Mars la rouge (16/06/2004)

Crédits photographiques : NASA/JPL/University of Arizona.
Mes lecteurs, si je puis me prévaloir de l'existence d’une aussi improbable caste, le savent peu mais l’une de mes passions est l’astrophysique, et ce depuis le jeune âge où ma mère me mit entre les mains une encyclopédie de l’astronomie éditée par Larousse, datant je crois de 1978 ou 1979. Je l’ai parcourue récemment et j’ai souri en regardant quelques clichés de planètes, de nébuleuses et de galaxies souffrant d’une médiocre résolution. Je dois bien dire que, en l’espace de quelques années seulement, nos connaissances dans ce domaine ont fait un bond de géant. La lecture d’une multitude d’auteurs de science-fiction, le fait de m’inspirer des illustrations, parfois naïves, de Chris Foss, Tim White, Peter Elson ou Tony Roberts firent le reste : mon imagination, pardonnez-moi cette métaphore ouinienne, devint une sorte d’outre irrémédiablement ouverte aux rêveries les plus insensées.
Je dois ainsi dire que je ne passe pas une journée, pourtant exemplaire petit employé de Bourse, sans consulter les différents sites Internet des missions Spirit et Opportunity, Mars Express, Cassini-Huygens ou Hubble. Je ne pouvais ainsi raisonnablement manquer de lire le passionnant dossier – à l’exclusion toutefois, il fallait s’y attendre de la part d’une journaliste, d’un article inutile rédigé (le mot est inadapté dans ce cas-ci) par Françoise Monier – consacré par la Revue des Deux Mondes à l’exploration de la planète Mars (1).
Les articles de Robert Zubrin, président-fondateur de la Mars Society et de Richard Heidmann, président-fondateur de l’association Planète Mars, version française de la précédente, vont dans le même sens : une fois de plus, une fois encore, les États-Unis, forts des succès des robots Viking, Pathfinder, à présent Spirit et Opportunity, conservent une immense longueur d’avance, évidemment technologique mais, pourrait-on dire surtout, culturelle. En un mot comme en mille : alors que l’Europe est tiède, l’Amérique n’hésite pas et se prépare, quoi que l’on pense du récent programme insufflé à l’industrie spatiale américaine par George W. Bush, à une exploration humaine de Mars.
Heidmann a ainsi parfaitement raison d’affirmer, banalité qui semblera pourtant une énormité de transgression aux yeux de nombre de nos chercheurs somnolents et arc-boutés sur leurs privilèges, que, «si nous ne nous lançons pas de grands défis, sans rêve, sans objectifs réalisables, nous courons à notre perte». Je sais toute la naïve foi (alors que cette dernière n’est jamais naïve) que peut véhiculer pareille assertion, ainsi que celle de Robert Zubrin qui écrit qu’il y «aura dans ces histoires [d’exploration martienne] de la lâcheté et de l’avidité, autant que de la vertu et de la bravoure, des échecs et des victoires» mais ne puis m’empêcher de penser et de croire que ces scientifiques ont raison, au-delà même d’un futur qui ressemblerait très étrangement aux récits de science-fiction imaginés par un Kim Stanley Robinson.
Je suis plus pessimiste néanmoins : si exploration de Mars il doit y avoir, sa conquête sera l’affaire de plusieurs siècles, quel que soit le bond astronomique qu’accomplira la science dans son fascinant objectif. Si conquête de Mars il doit y avoir, je me représente plus ces lendemains qui chantent de la façon dont les imagina Dick dans Glissement de temps sur Mars plutôt que comme tel rêve inconsistant de «terraformation», récente métamorphose de notre fantastique capacité d’arraisonnement de et par la technique. Ne doutons jamais, en effet, que, comme l’écrivait Stanislas Lem dans Solaris l’homme sera moins fasciné par l’espace que par les miroirs de son esprit qu’il y quêtera, moins hypnotisé par les découvertes certaines accomplies par la science que par une quête qui, plus que Dieu, de toute façon absent, tentera de donner réponse au mystère de notre âme. Lisons ainsi les phrases magnifiques de Pierre Boutang dans son Ontologie du secret : «Qu'étaient les rhétoriques, l'opéra fabuleux de cette mort prophétisée par Nietzsche, auprès de son épreuve, dans un déplacement indéfini à la rencontre de la divine absence, jamais déçue ? Comme, de surcroît, le secret d'énergies cachées