Pierre Cormary ou la Légende du Petit Inquisiteur (01/06/2005)

Crédits photographiques : Emilio Morenatti (AP Photo).
J'ai beaucoup ri, bien que l'intention de Cormary fût je m'en doute bien éloignée de toute volonté de comique, j'ai beaucoup ri en lisant donc la réponse hâtivement postée par le susnommé. Que lui dire ? Rien, je ne change pas une ligne de ma récente charge. Qu'y ajouter d'ailleurs puisque, sous prétexte de dénoncer ma rhétorique (ah !, l'imparable leçon que donne le sophiste à son disciple...), Cormary ne répond guère, si peu ou à côté du sujet... Si j'ai bien déchiffré la mélopée chantonnée par notre sirène impérialement européenne, je suis donc l'un de ces (derniers, heureusement...) furieux réactionnaires boulangistes (si j'avais poussé dans ses retranchements cet européiste transi, je crois bien que j'aurais été grimé en Déroulède !) prêts à mettre à sac notre si belle et fragile République, par haine, donc mépris (et peur) de l'Europe, haine de l'extérieur ou comme l'eût dit Rilke, de l'Ouvert, retournée contre l'intérieur. C'est bien cela ? Ce court résumé est-il assez fidèle à la prosopopée frénétique de Cormary qui semble nous faire entendre la voix même, sanglotante et caverneuse, de l'Europe, la voix même qui ne peut être, vous l'aurez compris, que celle de cet idéal habitant d'une Europe dont je ne sais rien si ce n'est qu'on nous l'impose à grand renfort de décérébration massive ? Ai-je bien distillé le suc faiblement alcoolisé de cet articulet schizophrénique, prétentieux, maladroit, mal fichu, insultant (une fois de plus) et, en fin de compte, fulminant à la talibane quelques vaporeux arguments typiquement petit-bourgeois, jusque dans la bête méchanceté qui, une fois de plus encore, en suinte à grosses gouttes poisseuses ? Et encore, je suis bien amène de parler d'arguments car, au vrai, Cormary, qui ne regrette absolument rien de ce qu'il a écrit ou si peu, n'en donne aucun si ce n'est celui-ci, réduit à son rutilant exosquelette : la France, sans l'Europe, n'est pas grand-chose et, comme nous tous, imbéciles que nous sommes, avons dit Non à l'Europe, la France risque bien de n'être plus rien... Ainsi le Premier ministre néerlandais, Jan Peter Balkenende, peut-il prétendre que le vote positif de ses concitoyens sera (le conditionnel me semblerait plutôt de mise) une belle leçon donnée à la France... Ah bon ? Belle découverte Cormary. Est-ce, comme le Maréchal de la Mer océane, la main en visière que tu as découvert, tremblotante à l'horizon, cette remarquable vérité, la France n'est pas grand-chose, qui n'est qu'un ilot plat guanisé par quelques manchots dépités ?
J'ai pourtant bien dit, il me semble avoir pourtant écrit que je ne me faisais aucune espèce d'illusion, surtout aucune espèce de sale illusion, sur la façon par laquelle, selon Cormary, notre pays sera donc défrancéisé, écrivant pour ma part, je me dois de le répéter tout en soulignant quelques mots ou expressions de poids : «Cormary, pénètre-toi de cette phrase, elle explique par le haut je crois mon vote : si Lazare doit se relever de la mort et s'extraire de l'horrible puanteur, c'est une autre voix que celle du libéralisme soi-disant émancipateur, cette voix anonyme, cette voix de la masse, cette voix sans chair ni pesanteur, qui lui soufflera de se lever. C'est une voix puissante qu'elle, la France, ce cadavre, finira bien par entendre pour peu qu'elle se trouve dans le plus grand état de souffrance, dans les plus épaisses ténèbres, qui depuis des lustres ont éteint le fanal d'une gestion technocratique ridicule et délétère. Ainsi suis-je, d'une certaine façon bizarre qu'il t'appartiendra de goûter ou de vomir, une sorte de nihiliste providentialiste, qui attend de la Providence celle ou celui qui fera se lever notre pays, qui attend du danger extrême non pas cela (encore un masque du Neutre) mais Celui qui sauve
Je répète donc : est-ce bien assez clair mon ami ? Apparemment non puisque tu fais semblant de croire que je n'ai pas mille fois affirmé, dans la Zone ou ailleurs, eh bien oui : que la France ne vaut plus rien, non pas la France dans sa réalité anémiée socio-culturelle (la gauche parle de riche diversité je vous prie) mais l'idée même que les Français se font de leur pays, son aura en somme, petite république balkanisée auréolée d'un rêve de grandeur abolie, Zanzibar de foire médiatique miné par les couloirs des taupes normalo-énarquiennes, terrain de chasse au climat tempéré où quelques derniers lapins pourchassés (mais par qui ?) courent se barricader dans leur clapier communautaire. Non suis-je bête, nous y sommes déjà dans Sarajevo mitraillé par les seigneurs de guerre. Nous arpentons, la trouille au ventre, quelques camps de réfugiés vérolés par la misère, la violence, la haine, la haine de ce que les Français sont devenus à leurs propres yeux, la haine qui nous est renvoyée par un crachat par ceux-là mêmes qui se sont réveillés, hagards et fourbus, du mauvais rêve de grandeur qu'on leur a vendu. Nous y sommes te dis-je : Perpignan certes, c'est l'actualité de la semaine, Perpignan qui ressemble à un Beyrouth du temps pas très éloigné où les pick-up, bourrés d'armes poussiéreuses et d'hommes en sueur, sillonnaient les quartiers miradorisés mais, tout autant que Perpignan, les larges avenues cossues bordant Passy où les quarterons gauchistes (je connais leur discours lamentable pour l'entendre chaque jour que Dieu fait et que ces imbéciles défont) ont voté comme toi, Oui, afin, seulement, je te le dis mais tu le sais déjà, de protéger leurs petits intérêts et, bien sûr, par une haine invétérée, inextinguible, du peuple, qu'ils ont, de facto, oublié. La même que la tienne. La même haine, le même langage immonde dans la bouche de ces pleutres qui, la main sur l'âme mille fois vendue, affirment leur solidarité avec la base, pardon, le peuple, tout en crachant sur elle, sur lui, sur ses sales manières et ses revendications catégorielles (voire catégoriques) de rustres, dès qu'ils lui ont tourné le dos ou, c'est la même chose, dès que nos Robespierre embourgeoisés se sont barricadés avenue Mozart, crevant de trouille à l'idée qu'un petit Besancenot ne les suspecte d'une attitude si peu conforme à l'idéal sans-culottiste.
