Aragon sans mentir : entretien Rémi Soulié / Laurent Schang (19/06/2004)

Crédits photographiques : Prokudin-Gorskii Collection/LOC.
Je poursuis la série d’entretiens avec ce dialogue que m’a envoyé Laurent Schang, échange qui concerne cette fois le cas Aragon, analysé au scalpel par Rémi Soulié auquel on ne peut faire le reproche, au moins, de s’acoquiner avec le sérail parisien afin de lancer sa carrière, en bref d’être une girouette voire, volatile finalement très répandu, une grue. Ce serait même plutôt le contraire : en appliquant dans son esprit sinon dans sa lettre telle maxime lue dans l’étrange et lugubre Lefeu ou la Démolition de Jean Améry, «Le succès marque le déclin de toute puissance artistique dans cette société», au moins l’écrivain gagnera-t-il en profondeur et en poids (caractéristique de la persuasion plutôt que de la rhétorique selon Michelstaedter) alors que de risibles fantoches (des noms ? Me souvenant de ma longue conversation avec Pierre-Guillaume, j’en ai effectivement quelques-uns…) paraissent avoir toutes les peines du monde à rester debout sur un sol duquel la première brise les arrachera, définitivement espérons-le. Par malchance et juste punition réservée aux imbéciles, la baudruche multicolore, pour l’émerveillement des enfants qui pourront peut-être observer furtivement avec une paire de jumelles un minuscule point noir, tournera indéfiniment dans les hauts courants atmosphériques, où elle ne manquera d’ailleurs pas de croiser quelques beaux spécimens gonflés à l’hélium, ce gaz plus léger que l’air.
Je fais cette remarque ironique parce que, hier, j’ai longuement discuté avec Pierre-Guillaume de Roux qui m’a dressé un portrait accablant des lettres françaises et du parisien microcosme qui vit en les suçant, comme une phalène attirée par la lumière, pardon, je veux dire la fausse lumière, que toutes ces plantes de bocal espèrent voir ruisseler sur leurs palmes chétives et translucides. Comme j’ai perdu sur ce sujet toute naïveté, Pierre-Guillaume ne m’a rien appris même s’il est bon, évidemment, qu’un homme de l’édition, Jonas dans le ventre du monstre, confirme et aggrave mes pires craintes, il est vrai comme subtilisées par un excellent Valpolicella. Nous avons également évoqué Paul Gadenne, dont il a loué La plage de Scheveningen, Gadenne inséparable, si je puis dire, de sa scandaleuse et incompréhensible éviction, non seulement et à l’évidence du monde de l’Université, ce qui n’est pas très grave, mais aussi et surtout du cœur et de l’esprit des écrivains contemporains. Qui parle, en effet, de Paul Gadenne aujourd’hui, quel écrivain digne de ce nom ? Pourquoi ce vieil hongre de Sollers, qui n’hésite pourtant jamais à s’extasier devant tel inédit lilliputien d’un Lautréamont lessivé mille fois par les bavardages des salons grâce auxquels sa bouche cariée continue de s’ouvrir mécaniquement sans qu’aucun son n’en sorte, pourquoi celui qui fut jadis, dans une autre vie de sincérité, d’honnêteté et, mais oui, de talent, l’ami de Jean-René Huguenin, et dont chaque parole prononcée, chaque mot écrit est à présent une insurpassable trahison à l’égard de cet écrivain surdoué mort à vingt-six ans, pourquoi cette vieille haridelle fardée comme une demi-mondaine qui irait chercher jusque dans la barbe d’Oussama telle minuscule feuille de lauriers tombée de la couronne ceignant le front de Dante, pourquoi cet imbécile aussi puissant qu’un contre-pape n’évoque-t-il jamais Paul Gadenne ? Est-ce parce que ce prétentieux à la culture prétendument universelle, tout simplement, n’en a jamais entendu parler ? Est-ce parce que l’humilité lumineuse de Gadenne n’a que faire d’une théorie, une de plus, des exceptions qui ne capturera jamais que la pâle copie des écrivains, jamais leur être réel, copie et simulacres que le maître aura oints de son auguste parole de Sphinx permanenté ?
Et que dire de ces jeunes plumes qui, selon le cliché immonde, sont bien évidemment talentueuses (alors qu’elles n’ont strictement aucun talent sinon celui de savoir s’alimenter aux râteliers les plus sales, ce qui est certes une graine plus difficile qu’il n’y paraît à faire germer), plumes qui sont même appelées, nous disent les journalistes, à un avenir prometteur, en d’autres termes une carrière radieuse de fade et inutile écriture, un Nicolas Rey, un Nicolas d’Estienne d’Orves, un Florian Zeller et combien d’autres, tout préoccupés d’insignifiances et de mondanités, qui très certainement n’ont pas même l’once d’une curiosité pour cet écrivain, Paul Gadenne, dont la souffrance, le génie et l’immense modestie les priveraient du miroir flatteur dans lequel ils se contemplent toute la journée, les réduiraient – si bien sûr ils daignaient en lire une seule page – à n’être que de misérables nains bavards ? Finalement, ce que je disais à propos de telle prétentieuse midinette officiant dans la revue Cancer!, qu’elle rapetissait systématiquement les auteurs dont elle parlait, incapable qu’elle était d’évoquer autre chose que l’absolue nullité de ses préoccupations de future ménagère (n’en doutons pas un instant, c’est ainsi que finissent les petites filles rebelles et sous-admissibles à Normale Sup…), est parfaitement valable, à un niveau à peine au-dessus, pour ces prétendus auteurs incarnant le renouveau de nos lettres pâles.
Mon Dieu, c’est en écrivant ces quelques phrases que je me suis rendu compte à quel point nous pataugeons dans la merde, à quel point nous en lisons, en mangeons, en écoutons, en avalons, en parlons, en écrivons à notre tour en évoquant ces nabots. Moi qui disais ne plus être un naïf depuis des lustres, me voilà comme l’autre, en un clin d’œil, rendu au rivage, mordant comme un damné la rugueuse réalité, de laquelle nul ne s’évade !

