Réponses de deux imbéciles déclarés à un collabo constipé (31/05/2005)

Crédits photographiques : Mohammed Salem (Reuters).
Voici deux réponses, d'abord celle de Serge Rivron, ensuite la mienne, à ce texte extraordinaire de Pierre Cormary, texte qui doit être très attentivement lu je crois, tant il me semble typique d'une certaine haine rentrée, à peine exsudée ou, comme ici, dégorgée à gros bouillons qui, ces derniers jours, passant directement de l'état liquide à une espèce de vapeur trouble, commence à créer, au-dessus de nos têtes, un stupéfiant dôme de pollution.

Que répondre à votre colère ? Vous paraissez si sûr de vous, Montalte Cormary. Le ressentiment qui a gagné et que vous dénoncez, c'est précisément ce que Bernanos appelait la vengeance naturelle et divine des peuples, et c'est cette vengeance dont effectivement je parle et que je salue dans mon texte au titre pourtant explicite : Heureux et fier... Mais après ?
Évidemment , vous n'entendez rien et vous ne voyez rien venir, et au lieu d'être capable d'enthousiasme pour le véritable élan d'humanité jeté à la face du monde par ce Non français revenu de sous tant de mensonges, d'abandons et de quolibets, vous vous acharnez à l'exaspérer encore : salauds de pauvres ! ordures d'humbles ! Quel sinistre aveu et quelle misérable ambition que celle que vous trahissez ! Quel effroyable aveuglement, surtout ! Au lieu de trembler, vous éructez.
Évidemment le camp du Non est divergent, éclaté, contradictoire, absurdement pluriel, et ses raisons avouées souvent aussi erronées que celles du camp du Oui. La belle découverte ! Le livre de la démocratie à laquelle vous paraissez tellement attaché est rempli, hélas, de ces contresens qu'il vous plaît de débusquer si facilement. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle certains dandys dont je m'honore de faire partie (tu verrais la gueule du dandy et son mode de vie, Montalte, ça te ferait un peu nuancer l'expression, mais je veux bien l'endosser si elle vient de toi) ne s'interdisent pas d'en dénoncer ouvertement les vices et d'en fustiger la dictature, tout en avouant leur perplexité à l'égard de la meilleure manière de gérer la cité. La race que ces dandys ne supporteront jamais, en revanche, c'est celle des menteurs, celle de ces apothicaires de la bonne pensée et de la juste pesée, qui grotesquement se sont eux-mêmes drapés dans la bannière hautaine de la Gouvernance, le sourire compassionnel hautain de qui Sait et de qui Œuvre pour le salut tellement insoupçonnable de ceux qu'il méprise en toute légitimité et en toute mauvaise foi.
Le Non l'a emporté et effectivement j'en suis heureux et je suis fier d'être de France, pour la première fois de ma vie. Si le Oui avait fini sa laborieuse carrière par gagner, je n'aurais pas pour autant désespéré de notre peuple, ni surtout appelé à le dissoudre. C'est un peu la différence des dandys d'avec les Gouvernanceurs si je vous en crois : les dandys aiment autant le peuple lorsqu'il délivre Orléans que lorsqu'il arrête à Varennes un couple royal trop lâche et trop félon pour lui. Les Gouvernants ne l'aiment que lorsqu'il vote Oui.
J'imagine assez, cher monsieur Cormary, que vous vous ferez le plaisir d'une réplique cinglante à ma petite contribution à votre texte. Rassurez-vous, ce sera la dernière.
Serge Rivron.


La grande peur du bien-pensant
Immonde papier, paru hier, sous la plume de Pierre Cormary qui, pêle-mêle, reproche aux Français, en ayant mal voté, c'est-à-dire en ayant voté, massivement, Non au référendum sur la Constitution européenne, de flatter un peu plus leurs penchants les plus scandaleusement ignobles, donc exclusivement français, à savoir : leur frilosité de caniche nain, leur égoïsme atavique, leur régionalisme irrécusablement corse, donc terroriste, leur peur de l'ouverture et du vent soufflant depuis le grand large que serait censé symboliser l'Europe, leur communisme passéiste, inlandsiste, leur indécrottable corporatisme, en un mot comme en mille, je vous le donne à lire, leur francité. J'avoue avoir eu bien du mal à dégager, de ce crachat de haine viscérale, quelque argument digne de ce nom et, ma foi, je ne voudrais voir, dans cette bien laide vomissure de bile, qu'une petite pelote de réjection.
Je voudrais bien ne voir, dans ce texte méprisable (méprisable parce qu'il méprise celles et ceux qui, doués d'un cerveau, ont tout de même, contre l'avis de monsieur Pierre Cormary, voté Non en toute conscience), je voudrais bien ne voir dans ce petit texte qu'un jeu, un de plus, une pose en somme, la crampe du funambule qui fait son numéro mille fois répété sur une corde moins tendue qu'il n'y paraît, et de toute façon tendue au-dessus d'un large et rassurant filet. Je voudrais bien mais je ne le puis car enfin, Cormary, en stigmatisant l'horreur, à ses yeux, de ce vote négatif, assimile un peu trop légèrement toute une partie des Français (appelons-les les négateurs, ou négationnistes, nous verrons pourquoi, ou bien, plus commodément et au prix d'un contresens inouï, les imbéciles...) à des collaborateurs, toujours prêts, n'est-ce pas, à perdre leur âme, à la vendre au diable plutôt que d'imaginer perdre leur confort, de vie comme de pensée.

