travers toutes les réfractions de son sinistre éclat.
Il existe un véritable raffinement dans le Mal, qui rend celui-ci tout à la fois plus fascinant et plus effrayant que la brutalité la plus primaire et que la barbarie la plus violente. Dans «À un dîner d’athées», le récit de Mesnilgrand est tout d’abord interrompu par un dénommé Sélune, qui croit avoir assisté à la plus cruelle des scènes quand il déclare avoir vu «quatre-vingt religieuses jetées l’une sur l’autre, à moitié mortes, dans un puits, après avoir été préalablement très bien violées chacune par deux escadrons» (p. 274; les pages entre parenthèses correspondent à l'édition donnée par Pocket Classiques, 1999). Horrible ? Certes, mais il ne s’agit, selon un Mesnilgrand dédaigneux, que de la «brutalité de soldats». En d’autres termes, l’application mise à faire le Mal, et à le faire consciemment, augmente sa gravité, le rend plus condamnable, tout en lui conférant une forme de grandeur pouvant susciter une certaine admiration coupable de la part d’un observateur. Aussi Barbey a-t-il prudemment expliqué dans sa préface qu’il souhaitait donner «l’horreur des choses [qu’il] retra[çait]», même s’il reconnaît avoir quelque sympathie pour l’hérésie manichéenne qui supposait une égalité, une forme de symétrie entre Dieu et le Diable, le Diable étant au Mal ce que Dieu est au Bien, alors même que, dans la théologie catholique, le Mal n’existe que comme négation du Bien.
On peut donc noter, dans Les Diaboliques, une gradation du Mal. En bas de l’échelle, la débauche à laquelle le chef d’escadron Mesnilgrand, comme le capitaine Rançonnet et bien d’autres soldats se livraient lors des campagnes de l’Empire. De la même manière, le vicomte de Brassard, dans Le rideau cramoisi, est présenté comme un dandy libertin ayant eu «sept maîtresses, en pied, à la fois», ce qui, selon le narrateur, relève bien de «l’immoralité». Barbey présente le passé de ces personnages comme blâmable, mais ne sombre pas pour autant dans une pudibonderie affectée. Cela est mal, voilà tout, mais il existe des attitudes bien plus condamnables.
Il en va ainsi, par exemple, du blasphème. Le capitaine Rançonnet, apercevant son ami Mesnilgrand dans une église, s’écrie bruyamment «sacré nom de Dieu, […] qu’est-ce que tu fous donc, Mesnil, dans une église, à pareille heure ?» (p. 238). Cela est parfaitement grossier. Comme le fait, pour les amis de Mesnilgrand père et fils, de s’offrir des dîners somptueux et impies le vendredi, jour maigre pour les chrétiens. Barbey nous explique que «c’étaient des dîners comme le Diable peut seul en en tripoter pour ses favoris… et de fait, les convives de ces dîners-là n’étaient-ils pas les très grands favoris du Diable ?», avant de préciser que «l’on y mariait fastueusement le poisson à la viande, pour que la loi de l’abstinence et de la mortification, prescrite par l’Église, soit mieux transgressée» (pp. 252-253). Les convives de ces dîners poussaient la moquerie et le mépris de l’Église jusqu’à commencer leur repas à midi, la tradition voulant que le Pape passât à table à cette heure et qu’il envoyât alors sa bénédiction à toute la chrétienté. Toutefois, si ces blasphèmes ont quelque chose de gratuit et de révoltant, Barbey d’Aurevilly écrit, à juste titre, que l’athéisme de ces anciens révolutionnaires, de ces fils de voltairiens invétérés, «élevés comme des chiens», avait au moins une prétention à la vérité doublé d’un enragement, que celui de la fin du XIXeme siècle n’avait déjà plus. Et ne parlons pas de notre époque où tout est banal, petit, mesquin, et où à l’athéisme virulent ont succédé une indifférence crasse et une absence totale de réflexion.
Un nouveau degré est franchi dans la gravité du Mal avec le sacrilège. Toujours dans «À un dîner d’athées», la plus longue et décidément la plus riche de ces six nouvelles, un certain Reniant, prêtre défroqué, raconte que, pendant la Révolution, il arracha de la poitrine d’une sainte jeune femme la douzaine – le chiffre n’est pas anodin – d’hosties qu’elle y cachait et qu’elle apportait à un chouan mourant, et qu’il les fit «jeter immédiatement dans l’auge aux cochons» (p. 267). Le caustique M. de Mesnilgrand père, qui avait au moins le mérite de connaître la religion qu’il détestait, crut y voir une vengeance «[d]es porcs de l’Évangile, dans le corps desquels Jésus-Christ fit entrer des démons» (Idem). A-t-on atteint dans ces lignes les sommets du Mal ? On serait tenté de le croire, mais Mesnilgrand fils fait rapidement remarquer que l’action de l’ancien prêtre est en réalité une supercherie. Je ne peux m’empêcher ici de citer longuement les paroles que Barbey lui prête et qui, dans notre temps de sacrilèges et de blasphèmes répétés par la télévision, ce déversoir d’immondices, constituent une mise au point des plus brillantes : «M. Reniant n’a pas fait une chose si crâne pour que, toi, tu puisses tant l’admirer ! S’il avait cru que c’était Dieu, le Dieu vivant, le Dieu vengeur qu’il jetait aux porcs, au risque de la foudre sur le coup ou de l’enfer, sûrement, pour plus tard, il y aurait eu là du moins de la bravoure, du mépris de plus que la mort, puisque Dieu, s’il est, peut éterniser la torture. Il y aurait eu là une crânerie, folle, sans doute, mais enfin une crânerie à tenter un crâne aussi crâne que toi ! Mais la chose n’a pas cette beauté-là, mon cher. M. Reniant ne croyait pas que ces hosties fussent Dieu […] et vider la boîte aux hosties dans l’auge aux cochons, n’était pas plus héroïque de d’y vider une tabatière ou un cornet de pains à cacheter. […] Il n’y a donc, ici […] disons le mot… qu’une cochonnerie» (pp. 268-269).
Le sacrilège, cependant, peut aussi se manifester par l’absence du respect dû au caractère sacré du corps. Dans cette même nouvelle, Mesnilgrand raconte comment le major Ydow, outragé par sa maîtresse, La Rosalba dite «La Pudica», qui ne cessait de le cocufier au vu et au su de tous, invoquant l’enfant qu’ils avaient eu ensemble, et qui était mort en bas âge, se vit répondre que cet enfant n’était pas de lui. Et le major Ydow de briser l’urne de cristal dans laquelle le cœur embaumé de l’enfant reposait, avant de le piétiner copieusement; le cœur, qui aurait dû faire l’objet d’un saint respect, que l’enfant soit ou non de lui, servira ensuite de projectile au major et à sa maîtresse. Non content de ce premier sacrilège, le major en commit aussitôt un second, en cachetant avec de la cire brûlante et le pommeau de son sabre le sexe de sa femme, tout en s’écriant : «Sois punie par où tu as pêché, fille infâme !». Ce faisant, il se prit pour le Juge suprême, ce qui est un pêché aussi grave que le sacrilège en lui-même.
Dans les trois degrés que je viens d’exposer, la débauche, le blasphème et le sacrilège, il y a des actes très graves, naturellement, mais le Mal est directement visible et peut faire l’objet d’une réprobation immédiate. Or, il devient d’autant plus dangereux qu’il est insidieux et que, tel un serpent venimeux, il se recroqueville et se tapit sous une pierre, prêt à jaillir et à mordre la main imprudente qui se mettrait à sa portée.