Après De la promenade (1) et Les Châteaux de glace de Dominique de Roux (2), Rémi Soulié nous revient avec un troisième essai aux Éditions du Bon Albert, Le Vrai-Mentir d’Aragon. Son sous-titre, laconique : Aragon et la France. Nous avons voulu en savoir plus. Retrouvailles à Paris avec l’essayiste le plus prometteur de sa génération.

«Aragon n’a pas adhéré à un style – il ne le pouvait pas; il a utilisé, extérieurement en quelque sorte, une multitude de styles qu’il n’a pas incorporés».

Quel rapport y a-t-il entre Aragon et Dominique de Roux ? L’un, Aragon, découvreur de Nourissier, de Huguenin et de Sollers, n’avait salué en Dominique de Roux, à la sortie de La Mort de L.-F. Céline, que le premier écrivain authentiquement fasciste de l’après-guerre. Un persiflage dont il était coutumier dans sa revue Lettres françaises et qui, à la limite, ressemblait presque à un clin d’œil. L’autre, pas en reste, l’avait gratifié pour solde de tout compte d’un enterrement en grande pompe, de son vivant en plus. Un luxe inouï pour l’époque : «Après quarante ans de Triolet, Aragon est-il devenu le Paysan de Paris, tout fard tombé et le pupille de la nation disparu ? Il raconte ses histoires du P.C. sur un ton rigolard. Il raconte même à Pierre-André Boutang ses histoires de Maillol [...]. Facétie de veuf». Non, décidément, ces deux hommes-là n’étaient pas faits pour s’entendre. C’est ailleurs qu’il faut chercher. Du côté d’Albi plus précisément. C’est là que vit Rémi Soulié, fringant jeune homme qui, après avoir commis un Dominique de Roux l’an dernier, recommence ses facéties cette année avec Le Vrai-Mentir d’Aragon, ou Aragon et la France. Sont-ce ses ancêtres albigeois qui lui ont donné le goût de toutes les hérésies ? Une chose est sûre, l’essayiste a plus d’un tour dans son sac. Il fallait que nous fassions connaissance. La rencontre eut lieu à Paris autour d’un café rue Montorgueil, dans le 2e.
Rapidement, la discussion s’emballa. De fil en aiguille on passa d’Aragon à Mishima, de Genet à Montherlant. Tous sens en éveil, l’œil pétillant et mobile accompagnant son flot de paroles comme d’autres gesticulent des mains, Rémi me raconta dans sa langue sa bibliothèque, ses amitiés, son pays. Tutoiement de rigueur. Transporté de Montségur à Rennes-le-Château, à un moment il fallut bien revenir à nos moutons; j’ai nommé Louis Aragon. J’ouvre son livre et lui relis un court passage que j’ai annoté : «Un linguiste et un grammairien, même unis, n’ont jamais fait un écrivain ». En guise de réponse, il me renvoie à sa conclusion. Ça tombe bien ; superbe, je l’avais également biffée : «Vaut-il mieux lire La Semaine sainte ou Le Hussard sur le toit ? Blanche ou l’oubli plutôt que Jean Ricardou ? [...]