Lettre à un ami français, Daniel Cohen (20/05/2004)

Crédits photographiques : Saif Dahlah (AFP/Getty Images).
On ne m’en voudra pas, aujourd’hui, d’adopter le ton badin qui convient à la transcription de pensées désordonnées, n’est-ce pas ? Après, donc, ma nuit chez Maud, ma soirée, hier, chez Daniel Cohen, duquel j’ai lu le douloureux Psoas (récit de l’agonie de sa mère) et, depuis quelques jours, dont je poursuis la lecture admirative du remarquable Lettre à une amie allemande. Comparaison incongrue ? A voir car Daniel, dont le modeste appartement est dévoré par des centaines de livres, parfois rares, est allé bien au-delà du seuil où Maud, pourrait-on dire, s’est arrêtée, exclusivement occupée de cet esthétisme érotique propre aux femmes aimant réfléchir (ou s’en donnant l’apparence, tout est affaire de miroir) : Daniel Cohen est plus que tout autre, plus que moi en tous les cas et de très loin, le passant considérable de la Zone des miracles, une vie tout entière, de renoncements et de souffrances, consacrée à la dévoration exclusive de la littérature. Le terme dévoration et son usage sont ambigus : qui dévore l’autre ? Je sais ce que de pareilles phrases peuvent avoir de convenu, elles qui prétendraient peut-être faire croire que, dans une ville comme le Paris festif de Bertrand Delanoë, un homme qui a connu il y a des années les prestiges vite éventés que l’on réserve aux demi-dieux que sont les patrons de maisons d’édition (Intertextes en l’occurrence), vit aujourd’hui dans une solitude totale, qu’il serait d’ailleurs le premier à démentir, étant entouré de ces très chers livres. Combien d’autres comme lui qui veillent et lisent en silence, tels des moines lustrés par des années de lecture ? Je me suis dit que ces hommes sont nos justes, celles et ceux qui retiennent notre société de se disperser au vent comme une statue de sel. Rien pourtant n’est mort pour cet homme de la Reprise au sens où l’entendait Kierkegaard plus que du ressouvenir aigre, lui qui semble cependant consumé par tant de souvenirs, de ceux qui figent et condamnent le malheureux qu’ils ont une fois piqué de leur venir à l’errance bavarde du Vieux Marin de Coleridge ou au contraire à la prostration énigmatique d’un Bartleby. Rien n’est mort, certainement pas les voix plusieurs fois centenaires de ces auteurs («&Aujourd’hui, avec qui, je vous le demande, pourrait-on les comparer ?»), Dante, Cervantès, Chateaubriand, Flaubert, avec lesquelles l’homme dialogue et qui le sauvent d’on ne sait quelles ténèbres à peine entrevues, elles-mêmes vortex tourbillonnant un temps puis s’engouffrant dans le puits sans fond de la Shoah qui, dans l’esprit de cet amoureux de l’Allemagne, est le moyeu souterrain faisant tourner notre monde comme une toupie devenue folle. Nous avons hier évoqué, durant trois heures, les noms de George Steiner, celui par lequel, finalement, nous nous sommes rencontrés, de Boutang aussi et d’Éric Marty, l’un de ses amis, mais surtout ceux de Musil, de Celan, de Mann, de Broch et de Benjamin, personnage douloureux d’une œuvre qu’il est en train d’écrire. Les problématiques qui sont les miennes, le langage, le Mal, le mystère d’Israël, les liens insécables et prodigieux unissant ceux-ci dans une espèce de Noire Trinité, sont celles de Daniel Cohen, traitées, avec quelle éblouissante érudition et acharnement à tirer ne serait-ce qu’une maigre réponse, moins que cela, un assentiment silencieux, dans cette Lettre que je dévore et qui, je le répète, est un livre considérable. Je reparlerai, ici ou ailleurs, de votre œuvre que je découvre avec stupéfaction, cher Daniel Cohen car, quoi que vous puissiez penser de la réserve de silence nécessaire pour bâtir une telle arche de parole, existe aussi un silence de mort, celui qu’exhale le mauvais infini tant pascalien que juif (je songe à celui qu’évoque L’Exil de la parole d’André Néher) que, sans même le reconnaître, nos contemporains lèchent avec délices, comme s’il s’agissait