Le Nom du monde est Forêt d'Ursula Le Guin. Laurent Schang sur Le Retour des caravelles de Lobo Antunes (21/06/2004)

Crédits photographiques : Fred Turck
«I long for, I long for
I long for my home
I long for a land where
No man was ever known.»
PJ Harvey, The Darker Days of Me and Him.


Lecture ou plutôt relecture de Le Nom du monde est forêt (The Word for World is Forest, 1972 et prix Hugo en 1973, titre qui appartient au Cycle de l’Ékumen) d’Ursula Le Guin, que j’avais lu il y a bien des années, sans que je garde de ce petit livre un souvenir aussi marquant que celui m’étant resté de Plus vaste qu’un empire, longue nouvelle qui, si ma mémoire est bonne, présente bien des points communs avec Solaris de Lem : sur un monde étranger, le premier danger auquel l’homme sera confronté ne sera que… lui-même. Peu d’idées intéressantes dans ce roman de Le Guin, auteur féministe (ou «écrivaine», le mot ridicule est à la mode…) que l’on imagine pétrie de bonnes intentions et d’une sainte horreur à l’endroit de la colonisation (bien évidemment occidentale). Peu d’idées sinon celle qui évoque la réalité troublante perçue au travers d’un langage pour lequel le mot «forêt» est le même que celui pour «monde», celle encore qui fait du traducteur un personnage dangereux, à l’intersection de deux mondes. Le Guin est une espèce d’ethnologue au rabais, qui a fait sien le premier commandement de la profession : le décentrage (bizarrement illustré par l’une des nouvelles de l’auteur, Le chêne et la mort), la ruine d’une position anthropomorphique forcément réductrice et dangereuse. J’avais lu, de ce même auteur, La Main gauche de la nuit et Les Dépossédés, sans que je garde de ces romans, une fois de plus, le moindre souvenir. Je dois les relire (Dieu ! Que de relectures !) pour étayer mon avis pour le moins mitigé. Du moins, je conseille à tous les eurosceptiques – je préfère de loin le terme suivant : réalistes – de lire Le Nom du monde est forêt s’ils gardent encore quelque ridicule doute sur les bienfaits d’une autorité supranationale… Étrange tout de même que je revienne à ces innombrables lectures de mon enfance, ces centaines de livres volés dans une librairie de la région lyonnaise (bien sûr, je me fis prendre assez bêtement d’ailleurs…), que je dévorai au cours de longues journées solitaires et paisibles, comme si tout un pan presque oublié de ma découverte de la littérature émergeait de l’ombre… Étrange alors que, aujourd’hui, pullulent les adaptations cinématographiques (souvent de qualité lorsqu’elles ne sont pas l’objet d’une ridicule prétention telle que celle d’un Bilal) d’œuvres écrites de SF, je ne songe ainsi qu’à l’exemple de Philip K. Dick, redivivus jusqu’à la nausée depuis que les petits pontes universitaires paraissent l’avoir découvert, traquant dans l’agencement démoniaque de ses simulacres telle schize, telle machine philosophique, tel «manque du manque» lacanien. Inepties bien sûr, ce langage purulent que babille l’Alma Mater tombera de lui-même, bien rapidement je n’en doute pas, dans le siphon qui l’évacuera vers la mer des Sargasses dans laquelle l’épave derridienne offre déjà un abri déconstruit à quelques pauvres poissons décolorés. J’ai poursuivi ma lecture de Lefeu ou la Démolition de Jean Améry, déporté à Auschwitz qui s’est suicidé en 1978 à Salzbourg. C’est un grand livre assurément, qui devrait être lu par tous nos petits artistes subventionnés pressés, comme le dit l’auteur, d’être cooptés pour faire partie de la «décadence clinquante», disons la scène médiatique sur laquelle des kilos de viande pourrie seront déposés à côté d’une grand-mère fixant avec ennui le public ébahi venu applaudir une telle performance… Je reparlerai sans doute, dans la Zone ou ailleurs, puisque, après tout, innombrables sont les TAZ, de ce livre faussement difficile mais propose pour l’instant à mon lecteur une critique signée de Laurent Schang sur Le Retour des caravelles de Lobo Antunes qui, selon Antoine Spire, qui il est vrai n’en est plus à une bêtise écrite ou dite, a dépassé William Faulkner. Mais voyons… ! La peste soit de ces journalistes dont les prétendus bons mots ont depuis longtemps rongé ce qui leur restait de cervelle.

