Diverses lectures : Ernst Jünger, etc. (20/09/2004)

Crédits photographiques : Halldor Kolbeins (AFP/Getty Images).
«Dandy et transfuge de la révolution conservatrice allemande, Jünger fut pour cela même son personnage-clef, le premier et le dernier mot de l’énigme. Le comprendre, c’est comprendre les œuvres des seconds rôles, Schmitt et Heidegger. N’étant pas, tant s’en faut, des dandys, ils furent des bouffons du nazisme. Le secret de ces trois destins se trouve chez Ionesco : pas de dictateur sans clown, seul le dandy ni ne s’engage ni ne réclame ses gages», Jean-Luc Evard, Ernst Jünger. Autorité et domination (éditions de L'Éclat, 2004), pp. 234-5.

Multitude de lectures et accablement pourtant heureux devant la masse (ce poids de l’écriture qu’évoquait le génial Michelstaedter) de ce qu'il me reste à lire (absolument tout), donc à écrire (absolument tout ou peut-être... absolument rien). D'abord quelques feuilles sans aucun intérêt comme celles du fanzine Tant pis pour vous, parfois drôles tout au plus, affligées de la flétrissure commune qu’elles prétendent dénoncer : il s’agit, pour ces plumitifs, de provoquer coûte que coûte, dans une langue que maîtriserait au bout de trois heures un chimpanzé habilement dressé. Bizarre que Fabrice Trochet, d’habitude plus inspiré, aime cette pseudo-revue, comme il semble d’ailleurs apprécier un autre torchon, L’Imbécile dont j’avais bien difficilement lu le premier numéro. Tout cela sent la contestation de petit pied (parfois fort sale), le plus souvent babillé dans une langue qui ferait honte à Arnaud Viviant, c’est dire. Intéressé par ce que Chronic’art pouvait écrire à propos du dernier film de Michael Mann, apparemment très apprécié (à juste raison, je crois), j’ai acheté cette revue, ce qui ne m’était pas arrivé depuis le numéro dont le dossier (assez faible…) était consacré à Solaris, n’oubliant certes pas les stupidités récentes, sous la plume de Julien Dupuy, écrites à propos de films parfaitement imbéciles comme Hell Boy qui n’ont pas même l’intérêt d’offrir un beau spectacle visuel aux spectateurs, à l'instar de ce que nous propose par exemple, le tout aussi navrant I, Robot de Proyas (tant attendu après le gothique Dark City et, finalement, décevant).
De toutes les façons, que Chronic’art se rassure, il a dépassé depuis bien longtemps le niveau d’indigence absolue atteint, si je puis dire, par son ex-père Technikart. Tout cela n’est rien bien sûr, quelques friandises (parfois avariées) après un copieux repas : Ernst Jünger. Autorité et domination, magistrale étude politico-philosophique rédigée par Jean-Luc Evard et publié aux Éditions de L’Éclat. Le point de départ et, plus que cela, le nœud gordien de l’étude, est la place, centrale, de Jünger dans la complexe «révolution conservatrice» allemande dont sera patiemment débrouillé l’écheveau syntagmatique, sur les brisées des travaux d’un Jean-Pierre Faye par exemple. C’est d’ailleurs là l’une des principales qualités du travail d’Evard, cette attention au langage, qui passe par un chapitre de son ouvrage, l’un d’ailleurs des plus intéressants (avec celui qui s’attache à analyser, sans fausse pudeur, honnêtement, les liens pour le moins ambigus entre Jünger et la question juive), consacré à la conception jüngérienne de la parole qui fait de l’écrivain, sans que le mot soit écrit, un authentique logocrate. D’où la présence d’auteurs tels que Bloy (l’une des passions de lecture de Jünger) et surtout Heidegger mais aussi Boutang, nom suffisamment rare pour être signalé. Un beau livre donc.
J’attends avec impatience, publié par le même éditeur, l’ouvrage de Broch, en fait un recueil de six textes, annoncé depuis des mois, Logique d’un monde en ruine. Quoi d’autre ? Je relis La cinquième tête de Cerbère de Gene Wolfe et L’Enchâssement de Ian Watson qu’il m’a fallu acheter, c’est bien normal après tout alors que, il y a maintenant bien des années, j’avais volé, à leur parution, ces deux ouvrages, comme tant d’autres d’ailleurs, n’ayant à cette époque pas d’argent pour étancher ma soif monstrueuse, coupable, dévorante, de lectures de toutes sortes de livres. Au programme encore : relectures de Tous à Zanzibar de Brunner, du Neuromancien de Gibson et des Mailles du réseau de Sterling, ceci dans l’unique préoccupation de mieux cerner le contexte dans lequel s’inscrivent les quatre romans de Dantec, dont la rentrée littéraire (celle du mois de janvier, puisque, désormais, deux rentrées valent mieux qu'une) s’annonce, je l’espère, intéressante.

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