d’un sucre candi. Et, comme le démon selon Bernanos est irrésistiblement attiré par les saints, le silence démoniaque ressemble à une bête qui choisirait comme proie de choix des hommes comme vous, aussi effacés que courageux et tenaces. Relecture lente, ennuyée, très facilement interrompue (par exemple en écoutant l’envoûtant crescendo de Rhapsody des Siouxsie & The Banshees) du Livre des Marges d’Edmond Jabès, lu il y a bien des années, à l’époque où je dévorai Bataille, Leiris, Artaud et Blanchot. Comme d’un ancien amour à présent éteint, je goûte avec peine le sentiment de totale étrangeté que m’inspirent ces pages compliquées, où il est pourtant question de Livre, de silence, de néant et de ténèbres, celui-ci et celles-là où la fécondation de l’œuvre d’écriture doit s’enclore pour tenter de naître adulte et non pas adultère, c’est-à-dire ayant quelque chose, justement, à dire, plutôt que rien ou alors, ce qui est rigoureusement la même chose, toutes les phrases mille et mille fois entendues dans les bouches cariées des critiques professionnels. Pourtant Jabès évoque encore, dans ce livre hétéroclite, Paul Celan, ce qui ne peut toutefois suffire à me défaire de la très désagréable impression que, dans ces pages savantes et prolixes, l’auteur se paie de mots, évoquant un au-delà immanent (si je puis dire) de l’écriture. Le squelette corseté de fer et de boulons d’un dinosaure a plus de vie que ces phrases aussi pulvérulentes qu’une momie plusieurs fois millénaire et qui prétendent nous conduire vers la radicalité apophatique du surétant-non-Être dépourvu de Dieu d’un Blanchot, en fait, un très-haut d’insignifiance logorrhéique que s’acharnera à gravir l’armée de locustes rongeurs et bavards conduits par Derrida, roi infatigable, cela existe dans ce type de termitière parisienne, du Grignotage universel. Curieux comme naissent les images, par génération spontanée pourrait-on dire plus que par timide association. Du langage, de ses labyrinthes où Jabès s'enlise et se perd et Derrida la Taupe nous égare, nous voici conduits au pied de l'imposante Tour, tandis que je fixe une rangée de livres desquels émerge l'énorme ouvrage de Pierre Bouretz, Témoins du futur, critiqué par George Steiner pour le Times Literary Supplement il y a quelques semaines, Bouretz ayant lui-même consacré une étude à la Tour de Babel. C’est d’ailleurs du désert que la pétro-monarchie de Dubai prétend (et elle en a les moyens et la folle volonté) faire émerger la cité du future et son immense tour, Burj Dubai, qui ne peut me faire songer qu’à celles, kilométriques, décrites par Silverberg dans ses Monades urbaines que je relis pour me détendre. C’est en parcourant The Economist que je suis tombé sur la publicité vantant les futuristes bâtiments de Dubai («Shaping the Future. Today») et une vie de jouissances plus réelles qu’un mirage de chaleur réservées par les monarques milliardaires aux Occidentaux privilégiés qui en auront assez de la Vieille Europe et de ses très démocratiques espérances s’enlisant, pour le coup, dans les sables mouvants du consensus. Le contraste avec la pauvreté et la violence qui déchirent la société irakienne est bien sûr saisissant même s’il ne faut jamais perdre de vue que la majorité des Irakiens et, sans doute, du monde arabe, troquerait aisément la charia la moins rigoriste contre une nuit de plaisirs avec quelques putains exportées à grands frais des pays voisins, d’Asie ou des États-Unis (la Cité universelle, comme la planète-lupanar de Druillet, en offrant pour tous les goûts). Nul doute encore que, comme dans cet autre roman de Silverberg intitulé La Tour de verre, l’homme sera puni pour son orgueil démesuré. A moins que, comme Daniel Cohen semble l’espérer à mots (presque dé-) couverts, nous ne puissions même pas assister à l’achèvement des travaux de cette tour qui, paraît-il, sera la plus haute construction jamais réalisée par l’homme…

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