L'honneur des moutons. Philippe Barthelet sur Maurras puis Gilles Ceausescu sur Boutang (27/04/2004)

Crédits photographiques : Rafiq Maqbool (Associated Press).
Je continue mon exploration de l’œuvre de Pierre Boutang, en proposant un article de Gilles Ceausescu, paru dans le numéro spécial consacré par Dialectique à cet immense auteur encore très mal connu. Mes quelques lignes sur Maurras, pourtant sobres si on les compare à celles de Philippe Barthelet, ont déclenché l’ire d’un puceron du nom ou du pseudonyme de Pierre Damiens, sans doute l’un de ces royalistes cacochymes qui, tout en prenant bien évidemment ses distances avec le ridicule de l’image véhiculée par une AF moribonde, ne cesse de larmoyer dès que l’on ose affirmer que, si déshonneur il y a eu, c’est dans ses propres rangs, et trahison de la France, et trahison, félonie de la monarchie (donc de la lignée spirituelle juive qu’évoque utilement Barthelet (1)) et, tout simplement, déculottage volontaire devant l’Ennemi, pantalonnade assumée, pesée, décidée, exécutée. Forfaiture donc et forfaiture dans ton propre camp Damiens, certainement pas dans celui (du cœur et du courage plutôt que de la Raison) que tu ne cesses de lorgner en lisant en cachette les livres du Grand d’Espagne ! La belle affaire, alors, de te prendre, Damiens ou qui que tu sois, pour un titan jüngérien alors que tu n’es pas même un microscopique Judas qui répand cependant, à petits jets aigres, ses entrailles pieusement recueillies par quelque scout improbable, sur un Haceldama virtuel, champ du fumier plutôt que du potier… Le puceron, ensuite, pourra bien continuer de sautiller sur sa crotte sèche, me reprochant mon admiration pour Bernanos (ces imbéciles n’ont toujours pas digéré la fessée que leur a publiquement administrée l’auteur de La grande peur…) et le fait que, paraît-il, je ne connaisse rien à l’œuvre de l’insigne Sourd… Il est assez comique de remarquer par quelle parade ridicule les séides maurrassiens tentent de sauver leur Maître embourbé, utilisant la pointe émoussée d’une érudition qui, il est vrai, ne m’intéresse guère si elle concerne un auteur aussi visiblement aveugle (décidément, le penseur illustre accumule les handicaps…) face à la littérature, érudition que les mêmes imbéciles ne manquent jamais de me reprocher dès qu’elle concerne des auteurs et des œuvres que, tout compte fait, ils méprisent secrètement…
Car c’est là votre ridicule secret mes moutons : cette absence de cœur, ou plutôt cette évidence clinique d’un cœur rempli de mépris qui inonde vos veines d’un jus blafard et sanieux, paralyse votre esprit toujours fleuri de quelque inoubliable prose mistralienne, cœur et esprit qui seront bien incapables, lorsqu’il faudra de nouveau sortir à découvert, de lever un homme pour lui ordonner, face à l’Ennemi, de présenter sa poitrine plutôt que son cul.

Note
(1) Voici quelques lignes instructives : «[…] eux qui se disent chrétiens devraient méditer le psaume 88, sur le serment fait par Dieu à David, et la lettre de Grégoire IX à Saint Louis, définissant la tribu de Juda comme «la figure anticipée du Royaume de France». Seul parmi les rois chrétiens le Roi de France porte la main de justice ; le sacre de Reims fait de lui l’héritier des rois d’Israël», in Éloge de la France, p. 80.