Drame du collaborateur, qui est un imbécile
Entendons-nous sur ce vilain mot de collaborateur. Il me semblait, jusqu'à preuve du contraire, qu'était collaborateur celle ou celui qui, au contraire de ce qu'avance un peu trop rapidement Cormary qui sans doute, pris d'émotion, en a oublié ses vieux manuels d'élève bien sage, celle ou celui donc qui, sans trop de souffrance, moyennant quelque accommodement avec sa fierté, son honneur, son âme, acceptait de vendre son pays à une entité (Empire de mille ans ou Big Brother techniciste) supérieure à son propre pays réduit à n'être qu'une virtuelle parcelle de terre arpentée par les reîtres, qu'était collaborateur celle ou celui qui acceptait de vendre sa propre terre, la terre de ses pères et des pères de ses pères, à des marchands d'empire déterritorialisé, au limes sans cesse déplacé sur les cartes représentant les forces en présence, qu'était collaborateur celle et celui qui préférait voir couler le sang de ses propres enfants plutôt que d'oser saigner les porcs tudesques égorgeurs de femmes et d'enfants, les siens allais-je oublier de préciser. Je croyais naïvement qu'un collaborateur était, en dernière analyse, un de ces tristes sires haïssant plus qu'il ne l'aimait (ou alors l'aimant monstrueusement, d'une façon contre-naturelle) son propre pays, qu'il livrait à l'ennemi par amour déçu, haine de ce que ce pays, le sien, avait, un jour, représenté à ses yeux. Ainsi l'amant déçu ou trahi, déçu parce que trahi, se détourne-t-il de la femme encore aimée et, devant la menace qui gronde, le pas des barbares qu'on entend au loin, décide de l'abandonner à son sort, ces deux yeux brûlant de convoitise de l'ennemi avec lequel le lie un pacte secret. S'il ne l'aime plus, au moins pourra-t-il, l'amant déçu que nous évoquons, ce triste sire à la pâle figure, au moins pourra-t-il encore salir celle qui fut naguère l'aimée et ainsi l'avilir : par chaque parcelle de l'esprit et de la chair de celui qui la violera, par chacune des violences dont le barbare souillera celle qui fut l'aimée du lâche, ce dernier jouit une fois pour toute de celle qu'il ne possède plus, qu'il a vendue pour se venger. Je vais donc vous révéler cette grande vérité bernanosienne, apparemment suffisamment retorse pour que Cormary ne l'ait point vue : l'imbécile, in fine, se confond toujours avec l'enfant humilié...