Le Diable aime la parodie; c’est même une de ses armes préférées. Dans l’Évangile, il tente le Christ en déformant les Saintes Écritures et en les sortant de leur contexte; dans l’Apocalypse selon Saint Jean, il parodie la Sainte Trinité avec le dragon, la bête et le faux prophète. Dans Le plus bel amour de Don Juan, le comte Ravila de Ravilès, le Don Juan de la nouvelle, participe à un souper donné en son honneur, sous la forme d’une parodie de la Sainte Cène qui ne dit pas son nom. En effet, ce souper est organisé par douze femmes du Faubourg Saint-Germain qui ont toutes été ses maîtresses. Avant que la vieillesse ne les saisisse tous, elles souhaitent lui offrir un dernier repas pour le célébrer. Elles se réunissent autour «du roi […], du maître, au milieu de la table», au centre de ce «cercle rayonnant de douze femmes» (p. 103). Barbey va même jusqu’à préciser que «la duchesse de *** […] était assise, comme un juste à la droite de Dieu, à la droite du comte de Ravila, le dieu de cette fête» (p. 106). Comment ne pas y voir une réplique du dernier repas du Christ, entouré des douze apôtres ? Seulement, au lieu de célébrer le Seigneur, ces femmes célèbrent le démon qui trône au milieu d’elles. Au lieu de recevoir le Corps et le Sang du Christ, elles espèrent pouvoir donner une dernière fois leur corps à Ravila de Ravilès. Car, au lieu d’être toutes égales aux yeux de leur dieu, elles sont en rivalité permanente. Il y a donc dans ce souper une certaine grandeur, la terrible et fascinante grandeur du Mal qui ne s’affiche pas crûment, mais qui se pare des oripeaux de la sainteté de la beauté.
Proche de la parodie par son caractère faux, la duplicité des personnages est un instrument fréquemment employé par Barbey pour présenter le Mal. Dans Le plus bel amour de Don Juan, on apprend par exemple que le regard de Ravila était «bleu d’enfer», alors que «tant de créatures l’avaient pris pour le bleu du ciel» (p. 103). Dans Le rideau cramoisi, Mademoiselle Alberte, la fille des hôtes du jeune vicomte de Brassard, sous des airs de pureté et d’innocence, cache en réalité une sensualité débordante et brûlante : un soir, au moment du repas, elle prend brutalement la main du vicomte sous la table puis, devant la reprendre pour manger, elle appuie son pied sur le sien pendant toute la durée du souper. Cet épisode, qui ne manqua pas d’incendier les sens du jeune officier, fut suivi par un mois de silence total, d’indifférence, d’impassibilité de la part de la jeune femme. Une telle duplicité est en soi stupéfiante. Mais elle devait encore s’accentuer quand la jeune Alberte vint une nuit se donner au vicomte de Brassard, ouvrant ainsi une relation qui dura six mois, six mois au cours desquels la jeune femme traversa, tous les deux soirs, la chambre de ses parents endormis pour offrir au vicomte des étreintes passionnées. Et tout cela avec le même air stupéfait, avec la même crainte d’être découverte par ses parents, mais aussi avec le même silence opposé aux questions de son amant. La première nouvelle du recueil confirme que le nom de diaboliques s’applique aussi bien aux «histoires» qu’aux «femmes de ces histoires», comme l’indiquait Barbey dans sa préface de 1874.
Duplicité de nouveau dans l’attitude de Mademoiselle Hauteclaire Stassin, dans «Le bonheur dans le crime», nouvelle qui, par son seul titre, suscita la polémique. Voici une jeune professeur d’escrime qui se fait engager comme femme de chambre de l’épouse légitime de son amant, le comte de Savigny, sous le prénom d’emprunt d’Eulalie, se métamorphosant sous l’habit de bonne et affectant une «réserve» et «une noblesse d’yeux baissés» capable de tromper sa maîtresse (p. 149). Se livrant la nuit à des parties d’escrime endiablées, puis aux plaisirs coupables de l’adultère, elle mérite cette phrase terrible du docteur Torty sur la duplicité de certaines femmes : «[…] elles font bien tout ce qu’elles veulent de leurs satanés corps, ces couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit intérêt à cela» (p. 149).
Duplicité, aussi, dans l’attitude de la comtesse du Tremblay de Stasseville et dans celle de son amant, l’Écossais Marmor de Karkoël. La comtesse, en effet, est la seule femme à ne point recevoir, si ce n’est quelquefois, dans sa demeure de ville, cet excentrique et génial joueur de whist, se permettant même de lâcher contre lui – comble de l’hypocrisie ! – quelques piques assassines dont elle avait le secret. Rien ne pouvait donc laisser supposer l’existence d’une relation entre ces deux êtres, qui partageaient une indifférence à l’égard de tout, l’Écossais semblant tout de même être passionné par le whist, à l’inverse de la comtesse qui y montrait la même indolence que dans les autres occupations de sa vie, en apparence bien réglée. Quelle ne sera pas la surprise de l’aristocratique petite ville de Valognes – car c’est bien d’elle qu’il s’agit, même si l’auteur ne la mentionne jamais explicitement – quand le cadavre d’un enfant qui avait vécu sera découvert, après son décès, dans une jardinière de son salon ? La duplicité de ce couple infernal est d’autant plus effrayante que, lorsque la fille de la comtesse, la jeune et pure Herminie, se mit à tousser, prémices du mal qui devait l’emporter, la comtesse de Stasseville et Marmor n’eurent pas la moindre émotion, alors même que la première portait à son doigt la bague qui avait contenu le poison déjà respiré par sa fille… Cette tranquillité, cette indifférence, cette absence totale de remords dans le crime commis fait incontestablement de la comtesse la plus diabolique des Diaboliques. Le Mal, en effet, est d’autant plus terrifiant qu’il se cache derrière le masque de la respectabilité, car il semble alors être parfaitement assumé par la personne qui le commet, ce qui paraît inconcevable et intolérable à tout esprit ayant ne serait-ce qu’une once de moralité.
A posteriori, le narrateur dresse un portrait de la comtesse qui aurait dû permettre de comprendre que, sous ses airs de dame, se cachait une démone. La thématique du reptile rampant y est en effet omniprésente, avec «les écailles et la triple langue du serpent» associée à sa «prudence», avec son «organisation sèche et contractile» (p. 211) ou encore avec les «mille torsades bleuâtres de[s] veines» de ses mains, sortes de serpenteaux, et «sa langue vipérine» qu’elle passait «sur ses lèvres sibilantes» (p. 212) après avoir décoché une de ses flèches acérées et venimeuses.
Duplicité, enfin, chez la «Pudica», dans À un dîner d’athées : alors qu’elle trompe assidûment son concubin avec tous les officiers des régiments de l’Empire en campagne en Espagne, cette femme de mauvaise condition rougit abondamment de ses propres débauches, de ses propres transgressions, comme si son corps se plaisait à montrer à son esprit malsain le Mal qu’elle commettait.
On le voit, Barbey d’Aurevilly prend un soin particulier à camper la duplicité de ses personnages, que ce soit par des descriptions physiques précises et dans lesquels les thématiques du serpent et du sang sont omniprésentes (3), ou par l’accentuation de l’opposition entre le mal commis et l’absence de repentance. Le résultat est tout à la fois terrible et génial, et surtout beaucoup plus effrayant que s’il décrivait, comme dans tant de romans contemporains, des scènes de crimes où la quantité d’hémoglobine semble seule déterminer l’ampleur du succès en librairie.
Mais j’ai gardé le meilleur, ou plutôt le pire, pour la fin. Un des péchés les plus graves est le péché d’idolâtrie. Sa condamnation fait l’objet du premier commandement du Décalogue : «Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi. Tu ne feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi le Seigneur ton Dieu, un Dieu jaloux, poursuivant la faute des pères chez les fils sur trois ou quatre générations – s’ils me haïssent – mais prouvant sa fidélité à des milliers de générations – si elles m’aiment et gardent mes commandements» (Ex 20, 3-6).