et quasi infinies de la matière, à travers une sorte de décréation atomique, procurait l'espérance d'une fuite toujours plus lointaine, de ce que Heidegger nomme l'arraisonnement illimité de l'Univers, l'ivresse d'une dernière croisade pouvait saisir les cœurs ; on se souvient du cri d'un des premiers pionniers, rappelant qu'il n'avait pas rencontré Dieu dans les espaces... Mais, comme pour les Croisades du Saint Tombeau, le second mouvement n'est pas loin, sinon déjà commencé : la subsistance de la question, et l'évidence, dans une dimension nouvelle, de la réponse négative, que Dieu ne peut pas plus être visible dans son espace créé que le corps du Christ ressuscité dans son tombeau, envahissant sans doute l'histoire ; la réalité terrestre pourrait en être vécue tout à neuf, et les parcours, dans les quelques petits cantons abordables de l'Univers devenus allégoriques, signifier le pèlerinage dans l'être, la reconnaissance finie de la Création transcendante à nos idées du fini et de l'infini».
Le célèbre titre de Koestler, Le Zéro et l’Infini, devrait être adapté en un moderne : L’Horreur et l’Infini puisqu’il me semble que les mystérieuses bouches du gouffre et de la lumière, qui tentent de captiver l’âme de l’homme dans une lutte plusieurs fois millénaire et d’une férocité inimaginable, se sont ouvertes depuis quelques années déjà pour hurler une vérité que nous refusons d’entendre. L’une et l’autre de ces bouches hurlent, non plus de façon alternée comme le pensait Baudelaire, mais en même temps. Que faisons-nous, chaudement installés dans nos monades urbaines où l’alcool, les plaisirs virtuels et charnels (les premiers prennent le pas sur les seconds) amollissent nos forces et nos cervelles aussi malades que celle d’un Des Esseintes perclus de trouille ?
Les plus imbéciles, les plus aveugles, tous les médiocres, qu’ils soient de gauche ou de droite, se bouchent les oreilles et entonnent l’antienne sale du nécessaire progrès social passant par un non moins nécessaire et salutaire abandon de la souveraineté française au profit d’une autorité désincarnée supra-nationale. Les plus lucides enragent et font ce qu’ils peuvent pour tenter d’endiguer, ne serait-ce qu’un temps, les flots de merde qui menacent de tout submerger. La Zone du stalker, oserais-je avouer ce rêve fou, est peut-être une de ces zones franches, au sens propre de l’adjectif, débarrassée donc de tout servage : chers lecteurs, vous vous trouvez ici chez vous, sur une terre de franc-alleu et je suis un de ces lucides je crois. Il y en a d’autres heureusement, beaucoup d’autres mais les plus courageux, s’il y en a encore (il DOIT y en avoir, c’est une nécessité absolue comme celle, pour la mystique juive, d’un certain nombre de justes sans lesquels le monde tomberait en poussière), se battent et font ce qu’ils doivent faire pour nous débarrasser de celles et ceux qui nous ont déclaré la guerre.
Cette guerre longue, souterraine, immonde, dont la propagande, terrible nouveauté, n’est plus le fait de l’Arrière mais de l’Avant (c’est-à-dire de nos propres gouvernements pusillanimes, à moins encore que la distinction entre les deux ne soit tout bonnement devenue impossible), nous ne la gagnerons jamais tant que nous n’aurons pas retrouvé notre âme. Notre pays, lui, la France, me semble perdu. Mais son âme éternelle survivra bien dans nos cœurs et c’est là, ma foi, une place assez noble pour que nous acceptions de lui donner toutes nos forces et notre sang.
Également, je note, dans l’article qui ouvre ce dossier, signé par Francis Rocard, responsable des programmes d’exploration du système solaire au CNES, deux erreurs pour le moins étranges, voire comiques : d’abord cette phrase «Depuis que l’homme a commencé à réfléchir sur Terre, il y a 5 000 ans» qui jette à la trappe le très long mûrissement du génie de l’homme préhistorique, ensuite le fait que ce scientifique ne mentionne pas même, comme terrain potentiel d’une vie extraterrestre (au sens strict du terme bien sûr) les satellites, jovien et saturnien, Io et Titan.

Note
(1) Revue des Deux Mondes du mois de juin 2004, pp. 105-8.

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, astronomie, science-fiction, pierre boutang | | |  Imprimer |