Au pire, tu l'as écrit avec une jubilation trop cinglante pour être malhonnête, au pire nous le rééduquerons ce peuple rétif, avec le Petit Père et son engeance maudite de matons, ou bien nous l'endormirons, avec le Grand Inquisiteur et ses ministres chamarrés de lourdes fioles d'élixirs enivrants, en l'enfermant dans une réserve rongée par la fièvre et la dysenterie, en l'assommant, s'il coopère davantage, de promesses componctieuses et lénitives : ton fils sera grand, lui seul et peut-être même, la route est longue, le fils de ton fils... Lui seul verra le fruit de ton labeur, camarade, lui seul et pas toi, je ne puis te l'assurer et qu'importe d'ailleurs si tu dois vivre comme un chien en attendant la réalisation du grand rêve européen qui n'est pas bien différent de l'avènement, en fin de compte, d'un communisme des nations, depuis belle lurette oubliées par les serfs heureux d'être des serfs et ayant travaillé, dans un bonheur vaporisé de vodka (pour oublier) et de pisse (pour se réchauffer les mains paralysées par le froid), non seulement à l'abolition de leur propre conscience mais aussi, voici notre ruse, à la disparition de toute fierté d'être des hommes, des Français avant que d'être des Européano-turcmènistambouliotes, et des Corses ou des Basques avant que d'être des Français. Au passage Cormary, c'est vraiment ne rien comprendre au nationalisme irrédentiste de ces derniers de croire qu'il ne se fondrait pas dans un sentiment commun de fierté nationale, si bien sûr les Corses et les Basques (du moins, heureusement, leurs franges les plus extrêmes) avaient quelque raison d'être fiers d'appartenir à ce pays, à cette nation, à cette terre ancienne, à cet imaginaire (au sens le plus noble du terme) français...
Lorsque le temps sera venu, certains se lèveront, qu'importe encore qu'ils ne soient qu'une poignée. Cette poignée seule compte, non les masses, non même le peuple que tu détestes tant et que je tente, bien plus souvent que tu ne le penses, de ne pas mépriser, bien que je ne m'en fasse point, tu t'en doutes, une image irénique. Il est ce qu'il est, nom d'un chien, le peuple que, par ton métier dois-je te le rappeler, tu te dois de SERVIR, Cormary, et tout Basque fulminant que je suis, j'estime encore, humblement, lui appartenir et ne point pouvoir, comme toi, comme les haïssables consciences de gauche que j'ai nommées plus haut, m'en abstraire à l'envi et le mépriser en lui servant de larges louchées de bonne conscience socialiste. Car vois-tu, Pierre, je placerai toujours ma confiance dans la force et le verbe d'un homme plutôt que dans les trottinements de fonctionnaires (quel que soit leur bord politique, cela va de soi) dont je ne verrais pas même le masque idiot de clone.
Tu parlais de différence irréconciliable, je crois dans un de tes commentaires, entre les tenants des deux bords au feu Traité constitutionnel. J'en vois une entre nous. Je suis libre, Pierre, je ne suis pas un serf caramélisé et tu me parais de plus en plus être, toi, Pierre Cormary, un satrape de province impériale, un Pilate au bon sens moins friable que son modèle antique puisque tu n'écouterais pas, à t'en croire, le bon peuple criant à la libération de Barabas. Tu es le Petit Inquisiteur d'un parc touristique où la France, tout comme d'autres pays d'ailleurs, n'est plus que le rêve standardisé, moi-mêmisé, d'imbéciles venus y chercher quelques bons vins et fromages de terroir, des plages semblables à des milliers d'autres tout aussi fonctionnelles et de solides pierres normandes pour y calfeutrer une retraite confortable. Allez, je suis peut-être une espèce de Savonarole ou de Jean Hus hurlant dans les rues tranquilles, de fait condamné par avance au bûcher, accusé d'avoir destabilisé le lourd sommeil du parc humain mais au moins éviterai-je ainsi de périr bêtement, étouffé par la masse que tu vénères et méprises, que tu hais et finalement que tu appelles à te digérer le plus vite possible, qu'on en finisse une bonne fois pour toutes avec cette conscience trop lourde à porter.

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