Le catéchisme de l’Église catholique, promulgué en 1992 par le Pape Jean-Paul II, précise dans son paragraphe 2113 que «l’idolâtrie ne concerne pas seulement les faux cultes du paganisme. Elle reste une tentation constante de la foi. Elle consiste à diviniser ce qui n’est pas Dieu. Il y a idolâtrie dès lors que l’homme honore et révère une créature à la place de Dieu […]». Au paragraphe 2114, on peut également lire que «l’idolâtrie est une perversion du sens religieux inné de l’homme. L’idolâtre est celui qui rapporte à n’importe quoi plutôt qu’à Dieu son indestructible notion de Dieu».
La gravité de l’idolâtrie est facilement compréhensible : si l’homme remplace le Seigneur dans son cœur par un autre dieu, qu’il soit un être vivant ou un objet, il se prive de la source intarissable de Vie que représente le Dieu de l’Unique Alliance. Sarment de vigne, il refuse d’être greffé sur la vraie vigne, celle qui lui donnera la vie éternelle (4). Dès lors, l’idolâtrie conduit à la Mort – au sens métaphysique du terme. Par ailleurs, si l’orgueil empêche d’ouvrir son cœur à la miséricorde divine, il en va de même pour l’idolâtrie, car une idole ne peut naturellement offrir au pécheur le Pardon de Dieu.
Dans Le plus bel amour de Don Juan, on peut considérer que le comte Ravila de Ravilès est l’idole des douze femmes qui organisent son apothéose intime. Dans Le bonheur dans le crime, le comte et la comtesse Hauteclaire de Savigny – l’empoisonneuse devenue sa femme – s’aiment d’une adoration idolâtre. Ils ont une prétention à l’autosuffisance que le narrateur ne manque pas de souligner quand il les aperçoit au Jardin des Plantes. Le regard que la femme porte à son mari «n’exprimai[t] plus en le regardant que toute les adorations de l’amour»; leurs visages étaient «tournés l’un vers l’autre», ils ne «regarda[ient] rien qu’eux-mêmes» et ils se «serra[ient] flanc contre flanc, comme s’ils avaient voulu se pénétrer», comme s’ils cherchaient à fusionner et à ne faire plus qu’un. À tel point que le narrateur croit voir «des créatures supérieures qui n’apercevaient pas même à leurs orteils la terre sur laquelle ils marchaient, et qui traversaient le monde dans leur nuage comme, dans Homère, les Immortels», ce qui lui fait déclarer cette phrase lourde de sens : «ils oublient l’univers !» (p. 131) et ils oublient Dieu à Qui ils devront rendre des comptes au dernier jour.
Dans Le dessous de cartes d’une partie de whist, le thème de l’idolâtrie est également abordé. Pour marquer son étonnement devant les petites phrases assassines décochées par la comtesse de Stasseville à l’attention de Marmor de Karkoël, que l’avenir devait montrer être son amant, le narrateur recourt au vocabulaire religieux : «pourquoi, si elle aimait Karkoël […] le cachait-elle […] sous ces plaisanteries apostates, renégates, impies, qui dégradent l’idole adorée… les plus grands sacrilèges en amour ?» (c’est moi qui souligne, p. 211).
Mais c’est surtout dans La vengeance d’une femme, la dernière des six nouvelles, que l’idolâtrie est omniprésente. La duchesse d’Arcos de Sierra Leone, devenue une fille, raconte à Robert de Tressignies comment elle était tombée amoureuse du cousin de son mari, le marquis Don Esteban de Vasconcellos, et comment cet amour devint une sorte d’adoration «mystique» (p. 328). Elle déclare notamment que «Ignace [de Loyola], ce chevalier de la Vierge, n’aimait pas plus purement la Reine des cieux que ne m’aimait Vasconcellos; et moi, de mon côté, j’avais pour lui quelque chose de cet amour extatique que sainte Thérèse avait pour son époux divin»; elle ajoute que «si les anges pouvaient s’aimer entre eux devant le trône de Dieu, ils devraient s’aimer comme nous nous aimions». Magnifique, admirable, cet amour ? Non, dangereux et impie, car on ne peut aimer un homme ou une femme autant ou plus que Dieu. L’intensité irréfléchie des sentiments de la duchesse la mène à supplier le duc, son mari, qui venait de faire assassiner Don Esteban sous ses yeux, de ne pas jeter son cœur aux chiens, comme il s’apprêtait à le faire, mais de le lui donner à manger. Et de préciser : «J’aurais communié avec ce cœur comme avec une hostie. N’était-il pas mon Dieu ?» (p. 336). Ou encore «dans le temps que j’étais religieuse, avant d’aimer cet Esteban qui a pour moi remplacé Dieu […]» (p. 336). On le voit, l’idolâtrie mène cette femme aux pires péchés, aux pires abaissements : le cannibalisme comme réconfort et la prostitution comme vengeance.
Résumons. Jules Barbey d’Aurevilly nous présente plusieurs aspects du Mal : la débauche, le blasphème, le sacrilège, mais aussi la parodie, la duplicité et l’idolâtrie. Plusieurs faces d’une même réalité, déjà décrite par Saint Paul dans ses épîtres (5). C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il nous présente une vision chrétienne du Mal. Certes, Barbey ne peut s’empêcher de témoigner d’une étrange fascination pour la grandeur vertigineuse du Mal mais, comme Ulysse à l’approche des Sirènes, il avait pris au préalable le soin de se faire attacher au mât de son navire d’écrivain moraliste. Ensorcelé par cette plongée volontaire au cœur des ténèbres, il résiste néanmoins à la tentation d’une apologie de l’infâme et nous montre sans ambiguïté, et surtout, avec une acuité et une éloquence qu’une démarche moins risquée n’aurait pas permises, les conséquences néfastes et destructrices des actions inspirées par le Malin.
Ainsi, nous voyons comment le Mal appelle le Mal et comment une innocente jeune fille peut être corrompue par les sens déréglés de Ravila de Ravilès dans Le plus bel amour de Don Juan. N’ayant eu le tort que de s’asseoir sur un fauteuil qu’il venait de quitter, elle fut troublée par la chaleur que son corps avait laissée et crut tomber enceinte de lui. C’était ne pas savoir qu’un tel libertin ne pouvait donner la vie, car il ne semait partout que la Mort.
La Mort, justement, est la conséquence immédiate ou indirecte de tous les comportements diaboliques peints par Barbey. Celle-ci peut être soupçonnée, apparente, comme dans Le rideau cramoisi : si le vicomte de Brassard n’a jamais pu savoir ce qui était réellement arrivé à Melle Alberte, l’intérêt pour le lecteur est ailleurs. Cette relation immorale, d’autant plus immorale qu’elle se déroulait à l’insu des parents de la jeune fille, ne pouvait engendrer que la mort, physique ou métaphysique d’Alberte. De même, dans Le bonheur dans le crime, le fait que le comte et la comtesse – la deuxième du nom – de Savigny n’aient pas d’enfant peut certes résulter d’un choix délibéré, comme Hauteclaire l’affirme un jour à son médecin. Il résulte néanmoins d’un déficit d’amour : ne déclare-t-elle pas qu’un fils ou une fille la ferait moins aimer son mari et que «les enfants […] sont bons pour les femmes malheureuses» (p. 179) ? Leur idolâtrie réciproque sclérose leurs cœurs et les empêche de puiser à la source intarissable d’Amour qui est aussi une source de Vie. Le refus du don de la vie dans un couple est bien une forme de Mort.