«Il [Dom Sebastiao] fera la paix partout au monde». Prophétie de Bandara.


Quel aurait été le destin des grands découvreurs, immortalisés face à l’Atlantique dans la pierre du Padrao dos Descobrimentos, suivant en file indienne à la conquête du monde l’Infant Henri le Navigateur (1394-1460) une caravelle à la main, s’ils avaient vécu dans le Portugal démocratique d’aujourd’hui, régime semi-présidentiel du football, du liège et du vin ? L’explorateur ivrogne Vasco de Gama errerait dans les ruelles de Lisebone, mendiant de quoi boire à tous les Ricardo Reis, Bernardo Soares et Alvaro de Campos à lunettes et col amidonné, boutiquiers, petits fonctionnaires aux prétentions poétiques trop pressés (par leurs femmes, leurs comptables, le fisc, l’heure) pour le voir. Fernandao Mendes Pinto tiendrait à Bélem au bord du Tage une baraque à frites de l’avis général trop grasses avec, punaisé au-dessus du frigo, un portrait de François Xavier, le saint patron de tous les amateurs d’origami. Pour survivre, Sébastien (Dom Sebastiao, le roi caché dont la défaite contre l’Infidèle à Alcazarquivir en 1578 fit crouler l’Empire portugais) vendrait des souvenirs du salazarisme sur les terrasses du vieux port, fumeur de haschich en tongues et chemise hawaïenne poignardé au petit matin par un dealer cap-verdien moins compréhensif que les autres. Quant à Camoens, le poète borgne, il voyagerait aujourd’hui en avion, classe économique, pour signer chez quelque richissime libraire brésilien collectionneur de vieilleries incongrues la version de poche des Lusiades, avec danseuses nues et palmiers sur la couverture. Où il croiserait en chemin ce fou de père Vieira, prêchant devant un attroupement d’enfants métisses suceurs de canne à sucre des sermons autrefois prestigieux juché sur une caisse à savon, entre deux inhalations de colle. Adieu Goa, Luanda, Bissau, Lourenço Marques; immergé dans le flot des pieds-noirs portugais qui débarquent hébétés à Lisebone de retour des colonies perdues (Guinée-Bissau en 1973, Angola et Mozambique en 1975), Pedro Alvares Cabral, hier encore la gloire du Portugal, l’explorateur des côtes du Mozambique et de l’Inde, le découvreur du Brésil, n’a d’autre choix que de déambuler dans la ville, traînant les restes de son père dans un cercueil. L’enfant blond et le sébastianisme, vous connaissez ? demande-t-il aux Infantes que lutinent goulûment des amiraux décatis sous le regard soupçonneux de leurs proxénètes mauresques. Il m’aime, c’est sûr. Un jour, il m’emmènera... Et le troisième Portugais ? L’esprit polycontinental ? Le Manifeste de l’Atlantisme ? «Nous, peuple ultramarin, laissons la terre à d’autres, car une plus grande aventure nous attend». Mais la statue de Camoens à Lisebone est devenue la cible favorite des pigeons chieurs de fiente (Que voulez-vous qu’on y fasse ? La municipalité est désargentée, et de toute façon on n’empêchera jamais les pigeons de chier où ça leur chante) et Don Quichotte le nom du cheval de steeple-chase le mieux coté de la saison. Pourquoi crois-tu que nous ayons inventé le fado, imbécile, sinon pour mépriser Dieu qui nous a abandonnés. Sur la plage, devant l’Océan, Dominique de Roux, tout de blanc vêtu, le bas de son pantalon en lin recouvert de la poussière rouge caractéristique des pistes angolaises, continue de scruter l’horizon à la recherche du Cinquième Empire et pleure la perte de Jonas Savimbi, tandis que le flux et le reflux des vagues se chargent d’effacer le dessin tracé par Pessoa dans le sable. Il répète tout le temps la même chose, racontent les immigrés sino-cubains mitigés de conseiller tchécoslovaque du village voisin contre un paquet d’américaines. Un truc comme : Il fera la paix partout au monde.

Et Antonio Lobo Antunes de s’en retourner, son livre sous le bras, au service psychiatrique en hôpital qu’il dirige.

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