. A quoi bon lire un Péguy sans la foi, un Barrès sans terre ni mort, un Hugo qui bégaie ?», « Pourquoi ce terrible reflux naturaliste, en plein cœur du XXe siècle ?». Je comprends mieux maintenant son attachement à de Roux et sa rancoeur, la rancœur des admirateurs déçus, à l’égard d’Aragon. Pas étonnant après cela que la première phrase de la quatrième de couverture soit la suivante : «Le stylo et le phallus, c’est la même chose quand on taille des plumes à la langue. Ne pas écrire avec sa queue, c’est s’exposer à écrire comme un pied». Sans laisser le temps à l’ange de passer, j’enchaîne, revenant quelques pages en arrière. Je lui lis ce qui me semble être LA question du livre : «Comment le même homme a-t-il pu écrire : ''Je conchie l’armée française dans sa totalité'' et ''Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle'' ? Imposture ? Bouffonnerie ?». Tout est lié, me dit-il, heureux de son évidence. Le basculement politique de l’auteur détermine son revirement littéraire. Aragon applique les directives du Parti à la lettre et aux Lettres, au propre comme au figuré. Fini le temps du surréalisme échevelé, place au réalisme socialiste. Dès lors sa prose n’est plus qu’exercice de style, pillage en règle des monuments de la littérature française, plagiat.

– Un plagiaire de génie !

– Oui, mais un plagiaire quand même.

Alors, «Aragon : faux dévot de toutes les causes» ?

Entretien.

Laurent Schang
Rémi Soulié, si je résume la thèse de votre livre, l’histoire d’amour d’Aragon avec la France n’aurait été qu’un jeu de dupe.

Rémi Soulié
En effet. On peut même dire que toutes les histoires d’Aragon, y compris son histoire avec l’Histoire, ont été des jeux de dupe. Aragon fut un cas exemplaire de mensonge littéraire. Il n’est pas question, bien entendu, de reprocher aux écrivains de mentir, dès lors qu’ils ont témoigné de leur vérité littéraire et de la «vérité littéraire», comme disait Marthe Robert. Il serait par exemple absurde de reprocher à Montherlant d’avoir exalté les valeurs viriles et d’avoir désiré les petits garçons. Le mensonge d’Aragon est d’une tout autre nature, parce qu’il n’a induit aucune vérité littéraire ou stylistique. Aragon n’a pas adhéré à un style – il ne le pouvait pas ; il a utilisé, extérieurement en quelque sorte, une multitude de styles qu’il n’a pas incorporés. C’est un as du plagiat. Aragon est un plagiaire ontologique. Dès lors, peu importe le discours qu’il tient, y compris sur la France. Il produit ce que Lacan appelait « une parole vide », quand l’écrivain véritable est porteur d’une «parole pleine». D’où le discours radicalement contradictoire sur la France chez Aragon. Qu’il haïsse ou qu’il adore, il change de perspective parce qu’on le lui a demandé. En l’occurrence, le jeune Aragon, cela ne fait aucun doute littérairement, était dans sa vérité quand, dans sa jeunesse, il vilipendait l’idée nationale.

Laurent Schang
La filiation à Barrès telle qu’elle apparaît dans votre livre est plus profonde que ce que la légende littéraire laisse entrevoir. On découvre en particulier un Aragon très influencé idéologiquement par le « rossignol du carnage ». On se souvient qu’au procès de Barrès mis en scène par les surréalistes, Aragon avait tenu le rôle de l’avocat.