Pour poursuivre avec le thème de l’enfant, il est remarquable qu’un nourrisson ayant vécu soit retrouvé enterré dans une jardinière du salon de la comtesse de Stasseville dans Le dessous de cartes d’une partie de whist. Que l’enfant soit mort naturellement ou qu’il ait été empoisonné n’est, en soi, que secondaire. En tant que chrétien, Barbey sait que les faits peuvent avoir une importance symbolique plus importante que leur signification première. Ce qui compte ici, encore une fois, c’est que la relation entre la comtesse et Karkoël ne pouvait donner la vie. La même analyse peut être faite pour l’enfant de la «Pudica» dans À un dîner d’athées. Avec une remarque supplémentaire : s’étant donnée à tant d’hommes différents, cette fille ne peut savoir avec certitude qui est le père de l’enfant. Quand elle déclare au major Ydow qu’il n’est pas le père, elle ne lui ment peut-être pas. Quoi qu’il en soit, cela provoque le sacrilège évoqué précédemment – le cœur embaumé utilisé comme projectile par les parents – qui est, pour ce malheureux enfant, une deuxième mort.
Car le Mal peut aussi engendrer quelque chose de plus grand que la Mort : la damnation. Ayant renoncé à croire en Dieu parce qu’elle idolâtrait Don Esteban, la duchesse d’Arcos de Sierra Leone ne peut trouver dans l’Amour du Christ un réconfort après son assassinat. Sa vie sera alors consacrée à sa vengeance, qui passe par l’humiliation de son corps – elle devient une prostituée – qui seule, à ses yeux, peut atteindre son mari dans ce qui lui est le plus cher : l’honneur. Ce faisant, elle commet un péché doublement mortel qu’elle ne confessera pas sur son lit de mort. Le malheureux chapelain de la Salpêtrière aura beau croire que l’ancienne duchesse, devenue le numéro 119 de l’hôpital – comble de la déshumanisation ! – se repentait, en demandant que soit écrite, sur son cercueil et sur son tombeau, après ses titres, l’inscription «fille repentie». Cette volonté était en réalité, «encore, après la mort de la vengeance» (p. 346). Nulle rédemption, donc, pour qui pêche contre l’Esprit en idolâtrant un homme et en ne s’ouvrant pas à la miséricorde divine au moment de mourir, pour qui hait jusqu’à et par-delà la mort.
C’est donc un bien sombre tableau que nous dresse le Connétable des lettres dans ce recueil de nouvelles. Sombre, mais juste. Et surtout, pour qui sait être attentif, une lueur d’espérance s’échappe malgré tout de ce gouffre noir, de ce déchaînement du Mal.
Dans À un dîner d’athées, Mesnilgrand surprend ses anciens compagnons d’armes et les amis impies de son père en trouvant plus belle la dévotion de la jeune femme qui, pendant la Terreur, portait les hosties consacrées sur sa poitrine, au risque de sa vie, que le misérable sacrilège de Reniant, qui, rappelons-le, avait jeté ces hosties aux porcs. Sans croire nécessairement au Dieu vivant présent dans ces hosties, Mesnil affirme que cette jeune femme était une sainte et que «[fût]-il maréchal de France, [s’il] la rencontrai[t], cherchât-elle son pain, les pieds nus dans la fange, [il] descendrai[t] de cheval et lui ôterai[t] respectueusement [s]on chapeau, à cette noble fille, comme si c’était vraiment Dieu qu’elle eût encore sur le cœur !» (p. 270). Mesnilgrand parle ici de beauté. Or, qui sait déjà reconnaître la splendeur de la Vérité n’est sans doute pas loin de découvrir la Vérité elle-même.
C’est ainsi que l’on apprend à la fin de la nouvelle que cet officier déchu de l’Empire, que ce libertin, longtemps athée invétéré, avait recueilli et religieusement conservé dans sa ceinture le cœur de cet enfant qui pouvait être le sien, si on en croyait l’affirmation de la «Pudica». Un jour, trouvant que ce cœur avait suffisamment pesé sur le sien, ou, pour le dire en termes chrétiens, que sa pénitence avait été sincèrement effectuée, il décida de le «déposer en terre chrétienne» (p. 301). Il ne se contente pas de lui donner une sépulture : il veut le déposer en terre chrétienne. C’est ainsi que la miséricorde, l’ouverture de son cœur à l’Amour, semblent bien pouvoir «imposer une limite au Mal», comme l’affirmait Jean-Paul II dans son dernier ouvrage, Mémoire et Identité. Ce récit achevé, Barbey peut conclure par les seules paroles réconfortantes des Diaboliques, celles qui, finalement, rayonnent d’autant mieux qu’elles sont entourées par les Ténèbres, et qui annoncent non pas le Salut, mais la découverte du chemin qui mène au Salut : «Comprenaient-ils enfin, ces athées, que, quand l’Église n’aurait été instituée que pour recueillir les cœurs – morts ou vivants – dont on ne sait plus que faire, c’eût été assez beau comme cela !» (p. 301).
Il ne nous reste qu’à méditer sur ces paroles et sur le pouvoir de transformation du monde par la Parole qui se manifeste dans l’attitude de Mesnilgrand. Contrairement aux apparences, Les Diaboliques ne sont pas entièrement dominées par le Mal et le désespoir…
Notes :
(1) : La marquise de Flers déclare en effet à Marigny : «Nous en sommes à la pureté quand même. Les ultra-politiques ont passé dans les mœurs. N’ai-je pas entendu l’autre jour une de nos plus belles duchesses traiter de fille Melle de Lespinasse parce qu’elle avait eu deux amours ?». Ryno de Marigny se «mit [ensuite] à rire de la parodie des hautes prétentions du XIXe qu’il avait souvent vues se gendarmer contre lui dans la personne de ses duchesses» (Une Vieille maîtresse, chapitre X, Les nœuds incessamment refaits, Gallimard, coll. Folio, 1998, p. 187).
(2) : Par le recours fréquent aux oxymores, notamment, signe tangible de la duplicité de certains personnages.
(3) : Le thème du sang se retrouve dans plusieurs autres œuvres de Barbey : les joues empourprées et brûlantes de Jeanne de Feuardent dans L’Ensorcelée, qui trahissent son douloureux amour pour l’abbé de La Croix-Jugan, le sang bu ensemble par Ryno de Marigny et Vellini, qui les condamnerait à ne jamais pouvoir se séparer, dans Une vieille maîtresse, ou encore les rougeurs d’Aimée-Isabelle de Spens dans Le chevalier des Touches, qui révèlent à l’inverse des exemples précédents la pureté incorruptible de la «Vierge Veuve».
(4) : Avant d’entrer librement dans sa Passion, Jésus déclare : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent » (Jn 15, 5-6).
(5) : Cf. notamment Ro 1, 29-32; 1 Co 6, 13-20 sur la débauche ; 1 Co 14-22 sur l’idolâtrie, et notamment sur le fait de manger de la viande consacrée à des idoles, ce qui est formellement prohibé par l’Apôtre des gentils, non pas parce que ces idoles auraient quelque valeur en tant que telle, mais parce que les offrandes sont sacrifiées aux démons dès lors qu’elles ne sont pas sacrifiées à Dieu.
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14/04/2006
L’Ensorcelée de Jules Barbey d’Aurevilly, par Germain Souchet

Sous-titré Chute et rédemption, voici le deuxième article de Germain Souchet consacré aux romans de Barbey d'Aurevilly.
La figure centrale de L’Enscorcelée est l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan et la plupart des commentaires de l’œuvre se focalisent sur cette figure satanique, peut-être la plus fascinante de la littérature française. En conséquence, le thème de la chute – celle de l’abbé naturellement, mais aussi de Dlaïde Malgy et de Jeanne de Feuardent – semble être au cœur du roman de Jules Barbey d’Aurevilly, que Charles Baudelaire considérait comme un authentique chef-d’œuvre. Pourtant, une lecture attentive nous montre que l’espérance chrétienne reste de mise, même dans les pages les plus tragiques de l’histoire de Jeanne Le Hardouey : car, au-delà de la chute, Barbey nous parle aussi de rédemption.
