Nihilisme et littérature : au-delà de la ligne de risque + Entretien avec le magazine Citron (05/06/2004)

Crédits photographiques : Matt Cardy (Getty Images).
La mode est aux entretiens apparemment. Ainsi, après celui avec Fabrice Trochet du Grain de sable, voici que paraît dans le second numéro de Citron l’entretien dont les questions concernant la pratique critique de la littérature m’avaient été envoyées par Guillaume Bartet. J’en reproduis sur la Zone du stalker la version longue. Je dis bien longue car, sans pratiquer la moindre censure sur mes propos, Guillaume était tenu semble-t-il aux habituelles contraintes propres à ce type de revue : beaucoup de choses donc, et quelques références, passèrent à la trappe. J’eusse pu lui conseiller toutefois, si j’en avais pris connaissance plus tôt, de caviarder l’inutile papier d’Alexandre Jardin, onctueux de bons sentiments, afin de réserver une place légitime à des propos plus consistants, ceux par exemple du patron des excellentes éditions L’Âge d’homme, Vladimir Dimitrijevic. C’est également d’entretien, une fois de plus sur la littérature, dont il est question dans la dernière parution de Chronic’art qui semble quelque peu gagner en consistance (je songe ainsi au très instructif et glacial entretien, encore un !, accordé par Paul Virilio à la revue). J’irai même plus avant : ce dossier sur la littérature préparé par Morgan Boedec et Romaric Sangars est assez passionnant même s'il est parfaitement critiquable… Il faut dire que, à moins de ressembler au dramatiquement insignifiant Technikart, enfoncé durablement dans la flache de la stupidité voyeuriste, replète et consensuelle, Chronic’art ne pouvait guère continuer de descendre. Je me souviens ainsi, dans un des numéros de Chronic'art paru il y a quelques mois, d’un ridicule et maigre dossier sur Solaris de Lem, abordant inévitablement les deux adaptations cinématographiques du chef-d’œuvre du romancier en alignant quelques poncifs. Quoi qu’il en soit, la version complète de l’entretien (ou plutôt des deux entretiens) avec les directeurs des revues Ligne de risque et de L’Atelier du roman sont disponibles sur le site Internet de la revue.
À mes yeux, les réponses de François Meyronnis sont bien plus intéressantes que celles de Lakis Proguidis et Benoît Duteurtre, et ce au moins pour deux raisons. D’abord parce que Meyronnis exprime son opposition à l’esprit, jugé bassement réactionnaire, dont ferait preuve L’Atelier: «Il y a presque une question politique là-dedans. Et ce n’est pas un hasard d’ailleurs si, àL’Atelier, il y a des énoncés profondément réactionnaires ». Ensuite parce que, selon ce même auteur, les écrivains français n’auraient toujours pas pris conscience de l’époque à laquelle nous vivons, celle, déclare Meyronnis, qui a vu le triomphe du nihilisme occidental. Tous les auteurs ? Non, hormis Michel Houellebecq, dont l’œuvre romanesque est par ailleurs jugée nulle dans son écriture et, dans une mesure que ne précise pas l’intéressé, Maurice G. Dantec, ami de la revue. Je passe sur l’accusation de réaction, d’ailleurs jugée facile par celui-là même (le journaliste de Chronic’art) qui interroge Meyronnis lequel affirme, alors qu’il vient d’écrire le contraire, que parler de réaction n’est pas forcément faire référence à une position politique. Plus grave est l’accusation, découlant de la précédente, dont Meyronnis accable L’Atelier lorsqu’il affirme que, chez ces gens-là, «il y a un esprit de vengeance par rapport à toute forme d’intelligence». Où donc alors est l’intelligence ? Certes pas chez les nains des Inrockuptibles, bien peu aimés, à raison bien sûr, par Meyronnis. Mais voyons, si cette intelligence ne se trouve pas, à l’évidence, dans les pages de L’Atelier, c’est que, sans doute, elle est déposée comme une rosée perlière dans celles de… Ligne de risque, l’unique revue, je n’invente rien, qui selon Meyronnis, peut incarner «une solution au nihilisme en littérature». Il est à cet égard tout de même assez comique de noter que Meyronnis avoue en usant de bien des détours que l’un des mentors semi-officiels de sa revue n’est autre que le professionnel de l’anti-fongique, Philippe Sollers dont l’œuvre, on s’en serait douté, est plus que simple roman, forme sclérosée s’il en est, celle-là même que défend Lakis Proguidis; au contraire, nous voici arrivés, avec les ouvrages de ce polichinelle tragique qu’est le téléphage Sollers, dans le domaine de la vraie littérature et, puisqu’il faut d’ABORD «penser la littérature» nous martèle Meyronnis, quel meilleur biais de le faire qu’en écrivant dans la collection L’Infini de Gallimard... Hum, voyons, je resterai d’une prudence de loup en faisant remarquer qu’il y a dans ce petit réseau bien huilé peu de hasard et, certainement, beaucoup de népotisme, fût-il avoué à demi-mots.