Rémi Soulié
Ce que je révèle sur Aragon et Barrès est inédit. Le «rossignol du carnage», c’est une formule de Romain Rolland, qu’Aragon visita, d’ailleurs. Aragon fut l’avocat de Barrès lors du fameux procès que lui intentèrent les surréalistes. Barrès était une vieille admiration, une admiration de jeunesse ! Il faut rendre grâce à Aragon de ne pas l’avoir reniée. Barrès était commode, si j’ose dire, au vu de son propre itinéraire, qu’Aragon va singer : de l’anarchisme à la patrie, du culte du moi au culte du nous. Toute la difficulté réside dans l’appréciation que l’on doit porter sur le second barrésisme d’Aragon. Je le crois, hélas, circonstanciel.

Laurent Schang
À considérer le prolétariat comme un peuple à part entière, Aragon annule la contradiction entre marxisme et nationalisme, opérant une synthèse quasi fasciste. Il est vrai que Staline fit de même. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec le Travailleur de Jünger, autre auteur que vous connaissez bien, si j’en crois votre contribution au Dossier H Jünger paru chez L’Âge d’Homme (3).

Rémi Soulié
«Quasi fasciste», comme vous dites, et le «quasi» est ici l’essentiel. Je ne crois pas que l’on puisse penser le faux marxisme aragonien comme la variante d’un «national-socialisme». C’est très exactement la thèse de Bernard-Henri Lévy dans L’Idéologie française et, également, quoique d’une manière différente, de Zeev Sternhell. Le marxisme français à la Thorez, a toujours maintenu une perspective de classe, même si par opportunisme il l’a mise en sourdine au moment du Front Populaire. Nous fûmes là dans la plus élémentaire tactique politicienne, non dans une refonte idéologique. Staline fut un tyran qui fit appel aux sentiments nationalistes du peuple russe en particulier, afin de consolider son pouvoir et de mobiliser l’U.R.S.S. contre l’Allemagne d’Hitler. Sa théorie du «socialisme dans un seul pays» entraînait certes, de facto, un virage national, mais pas nécessairement nationaliste. Staline faisait ainsi coup double : il éliminait Trotski et sa révolution internationale l’échec de la révolution mondiale attendue se transformait en succès dans la seule «patrie des travailleurs».
Le cas Jünger est encore différent. D’abord parce que Jünger n’a jamais menti, lui, et surtout parce que son Travailleur est une «figure», selon sa formule, une «Gestalt qui donne forme à l’un des types modernes, celui du Prométhée qui survient quand règne la Technique et qui peut, momentanément, faire pièce au nihilisme». Jünger se situe sur le plan de la métaphysique, non sur celui de la politique – bien que le Travailleur compte quelques phrases «Blut une Boden» qu’il ne servirait à rien de nier. Au même titre que le Rebelle ou l’Anarque, sur qui j’ai travaillé dans un article du Dossier H que vous citez, le Travailleur emblématise spirituellement une époque et une modalité de l’être. Jünger s’est d’ailleurs élevé lui-même contre les erreurs de lecture de son essai, soit d’un point de vue marxiste, soit d’un point de vue national-socialiste. C’est faire trop d’honneur à Aragon que de le comparer à Jünger : le second pensa, vécut et écrivit, le premier passa son temps à ne pas vouloir mourir.

Laurent Schang
Aurélien est-il vraiment la réponse d’Aragon au Gilles de Drieu la Rochelle, comme le prétend volontiers la tradition littéraire ?

Rémi Soulié
Gilles et Aurélien peuvent assurément être lus comme l’ultime dialogue d’Aragon et de Drieu. L’histoire de leur amitié et de leur rupture reste à écrire. Drieu peint Aragon sous les traits peu flatteurs de Cyrille Galant; Aragon peint Drieu – et d’autres, et lui-même surtout – sous les traits nuancés d’Aurélien. On dit que Drieu passa sa dernière journée à lire Aurélien. Je ne sais pas si c’est avéré, mais l’idée est belle. La grandeur d’Aragon, dans ce livre, est d’avoir manifesté de la compréhension, à l’égard de l’ancien combattant des tranchées qui opte pour les Ligues. Cette génération a partagé beaucoup plus de points qu’on ne l’imagine. Drieu a eu non pas tant le courage de se tuer que de reconnaître le sens de sa vérité et de ne pas passer à côté. Je me demande si Aragon n’a pas été jaloux du suicide de Drieu... L’un a vécu, l’autre a duré, comme aurait dit Chamfort.