Tout, dans le personnage de l’abbé de La Croix-Jugan, est marqué du sceau effrayant de la chute, à commencer par son apparence physique. Autrefois beau, mais d’une beauté «sinistre et funèbre», selon le mot de la Clotte, qui compare son visage à celui de «Saint-Michel qui tue le dragon» – mais ne serait-il pas plutôt le dragon ? –, il revient défiguré par une tentative de suicide et par les tortures que lui ont infligé les Bleus sur son lit de souffrance. Son visage, caché par sa capuche de pénitent, bien que monstrueux et effrayant, continue cependant de fasciner et n’empêchera pas la pauvre Jeanne Le Hardouey de tomber amoureuse de cet être maléfique.
Car, et c’est là le deuxième trait le plus marquant du personnage, La Croix-Jugan a un pouvoir de séduction hors du commun, alors même qu’il semble n’éprouver aucun amour pour le genre humain. Toujours sombre depuis sa jeunesse, il paraissait autrefois avoir en horreur l’état de prêtre que sa famille avait choisi pour lui. Avant la Révolution – qui devait marquer une autre chute : celle de la France catholique et royale – il se rendait aux réunions orgiaques organisées au château de Sang-d’Aiglon de Haut-Mesnil mais ne participait jamais aux ébats de ce ramassis de débauchés. Il buvait cette étrange eau de vie dans laquelle la hure sanglante et les pattes boueuses d’une bête tuée à la chasse avaient été trempées, ce breuvage digne des potions de sorcières et qu’un des gentilshommes l’accusait «[d’aimer] mieux que le sang du Christ». Tel Lucifer, La Croix-Jugan se contentait d’être présent, cautionnant et peut-être inspirant ces réunions où tous les principes de la morale chrétienne étaient bafoués, sans jamais prononcer le moindre mot. Cette figure tutélaire du mal était ainsi bien plus effrayante que si elle avait été dotée de pouvoirs surnaturels ou si elle s’était vautrée dans le vice avec les autres seigneurs. Car, au fond, Satan n’a d’autre pouvoir que celui de la tentation qui, le plus souvent, est insidieuse est presque imperceptible.
Ce qui devait arriver arriva. Une des femmes succomba bientôt à la sinistre séduction de cet être insensible. Dlaïde Malgy se mit en tête de se faire aimer de ce prêtre, de ce frère Ranulphe que personne n’appelait jamais par son nom de religieux, comme s’il n’avait aucun sens pour lui. Mais elle se heurta à un cœur méprisant chez qui toute forme de compassion était absente. Alors qu’un soir, devant tous les convives, la jeune femme lui déclara publiquement sa passion brûlante, l’abbé se leva et, sans dire un mot, couvrit le son de sa voix en soufflant dans un cor de cuivre, «comme s’il eût été un des Archanges qui sonneront un jour le Dernier Jugement». En disant cela, la Clotte n’était pas très loin de la vérité : La Croix-Jugan était bien un archange, mais celui du Mal. Au jour du Jugement Dernier, il ne sera pas du côté de ceux qui sonneront les trompettes, mais auprès du Dragon et de la Bête, qui seront précipités dans la géhenne.
Le pêché de La Croix-Jugan est en effet le pire de tous, puisqu’il s’agit de l’orgueil. Le narrateur écrit sans ambiguïté que «ce singulier prêtre […] avait le secret de consoler par l’orgueil les âmes ulcérées, comme s’il avait été un ministre de Lucifer au lieu d’être l’humble prêtre de Jésus-Christ» (c’est moi qui souligne). À Jeanne de Feuardent, en qui l’histoire de Dlaïde Malgy se répète à l’identique, et qui prétend séduire l’abbé parce que même «les anges sont […] tombés !», la Clotte, lucide, répond : «Par orgueil, […] aucun n’est tombé par amour». Dès lors, frère Ranulphe ne pourra jamais être sauvé, car il est incapable de s’ouvrir à l’Amour, que celui-ci lui soit offert par une femme ou qu’il vienne de Dieu; il ne peut pas non plus faire réellement pénitence, car celle-ci suppose de reconnaître humblement ses pêchés et d’ouvrir son cœur à la miséricorde de Dieu et de l’Esprit Saint. Comme la Clotte l’avait prévu, Jeanne ne pourra faire tomber l’abbé de son piédestal fondu avec les flammes de l’enfer. À l’instar de Lucifer qui, dans sa chute, a entraîné d’autres anges, La Croix-Jugan fait tomber tous ceux qu’il fascine et qui finissent par succomber, eux aussi, à la tentation de l’orgueil en voulant coûte que coûte séduire celui qui séduit… Après Dlaïde Malgy, morte de douleur, on retrouve Jeanne Le Hardouey noyée dans un lavoir. Peu importe qu’elle se soit suicidée ou qu’elle ait été assassinée : dans les deux cas, elle est avant tout une victime du terrible Jéhoël de La Croix-Jugan, comme son mari, Thomas Le Hardouey, qui n’a pas résisté à la découverte de l’amour que sa femme portait à ce prêtre.
Avec tous ces pêchés, auxquels il faut ajouter le sang des hommes qu’il a fait couler en rejoignant la chouannerie, il était impossible que frère Ranulphe redevienne un prêtre à part entière. La Providence devait veiller à l’en empêcher. À peine relevé d’interdit, l’abbé commença à célébrer la messe de Pâques, la plus importante de la chrétienté. Alors que les villageois étaient au début méfiants, voire hostiles, ils furent rapidement séduits par la majesté de cet être extraordinaire; sa grandeur, la puissance de sa voix séduisit, subjugua de nouveau la foule. Mais, au moment de consacrer le pain et le vin, au moment de transformer, par les paroles sacramentelles ces offrandes en Corps et Sang du Christ, une balle atteignit l’abbé en pleine tête et le tua sur le coup. L’assassin ne fut jamais découvert, même si tout laissa à penser que c’était Thomas Le Hardouey. Mais, comme pour la mort de sa femme Jeanne, l’important n’est pas là : La Croix-Jugan, ce prêtre satanique, ne pouvait pas, ne devait pas toucher de ses mains sacrilèges le Corps et le Sang du Seigneur. Nul doute que cette balle fut guidée par la Providence; et, au lieu de voir le vin se transformer en Sang, les villageois assistèrent au terrible spectacle de l’hostie maculée du sang impur de l’abbé.
Cette messe, cette messe inachevée, La Croix-Jugan fut condamné à la recommencer éternellement et à ne jamais pouvoir la finir, s’arrêtant toujours au moment de l’Offertoire. Barbey nous dresse dans les dernières pages de ce roman un tableau effrayant de la damnation de cet abbé maudit. Cette vision de l’enfer, l’eau bénite bouillonnant dans les bénitiers, le cadavre à moitié décomposé de l’abbé, le sang séché sur son vêtement, son regard de flamme, tout est diaboliquement bien décrit. L’utilisation du fantastique au service d’un propos moraliste chrétien est d’une redoutable efficacité. Mais, si cette scène fait peur, c’est tout autant en raison de l’impossibilité de La Croix-Jugan de consacrer les offrandes et de rendre ainsi présent le Christ ressuscité. Dans la Bible, on peut lire que la damnation est le fait d’être éternellement privé de la présence de Dieu. Quelle plus terrible punition, pour un prêtre, que de célébrer une messe sans la présence de Jésus-Christ ?