La littérature est liée à la politique, tel est le principe, non préjugé, à l’origine de l’entreprise de critique de Pierre Boutang. Ce fait tout naturel manque de nos jours si bien d’évidence que l’on y dénonce le mélange des genres. Et l’on n’a pas tort, s’agissant de l’intention. Mais l’intention ne fait pas tout. Il y a aussi l’être des choses. Et, selon cet être, l’un et l’autre domaines se répondent, par la présence et l’expression en eux d’un ordre.
L’ordre en littérature vient du langage ; en politique, de l’existence. Sans doute ces deux ordres ne sont pas identiques; l’un n’est pas, non plus, le produit de l’autre. Tous deux, pourtant, entretiennent des relations privilégiées.
Or, on ne peut manquer d’être saisi, dès la première lecture des Abeilles de Delphes, par l’importance, précisément, de cette question de l’ordre. L’ordre comme taxiz, disposition qui exige disciple et correction, mais encore et avant tout l’ordre comme kosmoz, quand l’être se conjugue à al beauté et à la forme, quand le langage appelle la politique.
À cet égard, l’article sur Babel de Roger Caillois (1), qui ouvre le dernier livre : «Combat de reconnaissance» des Abeilles de Delphes, montre en quoi et pourquoi le souci littéraire qui fait l’apparence de ce recueil critique est un souci essentiellement politique. On peut lui préférer l’évocation de Don Quichotte en chevalier catholique, l’odeur de verveine chez Faulkner ou l’humanité de Saint-Exupéry dans Citadelle. On peut même avoir des doutes sur la portée annoncée contre-révolutionnaire de Babel en songeant que son auteur l’a renié sur le tard. C’est malgré tout par là qu’il faudra commencer si l’on souhaite saisir le sens de l’aventure tentée par Pierre Boutang. D’ailleurs, que Caillois ait renié son œuvre ne prouve rien. Il l’a fait après s’être exilé de la communauté des hommes, abîmé dans la contemplation des pierres, après s’être laissé prendre au piège de l’immobilité. Aussi peut-il bien répudier son souci des anciens jours, Babel continuera d’accomplir son œuvre salutaire auprès de ceux qui n’ont pas renoncé à la cité. Quoi qu’il en soit, Babel est une clé. Et cette clé, que Pierre Boutang dégage et fait sienne, est double.
Tout d’abord, que l’ordre du langage soit lié à l’ordre politique tient à une réalité aujourd’hui oubliée ou négligée, celle de «l’entière relation humaine sur quoi se fonde l’État» (2). Or, la plus commune fonction du langage n’est-elle pas d’assurer précisément «la communication quotidienne entre les hommes», d’établir en quelque sorte la possibilité primitive de la communauté politique ? Qui le nierait, d’ailleurs ? Et moins encore aujourd’hui, dans un monde dominé par l’idole de la communication ! Mais notre moderne communication n’a plus grand chose à voir avec le lien instauré par le langage. Elle se résume à ceci : élaborer les conditions matérielles pour que les flux puissent circuler toujours plus librement. Ce qui est communiqué, qui le communique et à qui cela est communiqué, y est sans importance. A l’inverse, où il y a de l’être, des hommes qui parlent et d’autres qui écoutent, les flux ne circulent pas librement, ils sont soumis à une mesure, à un ordre, à un sens, et par là entrent dans une première esquisse de l’existence politique. Aussi, et c’est la première clé, doit-on accorder une attention particulière à la plus humble fonction du langage qui, si bien, renvoie à la plus humble origine de l’être politique à travers la catégorie de la relation.
Maintenant, Les Abeilles de Delphes se présentent comme un recueil de critiques littéraires, et les Lettres prétendent, n’est-ce pas, à tout autre chose qu’à simplement communiquer. Quel usage politique y a-t-il alors à vouloir repérer en elles les signes de l’ordre ou du désordre ? C’est que si les Lettres ne font pas le langage, elles font l’opinion. Et ce serait assez pour fonder une telle volonté. On sait bien qu’elle fut leur influence au XVIIIe et XIXe siècles. Mais s’y ajoute la complicité récente de ces Lettres et du désordre. Non point cependant le désordre habituel de la confusion mais, au-delà du romantisme, du surréalisme et autres tentatives qui en découlent sans l’épuiser, ce mouvement de fond qui : «s’en prend aux cadres généraux de l’existence. » Or, la mise à sac de ces cadres, comme la haine de toute espèce de sentiment, cela s’appelle le nihilisme. Par suite, prendre garde à la secrète et profonde