Poursuivons. Qu’est ou plutôt que doit être la littérature ? Le «recroisement de la poésie et de la pensée» qui, s’il peut être évidemment opéré par le roman tel que le conçurent quelques grands écrivains comme Musil, Joyce et Broch, n’en demeure pas moins le lieu d’une anamnèse qui dépasse toute sotte contextualisation et s’évade de la rugueuse réalité clamée par le poète-voyant qui serait également le saint Graal recherché par les preux chevaliers de L’Atelier. En fait, Meyronnis reproche au roman de n’être qu’une sous-préfecture ringarde et anachronique (donc réactionnaire…) d’un territoire inconnu (la littérature) qui nous permettrait, s’il était correctement parcouru et exploré par quelques téméraires (Dantec et Houellebecq), de commencer à comprendre le néant qui est le nôtre, celui dans lequel s’éteint une civilisation occidentale agonique et terminale qui en a pourtant favorisé l’accomplissement et la brutale déhiscence. L’Occident est tout entier nihiliste ? Sans doute. Mais je ne puis comprendre ce mépris à l’endroit du roman qui, à mes yeux (et à ceux de Meyronnis aussi, ce qui ne laisse pas me de surprendre) permet toutes les audaces et, en cela je suis d’accord avec l’auteur, de descendre au fond du chaos pour en ramener du nouveau, selon l’exigence baudelairienne. Cela du reste ne serait qu’amusement de symboliste du dimanche si cette descente aux enfers n’était aussi, n’était d’abord, non seulement, comme l’a vu Meyronnis en rappelant l’exigence de Hölderlin, la volonté d’affronter le négatif pour le transformer en autre chose, mais aussi, œuvre mystique s’il en est, une tentative de rédemption du langage par le langage. J’ai tenté de montrer cela dans mon article sur Villa Vortex et je dois dire, une fois de plus, ma totale adhésion aux propos de Meyronnis qui affirme que Houellebecq, à la différence de Dantec, boit le négatif jusqu’à la lie, brasse à pleines mains le plomb tout en refusant de (tout en ne pouvant pas ?) le transformer en or ; l’auteur écrit significativement : «Si dans le langage il y a de la beauté, ce que vous faites en terme (sic) de destruction, d’une certaine manière, vous le réparez. Vous en avez le droit parce que vous restituez. Houellebecq ne fait pas ça». Totale adhésion ? Voyons, je ne puis suivre Meyronnis, qui évoque – et il a raison de le faire à ce moment de sa démonstration – l’expérience mystique de la voie apophatique ou négative que jusqu’au point où il affirme que l’âge de la littérature est devant nous, gommant ainsi la permanence d’une tradition que, sans doute, il a jugée réactionnaire une fois pour toutes. Non Meyronnis ! Non ! Car, si je puis vous suivre aussi loin que vous voudrez dans l’expérimentation littéraire (donc, aussi, romanesque), force est de constater que les tentatives les plus extrêmes, les plus programmatiques d’une tabula rasa dont on ne se voilera pas l’horizon d’attente politique éminemment communiste (dans sa volonté de transformer le monde par l’action plus que par la réflexion) ont à mon sens piteusement échoué, ne serait-ce qu’avec les expériences menées par l’école du Nouveau Roman. Refaire le monde, refaire la littérature ne mènera jamais, faute de génie, qu’aux lamentables faillites du lettrisme et, enrobées de ce même génie, à quelque réussite autiste comme l’est par exemple Finnegan’s Wake de Joyce, comme le sont certaines pages, à la pointe extrême de l’articulable (et parfois sombrant dans l’inarticulé) d’Artaud, comme le sont certains poèmes encore de Rimbaud, Trakl, Celan ou Pound. Aller plus loin ce sera, au choix, tomber dans le mutisme de l’illumination ou s’engluer définitivement dans la folie de l’idiot (idiotê, l’unique).