La tonalité du roman est incontestablement tragique. Mais, malgré un déchaînement sourd et insidieux du Mal, celui-ci ne triomphe pas. Le Bien reste présent, de même que l’espérance, et si Dlaïde Malgy, Jeanne Le Hardouey et son mari ont chuté à cause de l’abbé de La Croix-Jugan, ces événements tragiques ont au moins permis la rédemption d’une personne, celle peut-être à laquelle on s’attendait le moins : Clotilde Mauduit ou la Clotte. Cette vieille femme, à moitié paralysée et condamnée à rester dans sa petite demeure autant ravagée par le temps que son occupante, avait été, dans sa jeunesse, «une des reines villageoises des fêtes criminelles qu’on célébrait» chez Sang-d’Aiglon de Haut-Mesnil. À la Révolution, elle avait payé chèrement son amour sans bornes pour cette race de seigneurs dégénérée, quatre Bleus sans vergogne l’ayant attachée et publiquement tondue avec les gros ciseaux d’un garçon d’écurie. En racontant cette histoire à Jéhoël de La Croix-Jugan, de retour à Blanchelande, la Clotte continue de nourrir une haine tenace à l’encontre de ceux qui l’ont ainsi humiliée, déclarant que le souvenir du bruit des ciseaux «l’empêcherait, même à l’article de la mort, de pardonner».
Car cette vieille infirme partage avec l’abbé un orgueil fou et continue d’opposer une hauteur silencieuse à tous ceux qui désapprouvent sa conduite passée et la montrent comme un objet de réprobation. Les seules larmes qu’elle ait versées, elle les a versées sur sa beauté passée, sur son corps un jour séduisant et désormais ruiné par la paralysie et la vieillesse. Le lien qui l’unit à Jeanne Le Hardouey, autrefois Jeanne de Feuardent, avant son mariage avec un gueux, acquéreur de biens nationaux, qui plus est ! est pourtant ambivalent : si elle retrouve en Jeanne une descendante des seigneurs auprès de qui elle s’est enivrée, elle semble porter une affection réelle à cette femme encore jeune qu’elle sait pure et bonne. Consciente du danger qu’elle court en tombant amoureuse de l’abbé, elle tente de la raisonner, mais, hélas ! c’est déjà trop tard.
La longue chute de Jeanne va désormais avoir pour corollaire la lente rédemption de la Clotte. En voyant un soir venir la pauvre Jeanne, pour ce qui sera d’ailleurs sa dernière visite, ployant sous le poids de cet amour insensé qu’elle porte à La Croix-Jugan, le cœur de l’infirme est touché : «les yeux secs de la fière Clotilde Mauduit, qui avait pleuré, disait-elle, toutes les larmes de son corps sur les ruines de la jeunesse, ressentirent la moiteur d’une dernière larme, la dernière goutte de la pitié». Un peu plus tard, alors que Mademoiselle de Feuardent, comme elle se plaisait à l’appeler, lui confie son terrible secret et la souffrance qui la tourmente, la Clotte l’interrompt «avec le geste et l’accent d’une toute-puissante tendresse; et elle [prend] la tête de Jeanne-Madelaine et la serr[e] contre son sein desséché, avec le mouvement de la mère qui s’empare d’un enfant qui saigne et veut l’empêcher de crier». Après toutes ces années, la Clotte oublie son orgueil égoïste qu’elle faisait revivre à travers les critiques acerbes du mariage de Jeanne et se montre de nouveau capable d’amour, d’un amour maternel et tendre. Malheureusement, elle ne pourra l’empêcher de courir ce soir-là à sa perte.
L’histoire de la Clotte ne se termine pourtant pas ainsi. Le lendemain, apprenant la mort de Jeanne, elle éclate enfin en larmes et ressent le besoin de prier. Barbey nous livre là quelques-unes des plus belles lignes de ce roman. Ayant soudain conscience de tout le mal qu’elle a fait dans sa vie, elle se juge d’abord indigne de prier pour Jeanne et demande à la petite Ingou, qui venait de lui annoncer la nouvelle, de le faire à sa place. Mais celle-ci lui répond que «c’est aussi le Dieu des misérables». Cette parole, qui pourrait paraître naïve, est pourtant d’une vérité éblouissante. Jésus-Christ est venu sur Terre pour sauver l’humanité du péché et il offre sa miséricorde infinie à qui veut bien ouvrir son cœur, quoi qu’il ait pu faire dans sa vie. Enfermée depuis trop longtemps dans son orgueil, au contact d’un prêtre qui n’avait jamais prêché ni appliqué dans sa vie l’Amour et le Pardon du Christ, elle avait fini par oublier cette évidence. C’est la parole d’une enfant, symbole de pureté, qui croit ingénument ce que son curé lui apprend – mais cette capacité à croire simplement en l’Amour du Seigneur n’est-elle pas plutôt une grâce que de la naïveté ? – qui convertit le cœur de cette vielle femme endurci par la haine et la rancœur. Et le miracle se produit : la Clotte tombe à genoux et prie aux côtés de cet enfant. Il n’y pas, je crois, de récit plus bouleversant de la capacité de conversion de la Parole miséricordieuse du Christ que ces quelques lignes sublimes du chapitre XIII de L’Ensorcelée.
Pour que la rédemption de la Clotte soit totale, il fallait qu’elle montre qu’elle avait définitivement ravalé son orgueil et que, par amour, elle était prête à tous les sacrifices. Les funérailles de Jeanne-Madelaine lui en donnent l’occasion. Presque incapable de se déplacer seule, elle décide cependant de se rendre à l’église, se traînant sur son bâton pendant des heures, finissant même en rampant, en marchant sur ses mains, son bâton entre ses dents. Comment ne pas voir dans cette scène poignante que la Clotte accomplit ce jour-là son chemin de croix, qui devait la mener à son martyr ? Car, comme le dit Barbey, «ce qu’elle n’avait point fait pour elle, cette femme, qui n’avait jamais demandé quartier à Dieu, l’avait fait pour Jeanne. Elle avait prié». Et ce qu’elle n’avait plus fait pour elle depuis quinze ans – se rendre à la messe – elle le faisait désormais pour Jeanne. Dans les dernières heures de sa vie, c’est donc bien l’Amour qui guide les pas engourdis de cette femme. Et Dieu semble prendre pitié d’elle car il lui permet d’arriver avant la fin de la messe.
La pitié, pourtant, n’était pas dans le cœur de tous les villageois ce jour-là. Reconnaissant Clotilde Mauduit, Augé, le fils du boucher qui avait participé autrefois à l’humiliation de la Clotte, refuse de lui donner le goupillon pour qu’elle bénisse la tombe de Jeanne de Feuardent. La vieillarde lui répond avec douceur et mélancolie, ne cédant pas à la rancune qu’elle avait si tenace. Mais la haine des anciens Bleus est trop forte : la Clotte est lapidée par une foule enivrée par les premières gouttes de sang et qui traîne le corps de la vieille femme agonisante dans les rues de Blanchelande. En mourant martyrisée, Clotilde Mauduit s’est peut-être rachetée; en tout cas, elle ne profère aucune parole de haine avant de mourir, disant au contraire à Augé : «je vais mourir, mais je te pardonne si tu veux me traîner jusqu’à la fosse de Melle de Feuardent et m’y jeter avec elle, pour que la vassale dorme avec les maîtres qu’elle a tant aimés». Réminiscences de l’orgueil d’avoir partagé la couche des seigneurs ? Peut-être, mais je retiens surtout cette parole : «je te pardonne». En quelques heures, quel chemin – au propre comme au figuré – parcouru par cette femme ! Son sort parviendra même à émouvoir l’inébranlable abbé de La Croix-Jugan. La trouvant agonisante, il pense d’abord à la venger, ou plutôt à se servir de son assassinat pour réveiller une chouannerie presque définitivement vaincue; mais, il se ravise et, descendant de son cheval, il prie pour elle, prononce les paroles sacramentelles de l’absolution et fabrique une croix de fortune qu’il dépose sur son cadavre recouvert de son manteau.