négation qui se cache dans l’usage dévoyé que les Lettres font du langage, ou inversement relever les heureuses réussites qu’elles peuvent aussi receler, c’est déjà, contre le nihilisme, se donner la possibilité de dégager, voire rétablir les cadres généraux de l’existence, c’est-à-dire accomplir le mouvement initial de la contre-révolution, si la contre-révolution commence bien par la restauration des sentiments, le réveil des premières mesures du vivre et des justes déterminations de notre vocation terrestre. Tel est ainsi le deuxième rapport entre langage et politique, non plus universel comme le premier, mais historique et particulier, et pour cela d’autant plus urgent à reconnaître.
À cette double raison, qui justifierait à elle seule l’attention portée par Boutang aux productions littéraires — sans parler de la qualité de cette attention qui presque suffirait à fonder l’entreprise tant elle est d’une rare justesse — il faut encore ajouter un horizon supérieur qui ordonne le tout. Car ce soin porté à l’ordre dans le langage qui conduit à préserver la relation à l’intérieur de la communauté et à combattre les puissances de la nuit, convoque, de surcroît, comme son complément naturel, la plus haute exigence politique. À ce point, toutefois, Babel et Caillois sont insuffisants, et c’est vers les poètes que se tourne Pierre Boutang, ici Eliot et Supervielle, mais ailleurs Scève ou Blake.
De fait, s’il est une fonction humble du langage : la communication, il en est une élevée où le langage rejoint en quelque sorte son être, que l’on range dans les Lettres mais qui outrepasse ces Lettres : la poésie. «Le vrai, plein langage est de la poésie» (3). La poésie, en effet, consacre les mots. Elle ne crée pas le langage, elle ranime en lui la puissance créatrice.
Que si, en outre, on se fait attentif à l’ordre du poème véritable, on ne peut qu’y déceler une analogie profonde avec l’ordre tel qu’il est conçu par la politique véritable. Car la vraie poésie : «Plus elle reconnaît les poussières de la décomposition, plus elle assume l’émiettement indéfini de la matière, plus elle exige, comme la prière, qu’une forme apparaisse, soumette ce néant, le pousse jusqu’à l’être… l’être qu’il était ? La poésie alors est bien ressouvenir, autant que création» (4). Le souci de l’avenir commence par le soin du passé. Et la poésie rejoint la politique. Que cette politique, comme en était viscéralement persuadé Pierre Boutang, fut monarchique et de nulle autre teneur, tient à ce fait que le passé, qui est ici visé, est le passé — tout de même que le poète n’invente pas sa langue — et non un passé, fruit d’une décision arbitraire, d’un contrat que l’avenir aurait à charge de justifier aux prix de tous les renoncements et de toutes les atrocités. Or, le passé qui s’exauce jusqu’à l’être, «l’être qu’il était» — une réminiscence du to ti hn einai aristotélicien —, c’est l’autre nom de cette idée politique qui n’appartient qu’à la monarchie : la légitimité.
Telles, donc, ces trois figures politiques du langage — celle qui assure la simple possibilité d’une situation politique, celle qui reflète toutes les espèces d’agression contre cette situation, celle enfin qui indique la plus haute, voire la seule exigence que peut prendre cette situation —, Pierre Boutang les poursuit et traque avec un bonheur non pareil tout au long des articles que proposent les Abeilles de Delphes.
Ce faisant, et pour conclure, il se montre fidèle au Maurras de L’Avenir de l’intelligence. La question de l’ordre dans le langage n’est-elle pas à l’origine de la réflexion politique de Charles Maurras ? Et fidèle à Maurras, comme aucun ne le fut plus peut-être, Pierre Boutang l’est encore en ceci qu’il préfère aux signes de la barbarie les présages de la renaissance. Car, au-delà de la convergence des ordres que nous venons d’évoquer, s’il est un enseignement que l’on peut tirer de la lecture de ces Abeilles de Delphes c’est bien l’attention portée par Pierre Boutang à ce qu’il appelle les rebroussements de la courbe, c’est-à-dire les points où la logique du monde semble reculer devant l’abîme et amorcer un retour vers l’être.

Notes
(1) Les Abeilles de Delphes, Babel et la contre-révolution dans les lettres.
(2) Maurras. La destinée et l’œuvre.
(3) Les Abeilles de Delphes, Oublieuse mémoire de Jules Supervielle.
(4) Ibid., Rencontres avec T. S. Eliot.

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