Dialectique infernale du désespoir
Cormary a trop aimé la France, aussi, à présent, la déteste-t-il cordialement, rageusement, frénétiquement, maladivement, amoureusement, c'est là toute la dialectique ténébreuse de la rage, d'une rage retournée contre soi-même, contre elle-même. C'est la logique, proprement infernale, du désespoir. Cette logique, nous apprend Gabriel Marcel, ne peut s'exercer qu'à condition de se sustenter, de s'auto-sustenter, de se nourrir de sa propre chair, de dévorer ses propres enfants. Le désespoir n'est accompli que lorsqu'il s'étale, dans une volonté sadique de douleur prolongée. Le désespoir, comme une immense marée qui va tout submerger, n'est plénier et accompli, si je puis oser ce mauvais jeu de mots, que lorsqu'il est étale, c'est-à-dire médiocre, reposé. C'est bien pour cela que Cormary a fait la paix (en la tuant) avec cette partie enfantine de lui-même, sa meilleure, sa pure et honnête, cette conscience qui lui crie, comme il le sait d'ailleurs, que Judas s'est pendu parce qu'il ne s'est jamais aimé, non par défaut d'amour ou de pardon si je puis dire, mais parce que, consciemment, volontairement, il avait décidé, par sa haine retournée contre lui-même, de se détruire. Mais, comme cette volonté de destruction, chez notre prudent Cormary, n'a tout de même pas la grandeur de celle de l'apôtre, notre penseur virtuel a réussi à établir quelques digues, à patauger dans son bain d'eau sale, tout en ayant étouffé la voix qui gronde en lui, qu'il connaît bien sûr mieux que moi : ainsi nourrit-il un maigre mépris, une haine à petit feux, non pas éclatante et qui le consumerait en une seule puissante flambée, mais plutôt une patiente rumination de rongeur, un prurit que l'on gratte avec volupté. Cormary, voilà qui exsude de son texte, a honte certes d'être un Français, mais encore en a-t-il honte moyennement, c'est-à-dire petitement, collaborant avec l'Europe encore une fois à sa façon, rien moins que prudente, sans haine, je dirais donc, comme un de ces Français collaborateurs qu'il déteste : sans panache, sans vagues, au jour le jour, assuré qu'il est d'une rente de paisible fonctionnaire, à moins qu'une mouche morte, malencontreusement tombée dans une machine à écrire, ne signe le début de ses mésaventures. En se conservant, Cormary a ainsi retrouvé le personnage du collaborateur éternel, disons moyen et bien conservé, anonyme, qui rêve, je le cite, de défrancéiser la France sans bien sûr se donner les moyens terribles (au sens révolutionnaire de ce mot évoquant sans ambages la Terreur) de sa politique, on me l'accordera rien moins qu'expéditive.
Je vomis une telle prudence et je préfère mille fois, à ce triste Bartleby de l'horreur capitalisée, réifiée, à visage humain, à ce Monsieur Teste de la collaboration molle, indolore et inodore, le geste du désespéré qui aura au moins, le jour venu où ses espérances folles seront dépouillées sous son regard de leur ornement fanatique, le courage de se brûler la cervelle.

Le Juif du Collabo n'est pas celui de l'Imbécile et inversement
Tout collaborateur, c'est connu, à son Juif à dénoncer, à abattre, à gazer ou à brûler. Le Juif de Cormary n'est rien d'autre que... le Français, je dois préciser le Français imbécile, le Français qui a voté Non, nous dit Cormary, par haine du Juif. Vous vous y perdez ? Voyons, n'oubliez jamais que notre intellectuel est, d'abord, uniquement, un rhéteur, un jésuite honteux. En posant donc l'égalité consubstantielle entre un vote négatif au référendum et la haine du libéralisme dont il est le signe évident, Cormary admet de facto que le Français qui a voté Non hait le Juif, puisque ce dernier, tout le monde le sait (en tout cas, notre bon élève, lui, s'en souvient...) depuis James Darmesteter (dans son Coup d'œil sur l'histoire du peuple juif paru en 1880 à la Librairie nouvelle), est l'un des agents les plus représentatifs du Capital, de l'horreur marchande, de l'abjection d'une Marchandise idolâtrée, devenue veau d'or... Dieu immatériel, omniscient et omnipotent. Ce à quoi j'objecte la réponse même que fit à Darmesteter Bernard Lazare qui, dans L'Antisémitisme, son histoire et ses causes (Paris, L. Chailley, 1894), écrivait : «Le Juif a-t-il participé à cette éclosion de l'esprit moderne ? certes oui ; mais il n'en est pas le créateur, ni le responsable [...] ; supprimez maintenant le Juif, le catholicisme ou le protestantisme n'en seront pas moins en décrépitude.»
Qu'est-ce à dire, mon patient lecteur ? Tout simplement que je ne suis pas l'antisémite refoulé que Cormary croit deviner en interprétant fallacieusement le sens de mon vote, qui fut, je le lui apprends peut-être, négatif. Que je suis bien en revanche, j'en ai peur, celui, appelons-le l'imbécile (c'est-à-dire le Pauvre, Cormary, celui que ne pouvait pas ne pas aimer Bernanos, que tu n'as pas su lire !...), que Cormary rêve d'éliminer, comme on élimine, si j'ai bien compris la métaphore malaisément filée, un peu de cette malencontreuse et opiniâtre merde qui dépare le blanc couloir du Progrès indéfini, confondu, pour les besoins de la Cause émancipatrice, avec l'Europe. Au fond, que nous conseille Cormary, notre Grand Inquisiteur à la petite semaine ? Rien de plus que le vieux rêve républicard, l'Assimilation, des Juifs dans la République elle-même dissoute dans l'Empire invisible... Dois-je rappeler à notre insouciant écolier (qui décidément manifeste quelques lacunes en histoire...) que l'assimilation est restée lettre morte, et beau rêve desséché dans les cartons de l'humanisme militant, radical, celui, encore une fois, qui nous conviait, la fleur au fusil, vers le grand temple édénique du Progrès ? Ah oui, j'oubliai qu'un autre type d'assimilation, à marche forcée celle-ci, a bien failli nous débarrasser pour de bon du dernier Juif en terre d'Europe.