La Clotte échappera-t-elle à la damnation ? Dieu seul le sait, lui qui est le seul Juge. Les paroles de La Croix-Jugan révèlent en tout état de cause son incompréhension de ce Dieu d’Amour : «si un grand cœur sauvait, tu serais sauvée», déclare-t-il devant le corps de la défunte. Il existe bien un cœur qui sauve : c’est le Sacré-cœur de Jésus, au nom duquel il prétendait se battre. Si l’abbé est finalement damné, la Clotte, avant de mourir, a montré le chemin de la rédemption : c’est celui de l’humilité et de l’Amour.
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12/04/2006
Le Chevalier des Touches de Jules Barbey d’Aurevilly, par Germain Souchet

Sous-titré Christianisme, mythologie, figures du passé, je publie dans la Zone l'article de Germain Souchet consacré au Chevalier des Touches de Barbey d'Aurevilly. Ce texte sera suivi d'un second, évoquant L'Ensorcelée.
Le Chevalier des Touches est bien plus qu’un simple roman historique; s’il n’avait été que cela, nul doute que Jules Barbey d’Aurevilly se serait davantage étendu sur l’histoire de ce personnage, sur ses multiples missions au service des princes, et qu’il nous aurait donné encore plus de détails sur sa captivité et son évasion rocambolesque. Mais ce roman est en réalité le conte d’un temps révolu, révolu parce que détruit par la Révolution Française.
On ne lit malheureusement pas la prose aurevillienne dans les collèges et lycées de la République, car son propos n’est pas politiquement correct. On préfère nous enseigner que la Révolution fut la glorieuse libération d’une France abrutie par la royauté et l’Église, et que la Vendée et les Chouans menèrent un combat d’arrière-garde contre ce grand moment d’illumination de l’humanité… Victor Hugo, le poète officiel des programmes scolaires, résume bien la pensée dominante dans son poème Jean Chouan :
«Frères, nous avons tous combattu; nous voulions
L’avenir, vous vouliez le passé, noirs lions;
L’effort que nous faisions pour gravir sur la cime,
Hélas ! Vous l’avez fait pour rentrer dans l’abîme; […]
Mais sur vos tristes fronts la blancheur d’en haut tombe,
La pitié fraternelle et sublime conduit
Les fils de la clarté vers les fils de la nuit,
Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre,
Moi, soldat de l’aurore, à toi, soldat de l’ombre».
L’Histoire donne souvent raison aux vainqueurs. Le grand tort des Vendéens et des Chouans est d’avoir perdu. Il est désormais de bon ton de croire que la Révolution était la lumière et les contre-révolutionnaires l’ombre. Il y eut pourtant des excès des deux côtés et le combat des Vendéens, au départ favorables aux idées nouvelles et qui ne demandaient qu’à conserver leur religion et aimaient leur Roi, était en fait bien légitime. Pourtant, Victor Hugo, toujours dans le même poème, croyant sans doute parler au nom de toute la France – son ego n’avait d’égal que son immense talent de versificateur – a l’audace d’écrire à l’adresse des opposants à la Révolution : «[…] Moi, le banni, je suis pour vous clément» (c’est moi qui souligne). Dommage que les colonnes infernales de Tureau et que les envoyés de la Convention ne l’aient pas été en leur temps; le sang des 180 000 Vendéens assassinés après l’arrêt des combats n’aurait pas souillé le sol français…
Chez Barbey, on entend un son de cloche – ce son que l’on n’entendait même plus sous la Terreur, les églises étant fermées et les prêtres persécutés – radicalement différent. Le parti pris de l’auteur en faveur des Chouans est évident. Mais, contrairement à L’Ensorcelée où il ne met en scène des atrocités que du côté des Bleus, l’auteur n’hésite pas à dévoiler quelques aspects de la légende noire des Chouans. Lors de la première expédition des Douze, à Avranches, on apprend que la Hocson, la gardienne de prison, a perdu son fils dans d’atroces conditions, «non pas tué au combat, mais après le combat, comme on tue souvent dans les guerres civiles, en ajoutant à la mort des recherches de cruauté qui sont des vengeances ou des représailles». De même, Mademoiselle de Percy concède, au cours de son récit, que «les Chouans avaient une renommée sinistre, et parfois ils l’avaient méritée». Enfin, la vengeance du chevalier des Touches à l’encontre du meunier l’ayant trahi est inutilement cruelle et ce supplice d’un raffinement barbare n’obtient pas l’approbation de tous. Alors même que le chevalier annonçait son intention de se venger, La Varesnerie, l’un des Douze, «eut […] la prévision de quelque chose d’épouvantable, qui devait amener d’épouvantables représailles et noircir un peu davantage la noire réputation des Chouans, qui l’était bien assez comme cela».
Si Barbey ne cède pas à la tentation de l’apologie sans nuances de la chouannerie, il nous décrit cependant ces partisans comme des héros, au sens mythologique du terme. La référence à l’Antiquité, grecque ou romaine, est en effet permanente, de même que l’appel au christianisme, à ses symboles, à ses valeurs. L’usage de ces deux métaux précieux, fondus ensemble par un maître ciseleur pour donner un airain de Corinthe littéraire, fait du Chevalier des Touches le roman par excellence d’une Europe multiséculaire et triomphante, engloutie en quelques décennies dans les idéologies de l’époque moderne, du jacobinisme terroriste au marxisme, en passant par le soixante-huitardisme attardé. Si les idées de la Révolution – la liberté, la justice, l’égalité civile et civique, la démocratie – étaient incontestablement amenées à triompher, on ne peut que regretter que cette victoire se soit faite par les armes et dans le sang, et que, encore aujourd’hui, une part importante de l’échiquier politique se croit obligée de faire table rase absolue de tout ce qui s’est passé avant 1789. Pauvre Europe, héritière des philosophes grecs, de la République romaine et du christianisme, qui, en élaborant sa constitution, refuse toute référence à ces trois métaux précieux ayant pourtant servi à sculpter son berceau et dont, au fond, les idées des Lumières ne sont qu’un avatar adapté au monde moderne !
Le Chevalier des Touches, à rebours de ces idéologies parricides, rend hommage aux origines de l’Europe et de la France. Certes, Barbey se permet des libertés avec la réalité, mais en magnifiant cet épisode ignoré de la grande Histoire, il ressuscite un monde passé, sans doute idéalisé, mais la Mémoire ne sert-elle pas justement à construire, sur les bases d’un passé aimé, un avenir plein d’espérance ?
Au cœur du roman, l’expédition des Douze pour délivrer le chevalier comporte en elle-même la double référence chrétienne et mythologique. En effet, les Douze renvoient aux douze apôtres du Christ, parallèle d’autant plus convaincant qu’en fait de douze, on compte treize braves, Vinel-Royal-Aunis, blessé et laissé pour mort, ayant été remplacé par Barbe de Percy, tout comme Judas, après son suicide, fut remplacé par Matthias (Actes des Apôtres). Mais, comment ne pas voir en même temps que ces Douze pourraient tout aussi bien être les douze dieux de l’Olympe ? Chacun de ces Chouans, en effet, se distingue par un trait de caractère (M. Jacques par une ténébreuse et mélancolique bravoure, Vinel-Royal-Aunis par sa truculence, La Varesnerie par son élégante politesse, Juste Le Breton par une force herculéenne…) comme les dieux grecs et romains personnifiaient un principe, une notion ou une valeur. Ce n’est d’ailleurs que par ces quelques traits de caractère que l’on connaît les personnages, les individus comptant moins dans ce roman que les valeurs qu’ils incarnent.