Laurent Schang
Quelle fut après sa rupture avec le surréalisme la suite des relations entre Aragon et Breton ?

Rémi Soulié
Ils ont rompu le peu de liens qui les unissaient encore. Aragon a néanmoins écrit un beau texte en hommage à André Breton, au moment de sa mort : «Ce fut au bout du compte un merveilleux printemps». Les deux hommes ne pouvaient plus se parler; les différences étaient trop accentuées; l’un aimait Staline, l’autre Trotski...

Laurent Schang
Vous ne manquez pas d’interroger l’obsession des références à l’amour courtois dans la poésie d’Aragon. Le rapprochement est vite fait quand on connaît sa liaison avec Elsa Triolet, et les sérieuses présomptions autour de son homosexualité refoulée. On pense encore une fois à Drieu.

Rémi Soulié
Le culte de la Dame, chez Aragon, c’est du pipeau. Il avait certes besoin d’une Domina – ce qu’Elsa fut pour lui – mais seulement parce que lui répugnait, par peur de la dispersion mortifère, le face à face avec sa nature propre. On peut être sensible à la technique poétique d’Aragon. Il n’en manquait d’ailleurs pas ; c’est bien ce qui fait illusion. Mais il fut un troubadour fait de kitsch et de toc. Drieu, lui, a eu le mérite de persister dans la position du libertin, désertée par Aragon. Peu importe, dès lors, une identité sexuelle vacillante. L’homme couvert de femmes n’a pas menti ; on en revient toujours là.

Laurent Schang
À la fin de votre livre le couperet tombe : Aragon s’est trahi et a trahi son génie.

Rémi Soulié
Pour un écrivain, cette trahison est l’équivalent du péché contre l’Esprit dans l’Évangile, celui qui ne saurait être remis, ni dans ce monde, ni dans l’autre. Aragon a abdiqué son génie, réel, au profit d’une «persistance dans l’être» conditionnée par une démission (d’où la nécessité de faire croire en la mission marxienne) : Aragon s’en remet à Elsa et au Parti pour décider de ce que doit être sa vie. Il le dit explicitement, et, une fois n’est pas coutume, on peut le croire. À l’inverse, Jean Genet, par exemple, a fait de la trahison un axe de vie et un axe littéraire. Il a donc accompli son œuvre en vérité. Je gage que Genet, malgré tout, a plus de chance d’être au Paradis, avec le Bon Larron, que ce drôle de paroissien que fut Aragon.

Laurent Schang
En gros, tout serait dû au «meurtre du père».

Rémi Soulié
L’instance paternelle, chez Aragon, explique bien des choses. Je m’empresse de dire que je ne me suis pas livré à une lecture psychanalytique de l’œuvre d’Aragon. Ce serait passionnant, mais il faudrait y consacrer énormément de temps. Je me suis contenté de mettre à jour les pistes essentielles, autour de la question du père, d’un simple point de vue psychologique. En un mot et très simplement, Aragon a toute sa vie cherché un père aimant. Il est né fils naturel; il devait, vitalement, trouver un tuteur... pour pousser, et persévérer dans l’être après la tentative de suicide évidemment avortée, à Venise. Breton joua d’abord ce rôle, lui, le Pape du surréalisme. Aragon se plaît dans une structure autoritaire; il goûte déjà le charme des anathèmes et des exclusions dont Breton fut prodigue. Avec le P.C.F., Aragon trouve le père idéal, mélange de Père Fouettard et de Père Noël, quand le petit garçon définitif qu’il est a bien travaillé. Deux exemples presque caricaturaux : l’incipit du cycle romanesque du Monde Réel, dans Les Cloches de Bâle – «Cela ne fit rire personne quand Guy appela monsieur Romanet papa»; «Mon Parti, mon père et ma famille désormais», dans Les Yeux et la Mémoire. Aragon fut prisonnier, à père pétuité.

Notes
(1) Éditions du Bon Albert, 1997.
(2) L’Âge d’Homme, 1999.
(3) Sous la direction de Philippe Barthelet, L’Âge d’Homme, 2000.

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