Il faut revenir en arrière bien sûr, et en amont de Lautréamont tant loué par Meyronnis, non par peur de ce négatif dans lequel nous sommes de toute façon trempés jusqu’au cou mais parce que seule la tradition authentique est authentiquement révolutionnaire. Je ne veux pas cependant que cette phrase sonne comme une réclame maistrienne et m’explique. J’ai beaucoup écrit sur ce roman, que ce soit dans la revue Liberté politique ou, plus récemment, dans les Études bernanosiennes éditées par les Lettres modernes (Minard). Meyronnis ne le cite pas, soit qu’il le méprise soit que, plus certainement, il ne le connaisse pas mais a-t-il seulement lu Monsieur Ouine de Bernanos ? Voilà pourtant l’exemple même d’une œuvre extrême qui laisse loin, très loin derrière elle les bluettes insignifiantes de Sarraute et de ses épigones plus ou moins doués. Voilà un roman qui mieux qu’un autre (seuls La Mort de Virgile de Broch et Absalon, Absalon ! de Faulkner peuvent à mon sens lui être comparés) représente une véritable plongée dans le tohu-bohu primordial de la langue, plongée sans laquelle toutefois le romancier (hélas oui Meyronnis, pas le poète mais bel et bien le romancier) n’eût pu revenir à la surface, la bouche gonflée de phrases et de mots jamais entendus (pourtant exactement les mêmes que ceux de l’usage bête et quotidien), ramenés des profondeurs en somme, à leur éclat originel, les mains de l’écrivain tenant délicatement ces monstres miniatures des abysses qui, pour une fois, n’auraient pas perdu leur extraordinaire et mystérieuse luminescence rayonnant dans les profondeurs. Et Bernanos, comble de réaction rendez-vous compte aux yeux de Meyronnis, n’a probablement rien connu de ces sagesses orientales (« chinoises ou indiennes ») qui dans l’esprit de l’auteur paraissent devoir être absolument vitales et nécessaires pour tenter de penser le Néant ! Rien vous dis-je, rien d’autre qu’un exceptionnel génie qui pas une seconde n’a hésité à étendre sa vision (œuvre de l’intelligence dissécante) et sa charité (œuvre du cœur et, plus que cela, de l’âme) jusqu’aux damnés de l’enfer (« ad in inferno damnatos extendebat caritatem suam » selon l’extraordinaire parole de saint Dominique que Bernanos aimait citer), certes les mots que les Cahiers de Monsieur Ouine déchiffrés par Daniel Pézeril évoquent dans une sépulcrale œuvre de résurrection (je ne vois pas d’autre mot pour tenter de rendre ce qui sourd de ces pages bouleversantes) mais, avant tout, les visages (Ouine, Judas, Hitler, Maurras : je n’établis aucune gradation bien sûr), Le visage qui fut aussi le Verbe.
De sorte que je puis encore, une fois de plus à condition d’en inverser diamétralement le sens, être d’accord avec l’auteur qui affirme que la littérature véritable, triomphante du nihilisme, est devant nous : Monsieur Ouine, les œuvres que j’ai nommées de Faulkner ou de Broch, Cœur des ténèbres de Conrad, Nostromo ou même, j’ose cette énormité, Macbeth de Shakespeare, sont devant nous plus que derrière, tout simplement, Meyronnis, parce qu’elles ont osé descendre dans la fosse de Babel décrite par Abellio en ne sous-estimant pas le risque du naufrage définitif, le fait que, à la différence de ce qui se passe in fine dans le conte de Poe, la bouteille contenant le manuscrit puisse ne pas s’échouer sur une plage où le promeneur surpris constaterait qu’il peut ainsi lire un texte préservé de la destruction.
Je suis donc d’accord avec la presque totalité des analyses de François Meyronnis, même si je n’ai pas encore lu son Axe du néant. Un seul point nous oppose, essentiel, absolu, à vrai dire un nœud gordien : à mes yeux, il n’y a aucune possibilité de progrès dans les arts et tout ce qui a été une fois écrit, dit, pensé ou peint vaut à jamais, que cela plaise ou pas aux tartuffes du Monde des livres ou des Inrocks. Au mieux, l’artiste de génie, l’artiste du Beau eût dit Hawthorne (qui est aussi, bien sûr, celui du Mal absolu) peut seulement espérer redire ce qui a déjà été dit : nul désespoir pourtant, nul esclavage dans cette répétition, mot plat qu’au juste j’aurais dû ne pas écrire pour lui préférer celui, magnifique, de Kierkegaard : Répétition.

