Mission de la critique (21/12/2007)

Crédits photographiques : David L. Ryan (Globe Staff).
Je relis les notes que j'ai prises sur l'ouvrage de Max Picard (1), infiniment plus utile que l'essai inepte de François Meyronnis, pour qui tente de comprendre les conséquences de la surrection du nihilisme (2). Me troublent tout particulièrement ces quelques lignes qui évoquent telle image mystérieuse que Paul Gadenne choisit pour hanter les rêves du personnage de L'Avenue comme, plus bas, un autre passage du livre de Picard évoque dans mon esprit l'une des scènes les plus fortes, à la sensualité trouble, comme cramoisie, des Diaboliques de Barbey d'Aurevilly mais aussi le train fantôme que Dürrenmatt fait se précipiter en Enfer : «Les paroles de l’homme, dans le monde de la continuité, semblaient n’avoir pas de commencement, mais venir de quelqu’un qui les transmettait, comme font les ouvriers dans un chantier lorsqu’ils se passent des tuiles du sol jusqu’au faîte, et les mains des hommes forment comme une route unique où circulent les tuiles.
Les paroles des hommes semblaient n’être que les moments perceptibles d’une conversation qui venait de très loin et qui se poursuivait. Les hommes d’autrefois se trouvaient présents dans ces paroles, et quand on s’arrêtait sur l’une d’elles, on croyait y percevoir la rumeur de ceux qui avaient été et de ceux qui n’étaient pas encore.»
Voici le second extrait de L'homme du néant : «De nuit les trains, sombres étuis fermés, passent en trombe dans les gares; parfois l’un d’eux s’arrête, les rideaux s’ouvrent aux fenêtres qui s’éclairent, et des visages apparaissent; ainsi en est-il des hommes dans le monde de la continuité; ils vous apparaissent comme la partie éclairée, seule visible, d’un convoi obscur et sans fin.»
Bien sûr, il s'agit d'illustrer, superbement du moins, la très vieille idée d'une continuité nécessaire, dans les arts et la culture, elle-même garante de la réussite de toute transmission. Samuel Taylor Coleridge, grand poète ami de Wordsworth, transformé en véritable légende vivante avant que, sa dépendance à l'opium ne cessant de grandir, il ne devienne pensionnaire du médecin James Gillman, à Highgate, et y termine tranquillement ses jours en 1834, Coleridge que rencontrèrent Keats, Lord Byron, De Quincey et Carlyle (qui ne le ménagea guère), Coleridge qui reprend en partie, sans doute sans le savoir, les thèses de Pietro Bembo s'adressant à Pic de la Mirandole, condense notre propos par cette belle sentence, extraite de sa passionnante Bibliographie littéraire (3) : «Admirer par principe est la seule façon d’imiter sans perte d’originalité.»
Nous n'admirons plus par principe : nous soupçonnons par une habitude indigne que nous avons le tort de confondre avec une démarche herméneutique rigoureuse. Nous ne cherchons plus, comme le cardinal grand lecteur de Cicéron, l'idéal modèle qui, peut-être, par la perfection de ses textes, s'est approché de l'Idéal mieux que nous n'avons su le faire. Nous ne voulons plus lire ce qu'il a écrit, ce modèle, dont nous récusons bien sûr l'existence taxée d'irréalité, de fascisme exercé sur notre pensée, comme le claironnent les crétins. Comme François Meyronnis, nous ne savons rien, nous n'avons rien lu, ce qui ne nous empêche pas de nous estimer, sur le sujet du nihilisme par exemple, plus savant que quelques-uns des plus grands penseurs et écrivains du siècle passé.
Quel critique littéraire admire, aujourd'hui, le livre de celui qu'il lit ? Quel écrivain admire, aujourd'hui, le livre de celui qu'il lit ? Question toute bête enfin, à laquelle me fait songer l'exemple de Coleridge : quel écrivain contemporain peut encore rencontrer un écrivain vivant digne de ce nom dont il loue l'intelligence, le génie, nouant avec lui une amitié au ciel des fixes de Du Bos ? Avant de pouvoir, de nouveau, comme l'exigeait Harold Bloom, «ruiner les vérités sacrées», il nous faut, je crois, en retrouver les splendeurs oubliées, puisque seule la mémoire est révolutionnaire.

Notes
(1) Max Picard, L’homme du néant [1945] (traduit de l’allemand par Jean Rousset, Neuchâtel, éditions de la Baconnière, 1946). Le premier extrait se trouve page 101, le second page 103.
(2) Le livre de Picard n'est bien évidemment pas le seul à pouvoir se targuer de ce très mince privilège intellectuel : face à l'essai idiot de Meyronnis, un texte de Vanessa Paradis ne me semble pas complètement dénué de pertinence. Signalons l'un des ouvrages les plus connus sur cette question, La révolution du nihilisme d'Hermann Rauschning.
(3) Traduite par Jacques Darras qui aura pris, espérons-le, moins de libertés avec le texte anglais de la Bibliographie littéraire, très peu connue des lecteurs de langue française, qu'il ne l'a fait avec sa traduction de La Ballade du Vieux Marin (parue en 2005 aux éditions Ad Solem, reprise dans un beau volume, récemment édité par Gallimard, de la collection Poésie). C'est le même Jacques Darras qui, dans la préface de ce volume de Coleridge, utilise sans rougir telle hideuse expression («lien social») qu'il faudrait réserver à l'usage exclusif des plus mauvais journalistes et évoque encore, sans que nous sachions vraiment pourquoi, comme il l'avait d'ailleurs fait dans son introduction au volume des nouvelles complètes de Joseph Conrad (Gallimard, coll. Quarto), l'ombre d'Arthur Rimbaud.

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