Fierté du Non
Dois-je aller plus avant et clamer que l'imbécile que je suis n'a absolument pas honte d'avoir agi comme il l'a fait et que, de surcroît, il n'a franchement pas l'impression d'avoir vendu la France, de l'avoir trahie ou déshonorée, mais qu'il pense au contraire que c'est trahir la France, justement, que de la brader à cette Europe impériale, et sans tête parce que son Empire n'est que virtuel, qu'il n'est qu'un simulacre qui tente de dévorer le pays réel, de lui sucer comme une lamproie ses dernières forces vives ? Dois-je encore préciser que la difficulté, et le véritable courage politique est moins dans la position, ô combien facile, de celle ou de celui qui désire à tout prix, pour tenter d'endiguer les endémies balayant la France (Cormary les a nommées), la livrer au médecin-légiste européen que dans l'attitude finalement pieuse de la veilleuse des morts qui, dans un dernier acte de piété, refuse d'abandonner le cadavre sans sépulture aux vautours ? Car, Cormary, n'en doute pas, je ne me fais aucune illusion (peut-être même suis-je encore beaucoup plus pessimiste que toi) sur l'état de putréfaction avancée du cadavre dont j'essaie d'analyser les derniers soubresauts littéraires. Seulement, je ne crois pas que l'électrochoc qui réanimera le vieux monstre sera européen, alors même que le voltage circulant dans les larges conduits de l'Euroland ne parviendrait pas à étirer d'un spasme une cuisse de grenouille. Si le monstre doit revenir à la vie, c'est d'une foudre autrement supérieure et, littéralement, létale pour ce corps assemblé de mille organes de provenances diverses (voire douteuses), que viendra le salut. Cormary, pénètre-toi de cette phrase, elle explique par le haut je crois mon vote : si Lazare doit se relever de la mort et s'extraire de l'horrible puanteur, c'est une autre voix que celle du libéralisme soi-disant émancipateur, cette voix anonyme, cette voix de la masse, cette voix sans chair ni pesanteur, qui lui soufflera de se lever. C'est une voix puissante qu'elle, la France, ce cadavre, finira bien par entendre pour peu qu'elle se trouve dans le plus grand état de souffrance, dans les plus épaisses ténèbres, qui depuis des lustres ont éteint le fanal d'une gestion technocratique ridicule et délétère. Ainsi suis-je, d'une certaine façon bizarre qu'il t'appartiendra de goûter ou de vomir, une sorte de nihiliste providentialiste, qui attend de la Providence celle ou celui qui fera se lever notre pays, qui attend du danger extrême non pas cela (encore un masque du Neutre) mais Celui qui sauve.

Cormary, désespérer de la France, désespérer des Français, qu'importe, tu l'as dit, que les troupes démoniaques du Non aient conclu entre elles un pacte de provisoire non-agression en attendant de s'entredévorer (ce qu'elles commencent déjà à faire sous nos yeux), c'est d'abord faire montre d'une prétention extraordinaire, il me semble pour le moins fort éloignée d'une foi dont tu ne fais nul mystère, ensuite c'est montrer un mépris à l'égard du peuple qui, dois-je te le rappeler, est justement l'une des causes directes du vote que tu rejettes. Je te l'ai dit, le mépris est méprisable et, tu l'as vu, il a été méprisé, sanctionné comme il se doit. Mais il y a plus grave dans ton attitude. Car haïr le peuple, c'est aussi, tout simplement, tout bonnement, ne pas croire, ne plus croire, refuser de croire, fût-elle mille fois tombée dans le caniveau, que la France est encore digne d'une mission qui, en la sauvant, en nous sauvant, sauvera le monde et... toi aussi par la même occasion, enfin peut-être, si tu le veux, si tu acceptes le prétendu aveuglement, la cécité de ce peuple, le tien, tant honni, sans lequel pourtant tu n'es rien de plus qu'une petite pelote de haine desséchée.
Rien en somme, ou si peu.

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