Voici l'entretien, cette fois dans sa version première et in extenso, publié par Citron.

1. Un critique ne peut rendre compte de chacun des livres offerts à son appréciation. Le choix des ouvrages que vous chroniquez procède-t-il d’un sixième sens, ou d’une bonne douzaine de critères tatillons ?

Je mets tout de suite les choses au clair. N’ayant rien d’un journaliste professionnel, j’achète presque tous les livres que je lis, ce qui me semble (cet acte somme toute bête de l’achat) devoir être le premier des respects envers l’auteur et, pour moi, une minuscule difficulté sans laquelle toutefois l’art de l’écriture (et donc celui de la lecture) perdrait son essence même, qui se nourrit de contraintes et périt de facilités, lesquelles sont aujourd’hui devenues la pente naturelle de bien trop d’«écrivants» osant publier leurs «rinçures». Autre réponse d’une affreuse banalité : je n’écris que sur les livres qui m’ont bouleversé, ce qui m’évite assez miraculeusement d’avoir à évoquer un Philippe Sollers, un Alexandre Jardin ou, pis (cela paraît pourtant impossible), une Virginie Despentes ou une Marie Darrieusecq.

2. Si vous jugez que le goût littéraire du public n’est pas nécessairement le vôtre, quelles seraient selon vous les «tendances», ou bien les constantes, de la littérature à laquelle les Français accordent leur faveur ? Qu’est-ce qui plaît de nos jours au lecteur moyen ?

Je vais vous provoquer : le «goût» (le mot fait déjà problème) du critique n’a pas à être celui du lecteur, je dirai même que le critique se moque comme d’une guigne de ce dernier, de ses goûts et de ses attentes, bien souvent au niveau du pantalon, dès qu’il respecte ce qu’il est lui-même, c’est-à-dire : un lecteur, en premier lieu, capable d’admirer une œuvre et donc de la défendre avec passion. Nous crevons d’être froids, cette qualité étant synonyme, dans l’esprit d’un oublié du nom d’Hello, d’indifférence et de mort. Voyez-vous, si les critiques «officiels» sont si dramatiquement incompétents (à quelques très rares exceptions près, c’est une évidence…), sans doute est-ce d’ABORD parce qu’ils ne s’aiment pas, parce qu’ils ne se respectent pas et, dès lors, sont tous prêts à rédiger à la va-vite quelque papier de sirupeuse complaisance. Je me permets de transposer une parole célèbre : le critique saint fait le peuple vertueux, le critique vertueux fait le peuple moral, le critique moral (ce qu’il est assez rarement…) fait le peuple… que dois-je écrire ici : «abject», «impie», voire «porcin» ? Par cette réponse, je suis sûr que vous aurez deviné ce qui plaît au lecteur moyen : quelque évocation larmoyante d’une première expérience sexuelle malencontreuse qui heureusement s’est vite transformée en une érudite théorie de tournantes huppées, le tout saupoudré de quelques admirables considérations sur le fait que, oui, décidément, l’homme blanc et hétérosexuel est une monstruosité qu’il s’agit à n’importe quel prix d’éradiquer, fût-ce par la guillotine de la bien-pensance, qui tranche moins métaphoriquement qu’il n’y paraît…

3. Fin de l’Histoire, fin du roman comme forme d’écriture : une analogie souvent tentée, dont les quelque 800 titres paraissant chaque année vérifieraient la pertinence aux dires de mauvais esprits. Mais qu’en est-il du roman comme produit de consommation ?