En fin de compte, les dieux de l’Olympe paraissent bien l’emporter sur les Apôtres, le chevalier des Touches, présenté comme Némésis – fille de l’Océan et de la Nuit, les deux éléments privilégiés du chevalier dans ses missions – assouvissant un désir de vengeance bien cruel au lieu de faire preuve de la grandeur d’âme et de la miséricorde chrétiennes. La cruauté est d’ailleurs un thème qui revient souvent chez cet étrange personnage, à la beauté presque féminine, au point qu’il était surnommé «la Belle Hélène» par ses contemporains ; assoiffé de sang comme une «guêpe» – un autre surnom – prête à sortir son dard, capable de trancher d’un coup de mâchoire le pouce d’un gendarme sur le point de l’arrêter, cet androgyne, roi de la mer, cumule à lui seul de très nombreuses comparaisons avec l’Antiquité. La cruauté des dieux grecs est d’ailleurs bien connue et les figures androgynes étaient assez fréquentes dans la mythologie. Le chevalier, au fond, n’est pas admirable, il est simplement fascinant par sa détermination farouche et désintéressée.
Aucun personnage n’échappe à l’omniprésence de l’Antiquité : ni M. Jacques, pressentant sa mort mais acceptant sa destinée, ni Barbe de Percy, la conteuse passionnée de l’enlèvement du chevalier, sorte d’amazone moderne ou de Minerve casquée, ni son frère l’abbé de Percy, féru de culture grecque, ni les pauvres demoiselles de Touffedelys, dont Barbey brosse des portraits bien cruels, notamment de Sainte, «cygne des anciens jours» devenue «une pauvre oie, qui n’eût pas sauvé le Capitole».
La comtesse Aimée-Isabelle de Spens, figure centrale du roman, concentre aussi sur sa personne la double référence au christianisme et aux mythes gréco-romains en portant au plus haut les valeurs qui leur sont attachées. Fiancée à M. Jacques, elle voulut, avant le départ pour la seconde expédition, lui jurer publiquement fidélité, dans ce qui devait être sa future robe de noces, mais qui devint le linceul mortuaire de son «mari». Leur serment prononcé sur deux épées formant une croix de fortune attendait la cérémonie religieuse qui ne devait malheureusement jamais venir. L’amour de cette jeune femme, à la beauté presque légendaire, était si pur qu’elle décida de ne jamais se marier, malgré de nombreux beaux partis, restant jusqu’à la fin de sa vie la Vierge Veuve, madone éternellement fidèle à l’amour unique de sa vie, vestale ayant subi les coups affreux du destin mais souffrant en silence, ce silence auquel sa surdité la condamnait pour toujours ! Comment ne pas être ému par le sacrifice suprême qu’elle fit, celui de sa pudeur, quand, pour sauver le chevalier des Touches, elle se déshabilla entièrement devant les fenêtres du château cerné par les Bleus, convaincant ces derniers de sa solitude en ces murs ? Naturellement, on ne peut imaginer que ces pages magnifiques qui, à la fin du roman, nous révèlent la cause des rougeurs mystérieuses d’Aimée la bien nommée, puissent être comprises aujourd’hui, quand il suffit d’aller sur le réseau mondial pour voir, à vous en dégoûter, des femmes nues s’adonnant à toutes sortes de pratiques sexuelles toutes plus dégradantes les unes que les autres. Oui, décidément, ce monde de héros que nous décrit Barbey est bien mort !
C’est pour cela qu’il plane une indicible mélancolie sur tout le roman, qui semble ne mettre en scène que des fantômes du passé. Tout commence par cette apparition spectrale d’un chevalier des Touches blanchi par la vieillesse et agité par une folie furieuse, juste avant que l’abbé de Percy n’atteigne la demeure des demoiselles de Touffedelys. Le salon dans lequel la discussion entre ces cinq septuagénaires prend place est lui-même une survivance du monde de l’Ancien Régime, balayé en dix ans par la tempête révolutionnaire. Tout semble vieux, lent, le temps lui-même y paraît suspendu. Seule une petite horloge en forme de Bacchus nous rappelle à intervalles régulier, qu’inexorablement, il s’écoule, et que ces cinq personnages si attachants, ces figures d’un passé à jamais révolu, sont condamnés à disparaître dans l’oubli. Le narrateur, qui heureusement assistait à la scène étant enfant, nous le dit si bien : «Il n’y a qu’au versant d’un siècle, au tournant d’un temps dans un autre, qu’on trouve de ces physionomies qui portent la trace d’une époque finie dans les mœurs d’une époque nouvelle, et forment, ainsi, des originalités qui ressemblent à cet airain de Corinthe, fait avec des métaux différents. Elles traversent rapidement les points d’intersection de l’histoire, et il faut se hâter de les peindre quand on les a vues, parce que, plus tard, rien ne saurait donner une idée de ces types à jamais perdus !».
Après avoir, peut-être une dernière fois, ressuscité le passé glorieux de la chouannerie, cette étrange assemblée se disperse. Les demoiselles de Touffedelys, à la beauté passée et même «fondue», selon le mot de Barbey, restent dans ce cabinet des antiques en attendant qu’on pose sur elles un drap mortuaire, comme on recouvre les meubles d’une demeure abandonnée; l’abbé de Percy, sa sœur et le baron de Fierdrap raccompagnent Mademoiselle de Spens à son couvent, où elle finira sa vie, murée dans «sa tour» faite de souffrance et de surdité, avant de se disperser dans la nuit pluvieuse de cette petite ville de Normandie, à la seule lueur de leurs lanternes…
En lisant les dernières pages de ce chef-d’œuvre, une incroyable mélancolie envahit le lecteur. D’autant que les personnages eux-mêmes se sont plaints de l’ingratitude des Bourbons, responsable sans doute de la folie de Des Touches qui, à peine libéré et prêt à parcourir de nouveau les mers au service de la Maison de France, déclarait : «Quand nous reverrons-nous ? et même nous reverrons-nous ? Les paysans sont las; la guerre fléchit ; ne parlent-ils pas là-bas de pacification encore ? Il faudrait qu’un des Princes vînt ici pour tout rallumer… et il n’en viendra pas !». Lucide, Des Touches savait que les Bourbons n’étaient décidément pas à la hauteur des hommes et des femmes qui se battaient en leur nom en France. Est-ce à dire que tous ces sacrifices furent vains ? Que toutes ces figures héroïques avaient tort ? Non, sans doute ! Car ce n’étaient pas réellement les Bourbons que ces braves servaient, mais la royauté et la religion, en lesquelles ils croyaient, à l’instar d’Athos, qui, dans le superbe et intemporel chapitre «Saint-Denis» de Vingt Ans après, exhorte son fils à toujours servir la royauté et la France, même si le titulaire de la fonction royale n’est pas digne d’un tel dévouement.
Aujourd’hui, que nous reste-t-il ? Ce roman, cet héritage précieux, heureusement transmis par le narrateur. La splendeur immaculée d’Aimée-Isabelle de Spens qui a su rester fidèle à tous ses engagements au prix des plus grands sacrifices. Et une invitation à l’espérance : car bien que diminuée, cette femme reste admirable, si belle dans sa beauté flétrie par le temps mais sans cesse entretenue par la beauté de son âme, et pour laquelle tous gardent la plus grande déférence. Oui, nous pouvons être amenés à souffrir; mais mieux vaut sans doute avoir le courage de souffrir et de rester digne que de se renier trop vite pour se mettre à l’air du temps. Car la «vie manquée» d’Aimée a finalement «quelque chose de plus beau que la vie réussie des autres».
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11/11/2004
Larvatus prodeo ou... pro deo ?


