Le roman comme produit de consommation n’est rien de plus que l’aboutissement terminal d’une perte (volontaire puisque désirée) de toute assise ontologique de la Parole, autrement dit, l’ultime résidu d’une «parole putanisée» (la trouvaille est de Waldberg) qui s’offrira, sans mauvais jeu de mots, à la bourse la plus gonflée… La surexposition médiatique de quelques imbéciles qui n’ont strictement rien à dire – et encore moins à écrire – sur l’art romanesque n’est à son tour que l’aboutissement logique et pervers d’une volonté débridée d’égotisme qui a remplacé, par exemple, l’humble effacement des écrivains du Moyen Age (ou, il y a quelques années, de l’admirable Paul Gadenne), qui estimaient fort justement qu’ils se devaient de servir et de dire merci (c’est-à-dire se placer, selon le sens oublié de ce mot, «à la merci de») avant que d’être servis puis, fort heureusement, remerciés par une opinion publique qui ne goûtera plus, tôt ou tard, leurs ridicules pitreries. Quant à la «fin du roman» dont vous parlez, il ne s’agit là que d’une ineptie, corollaire d’une autre bêtise, la prétendue «fin de l’Histoire» que de béats et doux beaux esprits tentent encore de nous vendre, comme le Grand Inquisiteur de Dostoïevski avait tenté de vendre au Christ son paradis pour moutons sécularisés. La grande Tour de Babel, à moins que ne s’agisse, plus sûrement, d’une fosse (bien évidemment commune), continue de se construire sous nos yeux, qui mélangera toutes les langues ou plutôt les réduira à un sabir prétendument anglo-saxon, suffisant en tout cas pour calmer l’appétit immense du consommateur.

4. La critique a-t-elle de l’influence sur l’opinion littéraire, et donc sur le marché du livre ?

Je serai aussi bref qu’abrupt : la critique telle qu’elle est aujourd’hui illustrée par trop de journalistes-rois n’est qu’une vaste fumisterie dès lors qu’elle est incapable de sortir (elle ne le souhaite guère) du cercle médiatique vicieux qu’elle contribue à entretenir (ou à faire tourner comme s’il s’agissait d’une toupie devenue folle) par une parole faussée. Je le sais bien : les temps sont à la mode qui réchauffent au micro-ondes conceptuel les éternelles gamelles qui nous servent les «simulacres» et autres analyses pseudo-debordiennes mais il faut tout de même se rappeler que cette question d’une auto-dévoration de la parole journalistique a été magnifiquement analysée par Karl Kraus, Victor Klemperer, Jacques Ellul ou encore Armand Robin dans son génial et méconnu ouvrage intitulé La Fausse parole. A un niveau plus modeste, d’autres l’ont affirmé avant moi comme Jean-Philippe Domecq ou Pierre Jourde, il me semble évident que beaucoup de livres ne sont écrits que pour répondre aux goûts et aux couleurs du plus grand critique de France (et sans doute de Navarre), que je n’ai pas besoin de nommer, si ? : Arnaud Viviant…

5. Quel est l’effet de la concentration industrielle et financière croissante de l’offre de livres entre les mains de majors du multimédias, sur la demande de livres ?

Je pense avoir répondu en partie à cette question même si, à mes yeux, la survie, voire l’émergence souhaitable mais improbable de modestes maisons d’édition (je songe au remarquable travail qu’effectuent quelques solitaires au sein des éditions de L’Éclat ou chez Jérôme Millon), pour utiles et salutaires qu’elles restent, ne sont aucunement le gage d’une quelconque qualité ou, pis, d’une absence de népotisme, ce rhizome qui s’étend sans cesse dans notre si égalitaire et fraternelle société. Vous aurez compris que je ne suis pas de ces exaltés qui hurlent dès que d’horribles capitalistes tenteraient de les priver de leurs grasses subventions si chèrement acquises. Je pense même tout le contraire : l’art n’est strictement rien, ou alors rien de plus qu’une duperie comme l’est la presque totalité de l’art dit «contemporain», s’il n’a d’abord échappé à la «corne de taureau» qu’évoquait Leiris, à la  «persécution» selon Strauss et je ne parle pas d’un véritable danger physique qui serait réellement encouru par nos chers «artistes». Que voulez-vous, je demeure sur cette question affreusement réactionnaire en pensant que, si un génie de la littérature, de la peinture ou de la musique doit se faire entendre en France, il devra d’abord et avant tout refuser d’être une marionnette assistée par ce que d’autres ont appelé «l’État culturel».

6. Inversement, Plateforme, Windows on the World : tout best-seller est un symptôme, mais lequel ? Houellebecq est-il condamné au succès parce qu’il parle de la vie des gens, ou parce qu’il vient d’entrer chez Fayard, du groupe Hachette ? Et Beigbeider, parce qu’il parle de la jet set, soit la vie rêvée de bien des gens, ou parce qu’il publie chez Grasset ?

Les deux, cela me semble évident, la médiocrité, qui a horreur du vide, essayant toujours de combler ce dernier par de la… médiocrité ! Je précise, à toutes fins utiles, que Houellebecq est à mon sens, quoi que l’on pense de ses livres, un écrivain, ce que Beigbeider n’est évidemment pas, qui se prétend lui-même, et on ne peut que louer sa lucidité, DJ ou saltimbanque… Je reprendrai les métaphores de la toupie devenue folle, empruntée au Chesterton d’Orthodoxie, celle de l’Ourobouros, cet animal légendaire ou, cette fois extrême, celle qu’utilisa Armand Robin dans son livre plus haut cité, qui parlait, à propos du royaume érigé par la «fausse parole», d’un «camp de concentration verbal» ou enfin, selon Dantec, l’image d’un «vortex» qui, afin de se perpétuer, est contraint de dévorer tout ce qui passe à proximité de sa gueule béante. Relisez le crépusculaire Monsieur Ouine de Bernanos, dont le personnage éponyme est incapable, à la fin de ce roman à mon sens inégalé en France, de mourir une bonne fois pour toutes : au contraire, comme le Valdemar du conte de Poe, Ouine n’en finit pas de se consumer, de ne pas mourir, en sombrant dans une sorte de trou noir que sa parole viciée a creusé. C’est exactement ce qui se produit, encore une fois sous nos yeux et à la satisfaction de tous ceux qui profitent des déchets éjectés par l’ogre. Ils seront bien sûr dévorés, là encore tôt ou tard, par la fosse de Babel.

7. Gaston Gallimard disait : «Je suis devenu éditeur pour me constituer une bibliothèque ». Le critique ne l’est-il pas un peu pour écrire son livre : un livre sur les livres, donc sur le temps. Au gré des contingences, quelle est votre démarche critique ?

Ma démarche critique est d’écrire, je vous l’ai dit, sur des auteurs et des œuvres qui ne cessent de me poser des questions, œuvres et auteurs qui eux-mêmes questionnent le mystère (et pas le problème, je tiens à la différence établie par Gabriel Marcel) du Mal, que nos optimistes (en fait des criminels) libérateurs des peuples ont prétendu éradiquer à tout jamais en instaurant le paradis sur terre. J’en nommerai quelques-uns, cette liste n’étant pas exhaustive : Bernanos je l’ai dit, mais aussi Gadenne, Sabato, Celan, Bergamín, Conrad, Trakl, Faulkner, et, aujourd’hui, Kertesz, Steiner, Boutang et Dantec qui, je l’ai écrit ailleurs, a publié avec Villa Vortex le seul roman français ayant tenté de capturer l’essence même, labile et torve, de ce qui se joue aujourd’hui sur le «théâtre des opérations» qu’est plus que jamais devenu notre monde bavard.

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